Un pédagogue influent du communautaire

Paolo Freire

Normand Baillargeon
La conception conscientisante de l’éducation ne peut être au service de l’oppresseur. Aucun « ordre » oppressif ne supporterait que tous les opprimés se mettent à dire : « pourquoi ? »

- Paolo Freire

Paolo Freire est un personnage hors du commun, au parcours peu banal. Pédagogue et théoricien de l’éducation brésilien (1921-1997), il a exercé une énorme influence en particulier dans les pays du tiers-monde, mais aussi dans toutes ces pratiques pédagogiques qu’on pourrait commodément appeler informelles et dont on trouve un grand nombre dans nos sociétés – que l’on songe à l’éducation offerte dans les groupes d’alphabétisation, les organismes d’éducation populaire et, plus généralement, au sein des groupes communautaires. Il reste cependant relativement moins connu hors de ces milieux et le présent article voudrait justement contribuer à une plus grande diffusion de ses idées : comme vous allez le constater, elles sont puissantes et originales, tout en faisant réfléchir à de nombreux sujets importants : qu’est-ce que l’éducation ? Que peut-elle ? En quoi peut-elle contribuer à la transformation du monde ?

Né au sein de la classe moyenne, Freire côtoie la pauvreté et s’en indigne. Cette expérience est l’une des clés de sa vie et de son œuvre, que R. Shaull a avec raison décrites comme « la réponse d’une esprit créatif et d’une conscience sensible à l’extraordinaire souffrance et à l’énorme misère de ceux qui l’entourent ».

Ce que Freire découvre en fréquentant la pauvreté, c’est ce qu’il nommera plus tard la « culture du silence », par quoi tout esprit critique est interdit aux « dépossédées ». Freire comprend rapidement le rôle que joue le système d’éducation dans l’institution et la perpétuation de cette culture. C’est pour la contrer qu’il développe sa pédagogie et les pratiques d’alphabétisation qui feront sa renommée.

Tout cela, il le conçoit en travaillant, à partir de la fin des années 50, à des programmes d’alphabétisation auprès d’adultes des régions les plus défavorisées du Brésil et à travers la fréquentation d’auteurs chrétiens et marxistes, parmi lesquels il citera le plus souvent Jean-Paul Sartre, Emmanuel Mounier, Erich Fromm, Ortega Y Gasset, Martin Luther King et Che Guevarra.

Freire en tirera ce qu’il nommera une « pédagogie des opprimés », laquelle se veut en tous points en rupture avec la pédagogie traditionnelle, autoritaire, et avec ses méthodes qu’il appellera « bancaires » d’éducation. Évoquant celles-ci, il écrit : « Parler de la réalité comme d’une chose arrêtée, statique, compartimentée et prévisible, ou encore parler et disserter sur ce qui est complètement en dehors de l’expérience existentielle des élèves, est devenu, assurément, le suprême souci de l’éducation, son désir incessant [...]. Une des caractéristiques de cette éducation discoureuse est la “sonorité“ de la phrase et non sa force transformatrice. Quatre fois quatre : seize. État du Para, capitale : Belem. Voilà ce que l’élève fixe, mémorise, répète, sans percevoir ce que signifie réellement quatre fois quatre, ni quel est le sens véritable du mot capitale, ni ce que représente Belem pour l’État du Para, et le Para pour le Brésil » (Pédagogie des opprimés, p. 50).

À cette éducation qui induit le fatalisme, il oppose une éducation « conscientisante » qui propose aux hommes [et aux femmes] d’envisager leur situation comme un problème à résoudre. Celle-ci se fonde sur le « dialogue », plutôt que sur l’imposition d’idées ; sur l’apprentissage contextualisé et significatif, plutôt que sur l’imposition de savoirs décontextualisés ; enfin, sur la rencontre, médiatisée par le monde, d’êtres humains cherchant ensemble à dire puis à transformer le monde.

Précisons cependant que Freire ne soutient nullement que le fait de dialoguer, de nommer son expérience, de prendre conscience du monde, de rompre avec la culture du silence, bref, de réellement s’éduquer, puisse, à lui seul, transformer le monde. Seule une praxis agissant à partir de cette nouvelle conscience peut y parvenir.

Freire a obtenu des succès remarquables avec ses méthodes conscientisantes d’alphabétisation – et ce sont d’ailleurs ces succès qui attireront l’attention sur lui et amèneront le pouvoir à l’emprisonner, en avril 1964. Libéré, exilé, Freire partira œuvrer au Chili, qu’il quittera après le coup d’État de la CIA contre Allende. Il travaillera ensuite dans de nombreux pays et à l’UNESCO. Il reviendra des années plus tard au Brésil où, ironique retour des choses, le Gouvernement le fera Secrétaire de l’éducation de la Ville de Sao Paulo.

Au risque de sur-simplifier et tout en étant conscient du fait que Freire craignait par-dessus tout la réduction de sa pensée à des procédés, essayons de donner une idée de ses techniques d’alphabétisation – qui reposent en fait, comme on va le voir, sur des procédures de codage et de décodage de significations sociales et linguistiques.

Pour commencer, par des contacts informels et personnels les éducateurs observent et cherchent à comprendre la vie quotidienne des étudiants et leur milieu. Par des dialogues menés avec eux au sein de Cercles de Culture, des thèmes générateurs sont ensuite identifiés : ces thèmes constituent un univers thématique avec son vocabulaire composé de mots socialement et culturellement significatifs pour cette communauté. Ceux-ci seront organisés autour de « mots générateurs », de difficulté phonétique croissante, et utilisés dans des situations existentielles signifiantes. Par exemple, des images pourront être produites, décrivant des aspects problématiques de la réalité et les étudiants sont alors invités à utiliser leur nouveau savoir pour essayer de résoudre les problèmes qu’elles illustrent.

Mais, comme je l’ai dit, Freire nous laisse plus que de tels outils, pour efficaces qu’ils soient : son héritage est celui d’une pédagogie critique qui propose une des plus fortes réflexions sur l’idéologie et l’éducation et sur la place de l’éducation dans tout projet de transformation de la société. Quelles que soient les réserves que l’on peut par ailleurs avoir sur sa pensée – j’en ai pour ma part quelque-unes – la lecture de Freire reste impérative pour les éducateurs. Qui le lit comprend immanquablement l’attrait qu’il exerce et ne peut que souhaiter qu’il se fasse sentir bien au-delà des mouvements communautaires.

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