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Contribution au débat public sur les accommodements raisonnables

Le néo-intégrisme et les médias

par Mabrouk Rabahi

Mabrouk Rabahi

Le débat biaisé sur les accommodements raisonnables a le mérite de poser deux problèmes majeurs au Québec : le racisme envers les communautés et sa conséquence, soit une résistance qui se présente comme un regain de religiosité, lequel ne peut échapper à l’encadrement intégriste, comme cela arrive dans les pays d’origine de ces communautés.

Le problème du voile emblématise à lui seul cette situation. Le voile n’a jamais été le signe d’une appartenance religieuse bien établie. Son apparition est récente et complètement étrangère au Maghreb où il a accompagné toute l’émergence du mouvement intégriste. En Iran, il a été un symbole de l’anti-occidentalisme pendant la Révolution. Même les militantes de gauche ont embarqué dans cette mascarade. Le temps a fait que le voile s’est imposé comme un signe de militantisme. Ailleurs, dans d’autres parties du monde islamique, il est aussi un cache-misère. Ici au Québec, il n’y a rien de plus banal que de porter le voile. Nous ne sommes pas en France où la signification idéologique du voile a été imposée et décrétée pour l’interdire automatiquement dans les institutions publiques. Bien que tous les arguments pour se voiler soient absurdes et aberrants, c’est un exercice policier de faire parler celles qui le portent pour justifier leur voilement, comme l’ont fait les chaînes de télévision après le sondage publié par Le Journal de Montréal.

Au sujet des tenues et de leurs significations, quelle différence y a-t-il entre une gothique, une musulmane voilée et un hassidim avec des tresses et un chapeau dans une même classe ? Aucune. Par contre, soutenir la revendication de la non-mixité dans les lieux publics est une concession qui va au-delà du droit d’afficher ou d’exercer sa confession.

La non-mixité est l’une des obsessions principales du programme politique des intégristes. Qu’une personne cache son corps, le mutile, le tatoue, le détruise en se jetant sur les rails d’un métro, c’est un choix individuel. Qu’une crise existentielle soit vécue comme telle et brouille toutes les notions de norme sociale est indiscutable, bien que les dispositifs du pouvoir soient subrepticement à l’œuvre dans de tels phénomènes. Le racisme et l’exclusion, qui sont à l’origine du repli identitaire, n’épargnent ni l’Arabe athée ou chrétien. Cependant, vu que toutes les communautés victimes de discrimination sont presque toutes mal ou pas organisées, la réplique diffère d’une communauté à une autre. Les Juifs, dont l’immigration remonte à loin, ont réussi à créer leur promised no man’s land, une coquille imperméable. Les Noirs et les Arabes sont au stade des affirmations identitaires sporadiques. Les simplificateurs de ce marasme, en un premier temps pour occulter le problème du racisme, nous ont inventé la notion du « choc culturel » entre terriens et martiens, avec son corollaire : l’intégration ou la désintégration, pour reconnaître ensuite le problème du racisme.

Comme la nature a horreur du vide, c’est le repli face à la précarité et à la paupérisation pour la majorité des immigrants arrivés ces dix dernières années. Les Maghrébins, dont l’immigration est récente et dont les candidats à l’immigration sont presque tous issus des classes moyennes dans leurs pays d’origine — et, à quelques exceptions près, d’aucune tradition de lutte —, vont être confrontés au désenchantement total en se retrouvant au chômage. Pour 80 % de celles qui ont mis le voile et pour des hommes qui ont même arrêté de boire pour se consacrer à Dieu de temps en temps sur cette terre impie, débauchée avec ses gais et ses putes, c’est ici que le grand repentir a eu lieu. Les conflits au Moyen-Orient aidant, c’est la découverte de l’enfer capitaliste et du vrai visage de l’Occident. Comme le disait Malraux : « La culture, c’est tout ce qui reste quand on a tout perdu ».

Cette situation n’échappe pas aux intégristes bien structurés qui continuent leur combat extra-muros en profitant de toutes les failles des systèmes occidentaux. Le néo-intégrisme en Occident a trouvé en Tarek Ramadan le bon théoricien de cette nouvelle situation. Frère Tarek utilise tous les discours de gauche (altermondialiste, laïque et républicain) pour s’adapter et aller jusqu’à revendiquer avec audace une révision des programmes scolaires et du darwinisme, parce que celui-ci contredit la fameuse chute adamienne. Les médias ont contribué à amplifier le phénomène isolé du néo-intégrisme en le généralisant. Le travail de stéréotypisation fait par les médias d’ici depuis longtemps est sans égal.

Au lendemain de la publication du fameux sondage par Le Journal de Montréal, le 15 janvier 2007, à la suite des statistiques de la honte, 90 % de la page 3 était consacrée à la photo de l’imam Al-Djaziri, assis avec sa chéchia dans sa mosquée El-Qods. Qu’est-ce qu’un Arabe ou un Musulman ? Al-Djaziri en est le paradigme : une tenue asociale, le bs, la prière, la barbe et la parlotte. Tel est l’Arabe ou le Musulman imaginaire des sondages. Hérouxville est la résultante de cette fabrication de l’Arabe ou du Musulman dans le sillage de l’Orient imaginaire du XIXe siècle en Europe. C’est aussi cette suite d’événements surmédiatisés : l’exécution publique des femmes adultères en Afghanistan, la guerre civile en Algérie, le 11-Septembre, le voile en France, les réactions violentes aux caricatures de Mahomet et au discours de Benoît XVI à Rastibonne et, finalement, les accommodements raisonnables. Seule exception, seule trêve médiatique : cette sympathie arabe de l’été 2006 pendant l’agression israélienne du Liban, qui a sûrement et malheureusement nourri l’antisémitisme.

Ajoutons à l’influence des médias les conséquences des politiques du PQ et du PLQ. « Minorités visibles », « communautés culturelles » : il faut entamer la critique des soubassements ethnoracistes de ces deux concepts. L’ADQ est de son côté plus offensif avec les « valeurs québécoises » dont la sécularisation, plus radicale que la laïcisation, reste à faire. En dehors des considérations politiques et électorales, la décision d’exclure Françoise David du débat des cheufs consacre une autre fois l’exclusion des femmes de la vie politique au Québec, au moment même où on pleurniche sur la condition des femmes ailleurs.

L’immigrant est défini par sa visibilité ou sa culture : la couleur, le nom, l’accent ou son afrancophonie. Qui peut échapper à cet encadrement ? Entre ceux qui commettent un suicide identitaire en allant jusqu’à changer leur nom et ceux qui exacerbent cette visibilité dans un effet boomerang, les conséquences sont une assimilation/désintégration, que les lois de l’inconscient n’assimilent pas à un retour du refoulé pour ceux qui se renient, et une ghettoïsation du genre Montréal-Noir ou Jean-Talon.

P.-S.

Mabrouk Rabahi

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