Sous la plage, les pavés

No 16 - oct. / nov. 2006

Mexique : la commune d’Oaxaca

Sous la plage, les pavés

Il y a des luttes sociales qui préfigurent des conflits de plus grande envergure. Elles sont comme un signal d’alarme qui met en évidence de graves problèmes politiques non résolus dans un pays. La mobilisation enseignante et populaire qui, depuis le 22 mai dernier, secoue l’état d’Oaxaca dans le Sud-Est mexicain, en est une expression éloquente. D’abord protestation, puis mouvement civique, cette lutte sociale a permis de mettre en lumière : l’épuisement d’un modèle de gouvernement, la crise de relation entre la classe politique et la société et la voie que le mécontentement populaire pourrait suivre à travers tout le Mexique dans un avenir rapproché.

Le mouvement de protestation sociale a commencé avec la lutte des enseignantes de l’état d’Oaxaca, qui revendiquaient une hausse salariale ajustée à l’inflation du coût de la vie. Il n’y avait rien de vraiment nouveau ici, en regard de luttes similaires ayant eu cours ces dernières années. Mais la tentative du gouvernement de l’état d’Oaxaca d’en finir avec le mouvement en utilisant des méthodes de répression sauvage le 14 juin dernier [1]] a vite radicalisé les enseignantes qui, dès lors, ont exigé la destitution du gouverneur de l’état Ulises Ruiz [2]].

La revendication des enseignantes fut rapidement appuyée par une très large partie de la société oaxaqueña qui se rallia au mouvement de protestations. Offensés tant par la fraude électorale par laquelle Ruiz était devenu gouverneur que par la violence gouvernementale envers une multitude d’organisations communautaires et régionales, des centaines de milliers de Oaxaqueños ont pris la rue et occupé plus de 30 mairies. Près de 350 organisations, communautés indigènes, syndicats et associations civiles ont formé l’Assemblée populaire du peuple d’Oaxaca (APPO).

Ces protestations ont coïncidé avec les élections fédérales mexicaines tenues le 2 juillet 2006. Hésitants à boycotter les élections, les insoumises décidèrent de soutenir le vote de sanction contre le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) et le Parti d’action nationale (PAN). Ces deux partis corrompus ont subi une sévère raclée dans l’état d’Oaxaca, […] la coalition Pour le bien de tous de López Obrador obtenant 9 des 11 députés et les deux sièges de sénateur en jeu.
Depuis lors, une très large part de la société ne reconnaît plus Ulises Ruiz comme gouverneur de l’état. […] L’APPO a entamé, avec succès, une campagne de désobéissance civile pacifique par laquelle elle cherche à rendre manifeste l’ingouvernabilité et l’absence d’autorité dans l’état. Le mouvement a assumé le contrôle politique de la ville d’Oaxaca en bloquant l’entrée des hôtels du centre, l’aéroport local, en empêchant la circulation et l’entrée dans les édifices publics et à l’Assemblée de l’état. Sa force est telle que le gouvernement de l’état a dû annuler la fête officielle de la Guelaguetza [3]]. Cependant, les enseignantes et les citoyennes ont organisé une célébration populaire alternative.

Dans une tentative désespérée pour conserver le pouvoir, Ulises Ruiz a été jusqu’à trahir son chef, Roberto Madrazo, en proposant lors d’une réunion des gouverneurs du PRI de reconnaître Felipe Calderón (PAN) [4]] comme vainqueur de la bataille électorale. Récemment, il a discuté à trois occasions avec le candidat du PAN à la présidence pour lui offrir son soutien et en même temps soutirer son aide. La réponse ne se fit pas attendre. Le gouvernement fédéral, à court d’alliés dans sa défense contre la fraude électorale, a soutenu avec empressement le gouverneur destitué.

Au fil du temps, la situation s’aggrave. Le 22 juillet dernier, une vingtaine d’inconnus ont tiré avec des armes à feu de grande puissance contre les installations de Radio Universidad, laquelle s’est transformée, sous la gouverne du mouvement, en un véritable instrument d’information et de mobilisation sociale. Le même jour, plusieurs inconnus ont lancé des cocktails Molotov sur la maison d’Enrique Rueda Pacheco, secrétaire général de la section 22 du Syndicat national des travailleurs de l’éducation. Quelques jours plus tard, des cocktails Molotov ont été lancés contre le domicile d’Alejandro Cruz, dirigeant des Organisations indiennes pour les droits humains [5]].

À Oaxaca, la désobéissance civile qui, loin de s’épuiser, grandit et se radicalise jour après jour, est à deux doigts de devenir un soulèvement populaire. Le mouvement a cessé d’être une lutte traditionnelle de protestation et a commencé à se transformer en un embryon de gouvernement alternatif. Les institutions gouvernementales locales sont toujours de plus en plus des coquilles vides sans autorité, tandis que les assemblées populaires deviennent des instances dont émane un nouveau mandat politique.

Au train où vont les choses, l’exemple de la commune naissante d’Oaxaca est loin de se circonscrire à sa seule localité. Au moment le plus inattendu, la commune d’Oaxaca pourrait préfigurer ce qui peut se passer à travers tout le Mexique si on ne nettoie pas les « cochonneries » commises pendant les élections du 2 juillet 2006.


[1Le 14 juin, 3 000 agents de police et pompiers attaquèrent les positions des grévistes faisant 8 morts parmi ceux-ci et plus d’une centaine de blessés tant chez les forces policières que chez les grévistes. [ndlr, selon « Soulèvement populaire à Oaxaca, la révolte oubliée », www.cmaq.net, 7 septembre 2006

[2Sénateur, gouverneur de l’État d’Oaxaca, membre du PRI Parti révolutionnaire institutionnel. [ndt

[3Célébration rituelle zapotèque. [ndt

[4Candidat du PAN à l’élection présidentielle. [ndt] Il a depuis été désigné président élu du Mexique par le Tribunal fédéral électoral. [ndlr

[5Au cours du mois d’août, la répression étatique s’est intensifiée contre les insurgés. Durant la nuit du 22 août 2006, les assauts policiers perpétrés contre des campements de grévistes et des locaux de radio, télévision et journaux firent de nombreux blessés et un mort. [ndlr, selon www.cmaq.net

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