Lendemain de veille électorale

No 19 - avril / mai 2007

Éditorial No 19

Lendemain de veille électorale

Un vent de changement ? Plutôt un ajustement des fractions parlementaires sur les forces sociales, économiques et culturelles à l’œuvre depuis plus de 25 ans. Certes il y a eu du suspense, mais en fin de compte nous n’avons assisté qu’à une redistribution des cartes entre ces farceurs qui veulent notre bien.

De la loi antisyndicale du tandem péquiste Lévesque-Parizeau en 1982 à la Loi 142 des libéraux de Jean Charest en 2005, en passant par le « déficit zéro » de Lucien Bouchard, les différences, sur l’essentiel du moins, relèvent de l’exégèse. Mario Dumont est certes un apprenti sorcier plus démagogue que les autres, mais il saura être « responsable », conformément à ce qu’attend de lui un système politique et social bien huilé.

Les principaux partis partageaient d’ailleurs un égal entrain à faire campagne sur les mêmes thèmes de droite : réduction de la taxe sur le capital, austérité budgétaire, remboursement de la dette, baisses d’impôt, réduction de l’État, privatisation des services. Oh !, on nous propose bien sûr des degrés divers, qui plus vite, qui plus lentement et, surtout, trois emballages dont les nuances sont du ressort du « branding ». Tout ce beau monde était pourtant d’accord pour ne pas parler des lois antisyndicales, de la dégradation des conditions de travail et de vie des classes populaires, d’accès à l’éducation ou à un logement décent et abordable. En lieu et place, la « famille », catégorie « ciblée » dont on ne questionne ni les fondements sociologiques ni le rôle, est érigée en rempart contre tous les malaises sociaux.

Les « régions », dont les hordes adéquistes, nous dit-on, encercleraient Montréal, se sont trompées de cible. Le « développement régional » (durable ou pas) est surtout un transfert de fric du gouvernement vers des entrepreneurs – barons régionaux déjà établis ou aventuriers de la grande ville, voire de l’étranger – qui, pour la plupart, n’auront de cesse d’investir les profits de leurs affaires dans les réseaux financiers, en laissant aux municipalités le soin de nettoyer les dégâts sociaux et environnementaux.

A-t-on proposé aux régions autre chose que des mines, de la foresterie, des manufactures, des projets énergétiques et encore plus d’agriculture industrielle ? Autre chose que les sempiternelles « mesures incitatives », c’est-à-dire des allégements fiscaux et des blancs-seings environnementaux pour qui voudrait y investir ? Non. Au lieu de cela, les adéquistes ont repris le flambeau du clergé d’antan. Seulement, on a remplacé les Juifs, les Anglais et les communistes par de nouveaux boucs émissaires : les immigrés, la « gaugauche » du Plateau et les méchants Montréalais, autant de « bonhommes sept heures » pour faire trembler dans les chaumières.

Les habitantes de Montréal, dont plus de 30 000 (l’équivalent du nombre d’électeurs de la circonscription de Rivière-du-Loup) sont dans une situation d’itinérance, ne souffrent pas moins des conditions sociales et économiques qui leur sont faites. Des fameux 33 000 emplois perdus dans le secteur secondaire depuis le début de l’année 2007, pas moins de la moitié l’ont été dans Montréal ou sa périphérie.

On a également vu, dans le débat sur les accommodements raisonnables, comment péquistes, libéraux et adéquistes se sont disputés sur le degré d’intolérance acceptable dans notre société. André Boisclair n’est à ce titre pas plus cosmopolite que les autres : en pleine campagne, il a dit de la politique d’immigration du Québec qu’elle était « extraordinaire », car elle permettrait, « au lieu de recevoir les flots [d’immigrés] », d’aller « dans les pays choisir les immigrants »… Avec ce Parlement, c’est bien le parti pris (minoritaire) de l’exploitation, de la pollution et de l’intolérance qui gouverne seul.

