Le plein emploi est-il « solidaire » ?

No 16 - oct. / nov. 2006

Chronique économie

Le plein emploi est-il « solidaire » ?

par Gaétan Breton

Toute discussion relative au revenu de citoyenneté découle en quelque sorte de la façon dont on considère la question du plein emploi. Notre société a connu des gains de productivité qui font que le système n’a jamais autant produit de richesses par habitant. De plus, force est de constater que toute cette richesse créée est de plus en plus concentrée dans un nombre restreint de mains. Ainsi, il apparaît clairement que la solution consistant à augmenter le rythme du développement là où il a été déficient, n’est pas une réponse adéquate au problème de la pauvreté et de l’exclusion sociale, mais constitue en revanche une sérieuse augmentation du problème de la pollution et s’avère dangereuse sur le plan environnemental. Devons-nous et pouvons-nous encore prêcher le plein emploi ? Ne serions-nous pas mieux de songer à répartir plus équitablement cette richesse qui se crée à une vitesse de plus en plus accélérée ?

Attac-France prenait position en 2001 en faveur du plein emploi. Pourtant, pour une fois, ses arguments, basés sur des exemples choisis (sociétés de services informatiques ou de nettoyage), me semblent fort discutables. Que la solution proposée soit la réduction du temps de travail, pas de problèmes mais, on ne peut accepter la division des salaires dont certains voudraient l’accompagner. Le dédoublement des salaires, quant à lui, représente une façon de répartir les gains de productivité (la richesse) et de partager aussi ce que, historiquement, il faut faire pour en obtenir un peu : le travail. Les auteurs de la plaquette voient comme « infâmant » un système qui distribuerait la richesse hors de la participation au processus de production. Mais à y regarder de près, tout le monde participe d’une façon ou l’autre au processus de production, ne serait-ce que par l’utilisation de ressources collectives entrant dans ce processus.

Pour ma part, je ne peux m’empêcher de voir là-dedans deux mystiques. La première est judéo-chrétienne et découle de la fameuse maxime : tu gagneras ta vie à la sueur de ton front, dont nous acceptons étonnamment la variante capitaliste moderne qui permet de la gagner à la sueur du front des autres. La deuxième mystique est marxiste. À partir d’une interprétation étroite de l’appartenance de la valeur créée, l’idée qu’elle pourrait l’être sans travailleurs, à la limite, devient intolérable pour certains à l’intérieur d’une théorie perçue comme finie. La proposition de réduction du temps de travail peut entrer de plain-pied dans ce système.

Une autre voie, souvent proposée, est celle de l’économie alternative. On est prêt à créer des emplois mal rémunérés qui remplacent souvent des emplois de qualité, contribuant ainsi au retrait de l’État du secteur des services publics au nom de la mystique de l’emploi (et non pas du travail). Car contrairement à ce qu’on dit habituellement, ce n’est pas tant le travail réel qui confère de la valeur aux gens dans la société actuelle, mais bien la taille du paiement reçu en contrepartie. D’ailleurs, les emplois créés dans ce secteur, à cause du peu d’investissement qui y est injecté, utilisent souvent des moyens techniques dépassés, compensés par un surcroît de main d’œuvre sous-payée.

En conséquence, et parce que cette mystique permet d’entretenir un état de terreur voire de psychose dans la population, nos gouvernement sont prêts à tout (disent-ils) pour créer des emplois, même si ceux-ci sont temporaires, précaires, mal payés, vides de contenu, etc.
La question est cruciale pour la gauche actuelle. Doit-elle continuer de courir après des chimères et ainsi, indirectement, avaliser un développement insoutenable, dans l’espoir de justifier par des emplois la répartition de la richesse, ou doit-elle se tourner vers cette richesse de plus en plus concentrée et commencer à en penser la redistribution sur la base de critères différents ? Nul doute qu’il y a là des discussions intéressantes pour la gauche qui se feront un jour, notamment au congrès de Québec solidaire cet automne. Serge Latouche dirait que le travail est une invention de la bourgeoisie. Cette invention qui s’est faite contre les nobles et le clergé qui ne travaillaient pas se retourne aujourd’hui contre les pauvres et les exclus. Attention de ne pas nous laisser bouffer par nos concepts.

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