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Chronique éducation

Éthique et culture religieuse

par Normand Baillargeon

Normand Baillargeon

En 2005, le Gouvernement du Québec a annoncé sa décision de ne pas reconduire les clauses dérogatoires qui permettaient, nonobstant la déconfessionnalisation des commissions scolaires, de dispenser dans nos écoles des enseignements religieux : catholique et protestant. Nous sommes actuellement en période dite de transition et, à la rentrée 2008, c’en sera fini de ces cours. Qu’y aura-t-il à la place ? Qu’est-ce qui serait souhaitable ? Qu’est-ce que je préconiserais pour ma part ? Je vais consacrer mes deux prochaines chroniques à ces difficiles questions.

Dans ce premier texte, je voudrais expliquer pourquoi les questions relatives à l’enseignement religieux et à l’enseignement moral posent des problèmes si complexes, sans doute impossibles à résoudre si l’on souhaite satisfaire tout le monde et peut-être même carrément insolubles, du moins si on veut les solutionner en respectant tous les principes légaux, intellectuels et moraux de notre société en matière d’éducation. Pour le montrer, je partirai de la question de l’enseignement religieux. Quelle place lui faire à l’école publique ? Qu’est-ce que cela implique pour l’éducation morale ? En m’inspirant d’une classification proposée par Robert Ellis, voici trois réponses possibles à ces questions, chacune correspondant à une position philosophique type sur la place de la religion et de la morale à l’école.

Le confessionnalisme

Un premier point de vue, appelé confessionnalisme, part de l’idée que la religion est suprêmement centrale dans la vie des êtres humains, à laquelle, seule, elle donne pleinement son sens. Il faut donc l’enseigner dans les écoles et, idéalement, la religion devrait même imprégner tous les enseignements. Selon ce point de vue, l’école doit transmettre la foi en une religion, enseigner sa vision du monde ainsi que des éléments de sa théologie ; elle doit également apprendre aux enfants le code moral que cette religion prescrit et mettre en valeur ses contributions sociales, historiques et culturelles.

Certains croyants ne veulent rien de moins que cela, mais cette position est à l’évidence intenable à l’école publique dans une société pluraliste. D’une part, si on accorde que l’école est un lieu de transmission de savoirs, la foi, elle, n’est pas un savoir. D’autre part, notre société est pluraliste et on ne peut donc enseigner de la sorte une religion quand les enfants de l’école proviennent non seulement de familles pratiquant un grand nombre de religions différentes, mais aussi de familles athées, agnostiques, voire anticléricales. Personne ne défend donc plus sérieusement ce point de vue, du moins pour l’école publique, et les parents qui veulent donner ce genre d’éducation à leurs enfants le peuvent toujours, dans une certaine mesure, mais en se tournant vers le privé. J’écris « dans une certaine mesure » parce qu’on ne tolérerait pas certaines choses — pour le moment ? —, même dans une école privée catholique (par exemple que le créationnisme soit enseigné en classe de biologie).

Le sécularisme

Une deuxième position est celle de la laïcité républicaine ou sécularisme. La religion est ici considérée comme une affaire essentiellement privée et, au nom de la nécessaire neutralité de l’espace public, on suggère que les religions n’ont simplement pas leur place à l’école publique et commune. Mais cette position a aussi ses limites.

En effet, et pour le dire vite, la neutralité n’est pas totalement neutre puisqu’elle a des effets différenciés sur différents groupes ou personnes. Par exemple, notre calendrier scolaire est-il neutre quand il célèbre Noël, Pâques, mais pas les autres fêtes religieuses ? De même, ne pas avoir de lieu de prière à l’école n’a pas le même impact sur des athées, des chrétiens ou des musulmans — qui prient, eux et elles, cinq fois par jour. De plus, cette manière de faire peut inciter des gens à fuir vers le privé et l’enseignement religieux. Elle peut donc nuire à l’objectif d’un espace public neutre et laïc. Le sécularisme pourrait donc, de cette manière — et certains croient que c’est précisément le cas aux Etats-Unis —, accroître le fondamentalisme. Par ailleurs, certains, même des athées ou des agnostiques, déplorent que les élèves qui sortent d’écoles sécularistes ignorent tout de l’héritage culturel, littéraire et historique des religions et en particulier de la tradition religieuse qui a marqué l’histoire de leur pays. Finalement, si on admet qu’une des fonctions de l’école est de moraliser les enfants et si on ne veut pas lier cette moralisation au code éthique d’une religion, le séculariste devra déterminer ce que serait un enseignement moral laïc susceptible d’être enseigné sans préjudice à tous les enfants de toutes les origines ethniques ou religieuses. Vous le devinez : ce sont les travaux d’Hercule.

