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Colombie

Contre-réforme agraire et agrobusiness

par Mélissa Leblanc

Mélissa Leblanc

On estime à 3,5 millions le nombre de déplacées internes en Colombie au cours des vingt dernières années. Toutefois, il ne s’agit pas d’une population déplacée pour cause de guerre, c’est plutôt une guerre menée exprès pour déplacer les populations. Le phénomène du déplacement forcé, bien qu’il soit parfois dû aux confrontations armées, est une stratégie étatique contre les populations rurales qui a pour but d’opérer une contre-réforme agraire et de mettre des territoires stratégiques au service des intérêts économiques nationaux et internationaux. Sur ces terres volées aux paysannes se déploie actuellement une vaste gamme de projets agro-industriels, d’élevage extensif, d’exploitation minière, pétrolière et forestière. La Colombie est l’un des pays ayant la plus grande concentration de terres en Amérique latine. Aujourd’hui, le gouvernement d’Uribe Velez prétend légaliser cette contre-réforme agraire par des nouvelles lois sur le « développement rural » et sur la « démobilisation » des paramilitaires.

En mars 2006, les négociations du Traité de libre-échange bilatéral entre les États-Unis et la Colombie ont été conclues. Cet accord définit toute l’organisation de la structure productive colombienne et le rôle du marché dans la définition des politiques publiques. Selon ses promoteurs, la Colombie ne doit pas produire des aliments, mais plutôt se consacrer à la production de combustibles d’origine agricole (comme le biodiesel de palme africaine et l’éthanol de canne à sucre) et d’autres monocultures à grande échelle. Conséquence : destruction de la souveraineté alimentaire et dommages environnementaux énormes — dégradation des écosystèmes, appauvrissement des sols, contamination ou disparition des eaux, dévastation de la faune et de la flore, pollution résultant de l’agro-industrie (fertilisants et pesticides chimiques, transport, transformation), etc.

Loi sur la terre

À l’automne dernier, le ministre de l’Agriculture Andres Felipe Arias a présenté un projet de loi « sur le développement rural en Colombie » (qui doit être adopté au début de l’année 2007). Sous le prétexte de rassembler les différentes lois agraires colombiennes adoptées depuis 1936 « à la lumière de la nouvelle vision du secteur agricole », cette loi est en réalité un tour de passe-passe pour légaliser les spoliations de terres par les paramilitaires dont ont été victimes des communautés paysannes partout dans le pays.

L’article 122 du projet de loi établit une nouvelle prescription d’acquisition d’un territoire pour ceux qui, « croyant de bonne foi qu’il s’agit de terres sans propriétaires » (terres non exploitées), font la preuve d’une occupation continue et effective de ce territoire pour une période de cinq ans. En conséquence, des personnes ayant acquis des terres illégalement peuvent les légaliser sans que les vrais propriétaires déplacés aient le choix. Ce concept ignore le problème du déplacement en Colombie. Rien n’est prévu pour vérifier si le territoire qu’on prétend acquérir est susceptible d’appartenir à la population déplacée. Le gouvernement, devant la polémique causée par le projet de loi, a donc ajouté un paragraphe dans lequel il est dit que la prescription peut seulement concerner les terres occupées de manière pacifique… À qui revient alors la preuve ?

La réforme agraire par le marché

La vision qu’a le gouvernement actuel du développement rural est « marquée par les nouvelles réalités de l’économie nationale, caractérisée par les processus accélérés de libération commerciale, d’internationalisation de l’économie de la Colombie et du monde, qui requiert une impulsion nouvelle du développement d’entreprise et un rôle central de l’initiative privée », lit-on dans le préambule au projet de loi. Cette visée strictement économique et commerciale outrepasse l’économie paysanne. Elle confond le concept de développement rural avec celui d’investissement industriel, ne prend en compte ni la relation spéciale que les communautés indigènes et afrodescendantes ont avec la terre, ni leur autonomie, ni la situation de la population déplacée.

Avec cette loi est créé le programme « Agriculture, investissements sûrs » (« Agro, ingreso seguro ») : afin d’obtenir une subvention pour l’achat de terres, un projet productif agricole doit être présenté à l’Incoder (Institut colombien de développement rural, dont on redéfinit les mandats et l’organisation). Les paysannes ne peuvent alors choisir la meilleure solution pour répondre à leurs besoins. On les oblige à se soumettre à la logique commerciale pour pouvoir accéder aux subventions. Ce sont les « meilleurs » projets (les plus gros) qui accaparent toutes les ressources étatiques, laissant sans moyens les paysannes et les municipalités les plus pauvres.

Les articles 75 et 76 sur les « zones de colonisation, de réserves paysannes et de développement entrepreneurial » établissent que des entreprises pourront solliciter l’acquisition de terres « inoccupées » dans les « zones de développement entrepreneurial » après avoir exploité le domaine pendant cinq ans. L’article 76 élimine l’obligation d’« équilibrer » la production avec l’« offre » environnementale. Il indique clairement que ces zones sont pour les GROS investissements (monoculture, exportation, monopole, multinationale). Les terres de ces zones peuvent être exploitées sous contrat par des entreprises qui n’en sont pas propriétaires, c’est-à-dire qu’on leur prête la terre jusqu’à ce qu’elle ne leur soit plus utile... Ces dispositions sont complétées par la création de «  zones franches agroindustrielles  » où les multinationales de l’agrobusiness peuvent s’installer.

