L’alchimie moderne

par Karine Peschard

Karine Peschard

Logique productiviste et marchandisation du vivant, laxisme des gouvernements et manque cruel de recherches indépendantes – voilà quelques-unes des problématiques communes aux nouvelles technologies du vivant, que ce soit dans les champs biomédical, agricole ou industriel. Ainsi, il n’est pas rare qu’une agence gouvernementale soit à la fois responsable de réglementer et de promouvoir une nouvelle technologie, ou encore qu’une technologie soit approuvée sur la base de résultats d’études menées par la compagnie même qui l’a développée (!), résultats qui ne sont souvent même pas rendus publics.

Une partie du problème réside dans l’absence de débats publics et de mécanismes de contrôle social des nouvelles technologies. La plupart de celles-ci se développent en effet dans un vide légal et réglementaire, comme cela a été le cas des nouvelles technologies de la reproduction, des OGM et, plus récemment, des nanotechnologies. Aucun projet de loi n’encadre encore les nouvelles technologies de la reproduction humaine (le projet de loi 89 sur la procréation assistée doit être déposé prochainement). Près d’un quart de siècle après le développement des premières plantes transgéniques (1983), les OGM continuent d’être l’objet d’une âpre lutte, qui se joue plus souvent qu’autrement devant les tribunaux (on n’a qu’à penser au procès ayant opposé Percy Schmeiser à Monsanto, ou encore à la procédure intentée par les États-Unis devant le Tribunal de l’OMC pour contester le moratoire de l’Union européenne sur l’importation d’OGM). Quant aux nanotechnologies, elles sont déjà commercialisées dans certains produits sans qu’il y ait eu le moindre débat, à vrai dire alors que la grande majorité de la population ignore jusqu’à l’existence même de cette technologie. Dans ce contexte, les organisations de la société civile sont de plus en plus appelées à jouer le rôle de « chiens de garde » que nos gouvernements ne jouent plus (ou si mal).

Ces organisations ont joué jusqu’à présent un rôle-clé dans la recherche, l’information et la mobilisation. Au Canada, c’est la campagne lancée par des organisations de la société civile qui a mené, en 1999, à l’interdiction par Santé Canada de l’hormone de croissance bovine [1]. En Saskatchewan, les producteurs biologiques sont engagés dans une poursuite collective, qui fera jurisprudence, contre Monsanto et Bayer Crop Science pour la perte de leur marché de canola biologique en raison de la contamination génétique [2]. Un autre exemple de mobilisation, dont il a été question dans ce dossier, est la campagne internationale actuellement en cours pour interdire la technologie Terminator.

Malgré leurs succès, ces mobilisations démontrent la nécessité de sortir de la logique de l’urgence dans laquelle se trouvent les organisations de la société civile et les mouvements sociaux. D’où la proposition avancée par certaines organisations de la société civile de créer une Convention internationale pour l’évaluation des nouvelles technologies, afin de s’assurer que chacune d’elles soit évaluée de façon approfondie sur la base du principe de précaution. Cette convention serait exécutoire au plan juridique et assurerait l’évaluation, le suivi et la surveillance des nouvelles technologies et des produits qui en sont issus. Ce mécanisme permettrait donc d’intervenir en amont plutôt qu’en aval et d’éviter, comme c’est trop souvent le cas, d’être mis devant le « fait accompli » (pour reprendre l’exemple des OGM, devant de vastes surfaces de cultures génétiquement modifiées et la contamination de cultures conventionnelles et indigènes).

D’autant plus, et cela ressort avec force de ce dossier, que les technologies ne représentent aucunement des solutions automatiques à des problèmes sociaux et environnementaux qui, eux, sont d’ordre socioéconomique et politique. S’il ne faut pas sous-estimer le potentiel des nouvelles technologies, il faut également être extrêmement critique face aux promesses qui accompagnent invariablement chaque nouvelle percée technologique. La nature des technologies qui sont développées, mais surtout leur impact, dépend d’abord et avant tout des conditions dans lesquelles elles sont développées et introduites.

La tri-thérapie pour le sida en est un exemple frappant. Introduite en 1996, celle-ci représente une percée médicale majeure. Elle n’a toutefois pas, à ce jour, enrayé le fléau pour les quelques 36 millions d’êtres humains atteints du sida et qui n’y ont pas accès parce que sa production et sa distribution sont assujetties à la logique impitoyable du profit et de la rentabilité. Comme le fait observer Pat Mooney dans notre dossier, en règle générale, « toute nouvelle technologie introduite dans une société fondamentalement injuste l’est au détriment de ses membres les plus vulnérables ».

P.-S.

Karine Peschard

NOTES

[1] Voir Brewster Kneen, Les aliments trafiqués : les dessous de la biotechnologie, Montréal, Écosociété, 2001.

[2] www.saskorganic.com/oapf/

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