Le non-confessionnalisme

Si on rejette ces deux options, il en reste une troisième : le non-confessionnalisme. Selon ce point de vue, on devrait enseigner à l’école non pas une, mais plusieurs religions et le faire, cela est crucial, non dans un but confessionnel, mais en les prenant toutes en extériorité, comme des objets sociaux, historiques et culturels, et en expliquant leurs rites, leurs croyances, etc. Le non-confessionnaliste soutient que cette connaissance, qui a de la valeur en soi et aide à comprendre le monde actuel, le passé et une part significative de l’expérience humaine, favorisera en outre l’harmonie sociale et la tolérance. Cette approche a aussi ses détracteurs et ils ont de solides arguments.

D’une part, et ce n’est pas rien, ce projet, pris au sérieux, est extraordinairement ambitieux et demande des maîtres exceptionnels, aussi bien sur le plan des connaissances qu’ils devront posséder que sur le plan humain — celui du tact, de la capacité à nuancer, etc. D’autre part, il est facile de prévoir que des problèmes, possiblement majeurs, vont surgir aussi bien sur la sélection des religions retenues pour être enseignées que sur l’importance de la place à accorder à chacune et sur ce qui sera dit, ou tu, à propos de chacune d’elles. Enfin, on le devine, certains croyants ne pourront admettre que leur religion (la seule vraie !) soit traitée en extériorité et sur le même plan que toutes les autres et ils verront dans cet enseignement une menace et une porte ouverte sur un intolérable relativisme religieux.

Quant aux athées, aux agnostiques et autres incroyants, ils s’offusqueront de cette place faite aux religions à l’école, se demanderont où sont passées leurs idées là-dedans, où la morale laïque trouve son compte dans cet étalage de bondieuseries et s’il est seulement possible qu’elle y trouve sa place. Et ils concluront en rappelant que la connaissance de la religion de l’autre n’est pas une garantie de tolérance : voyez plutôt le Moyen-Orient.

Une solution, vous dites ?

Si tout ce qui précède ne vous a pas convaincu de la grande difficulté de ces questions, ajoutez-y les éléments suivants. Toute solution devra être respectueuse du droit des parents à éduquer leurs enfants dans une tradition culturelle, religieuse ou laïque ; du droit des enfants à pouvoir librement et en pleine connaissance de cause s’extraire de cette tradition ; devra encore se faire dans le respect des normes et principes légaux prévalant au sein de notre collectivité, une société libérale, pluraliste et multiculturelle ; devra absolument ne pas endoctriner ; et devra enfin se vivre au sein d’une école, qui est un lieu d’éducation, c’est-à-dire de transmission et de compréhension de savoirs. Devant ces énormes difficultés, on ne peut qu’avoir de la sympathie pour les personnes qui doivent décider des politiques publiques sur ces questions.

Justement, qu’a-t-on choisi au Québec ? Le programme précis et final n’est pas encore rendu public, mais un document d’orientation est disponible sur Internet [1]. De plus, le programme est à l’essai dans quelques écoles.

La prochaine fois, j’examinerai ce que le gouvernement met de l’avant et je dirai pourquoi cela me semble avoir d’immenses défauts. Je vous dirai ce que je préconiserais pour ma part, et qui n’est pas parfait non plus, loin de là…

P.-S.

Normand Baillargeon

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