La paix par le marché

En fait, les mégaprojets font aussi partie des « plans de retour » de l’État pour les personnes déplacées. La terre volée est « redistribuée » à des déplacées provenant d’autres régions et des compagnies les associent dans des projets productifs. Les paysannes deviennent ainsi employées de plantations. Des représentantes de communautés paysannes ont fait comprendre, devant le projet de loi sur le « développement rural », qu’ils ne voulaient pas des emplois, mais des terres.

La « démobilisation » [1] des paramilitaires consolide aussi la contre-réforme agraire. Selon la Contraloria General de la Republica et l’Université des Andes, les paramilitaires se seraient approprié plus de quatre millions d’hectares des meilleures terres du pays tout au long de leur histoire [2]. En juillet 2004, le gouvernement colombien a initié un « dialogue » de paix avec les Autodéfenses unies de Colombie (AUC) pour leur démobilisation. Non seulement les paramilitaires ne rendent pas les terres usurpées violemment dans le cadre de leur supposée démobilisation, mais en plus ils continuent à agrandir la frontière agricole qu’ils protègent, au profit d’investisseurs nationaux et internationaux, pour des projets agroindustriels d’exportation de palme africaine, d’asperges, de brocolis, entre autres aux États-Unis, au Canada et en Europe, et des projets d’exploitation minière, d’industrialisation de la coca et de construction. Les chefs paramilitaires eux-mêmes développent leurs projets productifs. Le chemin de la réconciliation serait donc celui du « progrès » ; l’agroindustrie serait le lieu de rencontre entre les victimes et les criminels.

Mégaprojets de palme africaine au Chocó

Selon cette doctrine, la palme africaine est un produit gagnant. La monoculture intensive de palme africaine requiert peu de main-d’œuvre, mais beaucoup de terrain et de fertilisants chimiques. L’huile de palme est la deuxième huile la plus consommée au monde. En plus de ses applications industrielles, alimentaires et cosmétiques, on peut en faire du biodiesel. La Colombie est le premier producteur d’huile de palme en Amérique latine. En 2008, on prévoit que ce pays produira 645 000 tonnes par année de biodiesel d’huile de palme, à travers huit mégaprojets, dont quatre sont actuellement en cours selon la Fedepalma (Fédération nationale des palmiculteurs).

Dans la province du Chocó, au nord-ouest du pays, les communautés afrocolombiennes du Curvaradó et du Jiguamiandó, avec lesquelles travaille le Projet accompagnement solidarité Colombie, sont menacées par un mégaprojet de palme africaine implanté illégalement sur leur territoire collectif à la suite du déplacement forcé de 1997. Actuellement, 33 000 hectares de terre sont l’objet d’un conflit entre les communautés noires d’un côté et les entreprises palmicultrices et les paramilitaires de l’autre. En principe, la loi 70 de 1993, qui protège les territoires collectifs des communautés noires, leur permet de revendiquer leurs droits à la vie et au territoire face aux compagnies de palme, mais le gouvernement d’Uribe Velez tente aussi de modifier cette loi pour permettre les « alliances stratégiques » entre les entreprises et des associations de paysans, donc de privatiser de fait les terres [3].

Pourtant, la résistance continue : au Curvaradó, deux nouvelles Zones humanitaires ont été ouvertes en 2006 par les communautés, dont l’une au coeur de l’empire narco-paramilitaire de la palme africaine [4]. De plus, des Zones de réserve naturelle et de biodiversité ont été créées. Elles servent avant tout à la culture de produits agricoles de subsistance et à la protection de certaines zones de la forêt tropicale. Cela marque une nouvelle étape dans la résistance des Afrocolombiennes pour la défense de leur territoire. De l’étape défensive consistant à se protéger des incursions armées et à dénoncer le vol de leurs terres, ils sont maintenant passés à l’étape offensive par le biais de la récupération directe de leurs terres.

Projet accompagnement solidarité Colombie

P.-S.

Mélissa Leblanc

Membre du Projet accompagnement solidarité Colombie

NOTES

[1] En fait, la démobilisation des paramilitaires est une mascarade pour garantir leur impunité, dans laquelle les « bons » paras se réintègrent à la société et les « mauvais » reprennent les armes, tels que les « nouveaux » groupes armés Aguilas Negras et Caminantes.

[2] Juan Camilo Restrepo, « Que sea en serio ! », El Colombiano, 11 octobre 2005.

[3] Le 8 août 2005, l’Incoder a émis la résolution 1516 par le biais de laquelle « on dicte les directives pour la participation des communautés noires ou afrocolombiennes dans les alliances ou associations commerciales qu’elles pourraient former avec des particuliers et/ou des entités publiques, pour le développement de projets productifs dans les territoires collectifs attribués » (remplacée par le décret 2038 le 9 novembre 2005) : les compagnies de palme pourront non seulement réaliser des « alliances productives » avec les Conseils communautaires ayant obtenu une résolution de leur assemblée générale allant en ce sens, mais elles pourront également signer ce type de contrats d’alliance avec des individus membres des Conseils communautaires qui décident de s’allier aux compagnies et de permettre, par exemple, l’ensemencement de palme sur la parcelle du territoire collectif qui leur a été désignée.

[4] Les Zones humanitaires, à l’intérieur desquelles les communautés s’affirment en tant que populations civiles, procèdent d’une stratégie de protection et de distinction au sein du conflit armé, basée sur les principes du Droit international humanitaire. Au Jiguamiandó, trois ZH ont été créées en 2004.

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