* * *

Que dire enfin du vote de gauche ? D’abord séparer le bon grain de l’ivraie. Le Parti vert est décidément une nuisance. Ce parti d’extrême centre fait du surf sur une mouvance à la mode (celle des « verts ») qui, tant au Québec qu’ailleurs dans le monde, n’a rien proposé d’autre que des accommodements timorés au productivisme, quand il ne s’est pas définitivement déshonoré dans la participation à des gouvernements néolibéraux (avec Jospin en France, avec Schröder en Allemagne). Outre les lieux communs sur l’automobile moins polluante et les choix de consommation (des « solutions » reposant en définitive sur la responsabilité des individus), la vision verte de ce parti s’est résumée à la glorification de toutes les « belles initiatives » des entreprises misant sur le « développement durable ».

Les Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre (SPQL), cette fraction du PQ qui tour à tour conspue le chef, puis l’appuie le temps d’une campagne, puis le conspue de nouveau après la défaite, sont à ranger au rayon des politiciens ordinaires. Ils se disent de gauche, soit ; on en a vu d’autres. Les batailles d’arrière garde qu’ils mènent – avec une constance toute relative, comme on l’a vu – contre les gestionnaires du PQ, appuyées sur un nationalisme exacerbé, sont vouées à l’échec et ne réussiront qu’à fourvoyer davantage un mouvement syndical qui devrait miser sur son autonomie. Le PQ n’est plus le « véhicule » de rien et le chantage au référendum a fait son temps : il est un peu triste que ce soit les électeurs de droite qui l’aient compris les premiers en votant pour l’ADQ même dans les circonscriptions traditionnellement nationalistes.

Non, c’est à Québec solidaire que nous songeons et aux espoirs que ce parti a soulevés, espoirs en partie réalisés grâce à un score somme toute honorable malgré des circonstances adverses et une existence des plus récentes (un peu plus d’un an). Rien n’est parfait, et Québec solidaire, avec son programme-qui-ne-fait-pas-peur-à-l’électorat, n’y échappe pas. Nous avons senti cependant une sympathie certaine pour QS. Bon nombre d’entre nous ayant d’ailleurs traduit cet appui par un militantisme électoral effréné !

On a beaucoup disserté sur le rôle des médias (complètement décervelant il est vrai), à qui on reproche de n’avoir donné à entendre que le discours de Mario Dumont, au détriment de celui de Québec solidaire. Si les gens étaient « informés » proprement, dit-on, QS aurait pu canaliser le mécontentement d’une population en plein désarroi face à la mondialisation. Il s’agit-là d’une vision bien idéaliste : comme en témoigne l’affaissement du syndicalisme et des autres mouvements sociaux, si « montée de la gauche » il y a, celle-ci est bien embryonnaire encore. Aucun plan de communication, aucune campagne électorale bien menée ne saurait se substituer à la convergence des mobilisations syndicales, populaires et politiques, dans une lutte de tous les jours et en tout lieu contre l’injustice et l’exploitation. Au-delà d’une réforme du mode de scrutin (évidemment nécessaire), pour qu’un vote « de gauche » serve à autre chose qu’à cautionner une farce pompeusement appelée « exercice démocratique » ou encore à « envoyer un message » à des puissants qui n’ont d’oreille que pour les maisons de cotation de New York, d’autres pouvoirs restent à conquérir.

Pour cela : « Allons ! De la patience, toujours ! De la résignation, jamais ! » (Auguste Blanqui) À nous – vous lecteurs et lectrices, et tous ceux et celles ayant en commun des idées de liberté, de solidarité et de justice – d’informer, de discuter et de convaincre, de former et de consolider des organisations populaires et syndicales, de nous mobiliser, de descendre dans les rues vérifier encore la présupposition de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, à nous de confirmer que la démocratie, c’est aussi ce pouvoir d’intervention directe et de prise de parole sans titre à gouverner. La politique est une affaire de décision et non de nécessité et, ensemble, nous en détenons tous et toutes une parcelle.

Thèmes de recherche Politique québécoise, Editoriaux
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