Contrôle du corps des femmes

La médicalisation de la reproduction

par Manon Sabourin

Manon Sabourin

Au Canada, près d’un couple sur huit connaîtrait des problèmes de fertilité [1]. Parmi ces couples, certains opteront pour l’adoption, d’autres vont préférer mener une vie sans enfant ou attendre sans traitement. Pour d’autres, les nouvelles technologies de la reproduction (NTR) représentent l’espoir de réaliser leur rêve le plus cher, celui d’avoir un enfant. En effet, la multitude des techniques offertes renouvelle constamment cet espoir, et ce, malgré le taux d’échec important de ces dernières qui frôle les 75 % [2].

Avant 1968 au Canada, on exigeait deux ans d’essai de procréation sans contraceptif avant qu’un couple soit considéré infertile [3]. Actuellement par contre, seulement un an d’essai est nécessaire. Il va sans dire que depuis ce changement de définition, de plus en plus de couples sont désormais considérés infertiles et ont recours à diverses techniques de procréation. Cela n’est certes pas sans déplaire à l’industrie de la procréation qui gagne à voir sa clientèle s’accroître. Le concept de la médicalisation de la reproduction prend ici tout son sens…

Des interventions risquées afin de pallier leur inefficacité

Afin de pallier l’inefficacité de ces techniques et de réduire leur taux d’échec élevé, on soumet les femmes à des traitements lourds et dangereux pour leur santé, tels que les protocoles de stimulation ovarienne impliquant la prise d’importantes doses d’hormones. On cherche ainsi à leur faire produire jusqu’à 15 ovules matures ou plus qui, fécondés in vitro, donneront plusieurs embryons dont certains seront congelés, détruits, utilisés pour la recherche ou donnés, alors que d’autres – 2, 3 et parfois plus – seront transférés dans l’utérus.

Or, nous savons que ces procédés augmentent le nombre de grossesses multiples de façon considérable ainsi que le nombre d’enfants prématurés et de faible poids dont la vie, la santé et le développement peuvent aussi être dangereusement compromis. Comparativement au taux prévalant dans l’ensemble de la population qui est d’environ 2 %, les taux de grossesses multiples sont 20 fois supérieurs dans les programmes de FIV et 2 à 10 fois supérieurs dans les programmes de stimulation ovarienne qui se font dans la cadre d’inséminations artificielles [4]. De plus, « la FIV a permis la réalisation de nombreux projets parentaux, mais elle a aussi accru les risques pour la santé des enfants et pour la santé des femmes et engendré des coûts pour les familles et pour la société. Ainsi, des troubles neurologiques et des déficiences physiques majeures se retrouvent à une fréquence beaucoup plus élevée chez les enfants issus de la FIV ou de l’ICSI que dans les populations contrôles » [5].

Les technologies de la reproduction sont des interventions risquées multipliant les dangers d’atteinte à l’intégrité physique des femmes et ayant pour effet d’accentuer la médicalisation de la grossesse ainsi qu’un plus grand contrôle médical. Mais les NTR, est-ce LA solution aux problèmes de fertilité ?

Prévenir plutôt que d’y recourir

Présentement, des sommes importantes sont investies dans la recherche et le développement de nouvelles technologies, alors que très peu sont investies dans la prévention et la recherche des causes de l’infertilité. Les intérêts commerciaux que représente cette industrie pour les cliniques privées et les compagnies pharmaceutiques, sans oublier le prestige et la reconnaissance scientifique pour les chercheurs, contribuent sans doute à expliquer ce fait. Et pourtant…

Selon l’OMS, la principale cause de stérilité dans les pays développés serait attribuable aux dommages causés à la suite d’infections telles que la gonorrhée et la chlamydia [6]. Par ailleurs, les dernières statistiques au sujet de ces infections transmissibles sexuellement (ITS) au Québec sont inquiétantes. En effet, on a observé une augmentation de 39 % de la gonorrhée entre 2000 et 2005, de même qu’une augmentation de 82 % de la chlamydia entre 1998 et 2003 [7].

Les causes d’infertilité peuvent également être de nature comportementale (stress, alimentation, conditions de travail, tabagisme, etc.), environnementale (polluants organiques persistants, pesticides, champs magnétiques, etc.) et sociétale. D’ailleurs, le report de la grossesse à des âges où la fertilité naturelle commence à décliner contribue de manière importante au recours aux NTR. Ainsi, au Canada en 2003, 48 % des femmes ayant donné naissance à un enfant en 2003 étaient âgées de 30 ans et plus, alors qu’elles n’étaient que 25 % il y a deux décennies [8]. Ce report de la grossesse peut en partie s’expliquer par certains facteurs socioéconomiques tels que la prolongation des études, les dettes d’études, la précarité des conditions de travail et des liens d’emploi, etc.

Or, voilà pourtant divers facteurs liés aux problèmes de fertilité sur lesquels il est possible d’intervenir en amont. Par exemple, en permettant aux couples et aux étudiants de fonder leur famille dans des conditions socioéconomiques facilitantes (délais du remboursement de la dette étudiante, amélioration des conditions de travail et du système de garderie, etc.), en mettant sur pied des campagnes de sensibilisation à l’infertilité, en encourageant la recherche sur les liens entre l’environnement et la fertilité et en pratiquant un dépistage systématique de la chlamydia lors d’examens gynécologiques de routine.

Grâce aux NTR, l’impossible devenu possible fait naître l’espoir au sein de plusieurs couples. Mais à quel prix, sachant que les trois-quarts d’entre eux ressortiront de cette aventure endettés, physiquement éprouvés et… sans enfant ? Existe-t-il d’autres options que la médicalisation ? La médecine alternative a-t-elle des solutions à proposer ? Serait-il possible d’alléger les procédures entourant l’adoption ? Voilà sans doute différentes avenues qui mériteraient d’être explorées afin de permettre aux NTR de prendre la place qui devrait leur revenir, celle d’une solution de dernier recours.

P.-S.

Manon Sabourin

Chargée de projet à la Fédération du Québec pour le planning des naissances

NOTES

[1] Procréation assistée à Santé Canada. Vie Saine. www.hc-sc.gc.ca

[2] Joanne Gunby and Salim Daya « Assisted reproductive technologies (ART) in Canada : 2001 results from the Canadian ART Register », Fertility and Sterility, Vol. 84, No 3, Septembre 2005.

[3] Fédération du Québec pour le planning des naissances, Quatre femmes, quatre cultures : Le planning des naissances au Québec, bilan pour l’action, Montréal, 1994, 34 p.

[4] Raymond D. Lambert et Marc-André Sirard, « Sur les conditions d’exercice de la pratique médicale du traitement de l’infertilité et de la recherche connexe », L’Observatoire de la génétique, No 23, juillet-août 2005.

[5] Idem. ICSI : Intra Cytoplasmic Sperm Injection.

[6] World Health Organisation, « Assisted reproduction in developing countries – facing up to the issues ». Progress in the Reproductive Health Research, No 63, 2003.

[7] Claude Laberge, Sylvie Venne. « Les ITSS : sommes-nous en train de perdre la bataille ? » Le Médecin du Québec, Vol. 41, No 1, janvier 2006.

[8] Santé Canada. Naissances 2003. www.st-can.ca

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