La dette et les générations

No 14 - avril / mai 2006

Chronique économie

La dette et les générations

par Gaétan Breton

Avec la tournée de fausse consultation du ministre des Finances portant sur le remboursement de la dette, toute une série d’associations se sont créées pour proposer plus d’équité intergénérationnelle. Or, prétendre que la dette est un problème intergénérationnel, c’est prétendre que la dette qu’auront à payer les membres de la nouvelle génération leur est laissée sans compensation et que ceux qui l’on menée à ces extrêmes, les éternels « boomers », n’ont rien fait d’autre que d’endetter la nation pour se payer de petites satisfactions fugaces et satisfaire leurs caprices du moment. La situation me semble assez différente pourtant.

Le Québec d’avant les boomers

Répétons-le, pour que les jeunes le comprennent bien, le Québec d’avant 1960 était très largement arriéré comparativement à la plupart des pays membres de l’OCDE en termes d’éducation, de santé et d’infrastructures en général, qui constituent la base de toutes les nations modernes. Par exemple, nous avions encore des kilomètres de routes principales non asphaltés, rendant souvent assez difficile l’accès aux régions éloignées. Il va sans dire que nous n’avions pas de système de transport aérien pour compenser.

Le Québec que laissent les « boomers » est beaucoup mieux adapté à la vie moderne. Il possède assez d’écoles secondaires pour tous, des collèges et des universités, des hôpitaux, des moyens de transport et, généralement, les infrastructures des pays modernes. Les effectifs scolaires, au niveau secondaire, ont triplé entre 1960 et 1970 pendant que la population augmentait de 20 %. Il est clair que l’on a ouvert des écoles pour une partie de la population qui n’aurait pas pu y aller auparavant ou n’aurait terminé que la 8e ou la 9e année. Ce n’est pas parce que nous devons aujourd’hui remettre en question le mode de vie qui correspond à beaucoup de ces infrastructures, que celles-ci n’ont pas été crées et qu’elles n’ont pas eu une importance capitale dans le développement du Québec.

Comme l’État n’a pas vraiment de bilan, nous n’avons pas de suivi des actifs acquis ou construits durant cette période. Mais, en valeur d’aujourd’hui, il y en a pour beaucoup plus que 78 milliards de dollars. Le seul déménagement du casino est prévu coûter 1,5 milliard. Par exemple, selon le ministère de l’Éducation, les bâtiments de nos universités vaudraient à eux seuls 6 milliards, sans compter la valeur des terrains qui est souvent très grande.

Les boomers, comme groupe, viennent de parents qui n’avaient pas grand-chose. Ils possèdent aujourd’hui les condos sur le Plateau, les maisons de campagne et ces REER bien moelleux qu’on annonce à la télévision. Toutes ces choses, dont n’osaient même pas rêver les jeunes boomers, la génération actuelle va en hériter. Même s’ils payaient la dette avec ces héritages, ils partiraient dans la vie mieux nantis que les boomers ne le furent en leur temps. Alors, quand on nomme un groupe le Pont entre les générations, ce que je crois que les jeunes veulent, c’est plutôt le pont et l’argent du pont. Mais, je ne peux leur en vouloir puisque ça fait au moins dix ans qu’on matraque les jeunes avec ces idées et qu’on a décidé, pour le plus grand bénéfice des riches, de semer le germe de la guerre des générations.

À qui profite la guerre des générations ?

Cette guerre des générations pousse les jeunes vers des « solutions » néolibérales. Ils proposent, par exemple, la tarification des services publics, car il est bien connu que les boomers se sont donnés des services publics beaucoup trop confortables et généreux qui ont servi à creuser le trou du déficit et, partant, de la dette.

Mais, ce sont les taxes des boomers qui ont fait le système de santé que nous avons et, pour l’instant, ce sont pour une grande part leurs parents qui en ont profité. Au moment où ils vont avoir besoin de ce système qu’ils ont payé, on leur dit qu’ils n’y ont pas droit parce qu’ils doivent en laisser pour leurs enfants, et cela, au nom de l’équité intergénérationnelle. Évidemment, après avoir copieusement démonisé la génération des boomers, on peut tout leur prendre sans que personne (même et surtout eux-mêmes) n’en soit ému.

Alors, pour punir les méchants boomers, nous allons privatiser la santé, tarifer l’eau et augmenter en flèche les tarifs d’électricité soi-disant pour en rationaliser l’usage. Ce que nous allons obtenir, c’est une population généralement plus pauvre, moins en santé, moins instruite et productive et une concentration de la richesse dans quelques mains, comme aux États-Unis. Est-ce là le modèle de société que nous voulons ?

Où est passé l’argent ?

On peut pointer n’importe quelle dépense du gouvernement pour expliquer la dette. Les subventions fiscales (sans compter les autres) aux entreprises, qui ont dépassé les 3 milliards certaines années, pourraient expliquer la dette au complet, mais ce n’est jamais dans cette direction que les pauvres générations spoliées (qui n’ont pourtant jamais si bien matériellement vécu) pointent leur doigt accusateur. Par exemple, la dette directe (selon les termes du budget) de l’État québécois était de 39,2 milliards en 1993. Elle avait doublé en 2005, atteignant 78,0 milliards. Pendant ce temps, nous n’avons cessé de couper dans les services publics et les dépenses dites sociales (comme si un gouvernement pouvait faire des dépenses qui ne soient pas sociales, du moins officiellement). Depuis que nos spécialistes de la coupure et du déficit zéro sont au pouvoir – disons, pour compter vite, depuis 1995 –, la dette a augmenté de 50 %, passant de 52,5 milliards aux 78 milliards que nous avons maintenant, et ce, pendant une période de sévères coupures dans les services publics.

Attention aux conclusions rapides

Il est très difficile de dire vraiment où est allé l’argent dans tout ce système. Il est certain que la solution consistant à accuser les Québécoises de s’être donné des services qu’ils n’avaient pas les moyens de se payer est beaucoup trop facile. Ajoutons, pour terminer, que l’évasion fiscale, si on applique les statistiques de l’OCDE, doit tourner autour de 8 milliards pour le Québec, ce qui couvre le service de la dette au complet, y inclus les intérêts capitalisés dans la dette liée aux fonds de pension et qui ne changent rien aux pensions qu’on paye de toutes façons.

Thèmes de recherche Economie et finances publiques
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