Qu’est-ce que la justice sociale ?

No 13 - février / mars 2006

Nancy Fraser

Qu’est-ce que la justice sociale ?

lu par Mouloud Idir

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ?, La Découverte, Paris, 2005.

L’auteure, philosophe américaine, enseigne à la New School for Social Research réputée comme l’un des viviers intellectuels où la gauche se renouvelle dans le monde anglo-saxon. S’agissant de Nancy Fraser, ce livre est sa première grande contribution en français, hormis deux traductions de textes importants par Diane Lamoureux [1] et Daniel Salée [2] notamment.

D’entrée de jeu, Fraser annonce le programme intellectuel sur lequel elle se penche et résume le champ épistémologique dans lequel s’inscrit son propos : faire coïncider théoriquement et normativement le besoin de reconnaissance culturelle de groupes minorés et stigmatisés avec l’idéal socialiste d’une redistribution des biens matériels. Cette orientation, on le remarquera d’emblée, s’inscrit dans le cadre général du projet émancipateur de la gauche intellectuelle. Si jadis l’idéal de libération se résumait autour des figures du peuple, des classes, du prolétariat ou de toute forme d’individuation, désormais, surtout depuis les années 1960, de nouveau sujets politiques s’affirment à la faveur de nouvelles formes de subjectivation politique telles l’ethnicité, la « race », le « genre » ou le sexe. Dès lors, l’auteure se demande « comment analyser l’éclipse d’un imaginaire socialiste ayant pour thématique l’« intérêt », l’« exploitation » et la « redistribution » ? Que faire du nouvel imaginaire politique articulé autour de l’« identité », de la « différence », de la « revendication culturelle » et de la « reconnaissance » ? Cette mutation relève-t-elle de la « fausse conscience » ou représente-t-elle au contraire une volonté de corriger la cécité culturelle d’un paradigme matérialiste » ?

Soucieuse d’éviter la « guerre des identités » et la « concurrence des victimes », Fraser y répond en plusieurs étapes. Premièrement, sur le plan intellectuel, conceptualiser « les injustices de types économiques et sociales qui ont des bases structurelles et historiques, et, dans un deuxième temps, combattre l’injustice symbolique et culturelle qui résulte d’un modèle social de représentation » engendrant mépris et marginalisation avec leur lot de blessures morales. Ce qui pose des questionnements en termes de fierté, de dignité, de considération, d’estime sociale, et même d’estime de soi. Ces deux types d’injustices ne sont pas toujours « disjointes », tout comme leurs revendications peuvent se poser simultanément de façon « enchevêtrée ». Pour conjuguer le programme d’une gauche sociale et d’une gauche culturelle, Fraser suggère un « double remède » : à la première, « une restructuration économique (redistribution des revenus, réorganisation de la division du travail, soumission des décisions d’investissement à un contrôle démocratique), à la seconde, un changement culturel et symbolique (réévaluation des identités méprisées, bouleversement général des modèles sociaux de représentation) » inscrit dans une optique de « déconstruction ». Cela dit, son argumentation souffrira grandement de la schématisation à laquelle je la soumets ici. Seule une lecture minutieuse et un traitement plus exhaustif nous permettrait de rendre plus fidèlement les nuances profondes de son argumentation et la pluralité des angles à partir desquels s’articule son cadre théorique.

La réflexion de Fraser vise à « réinterpréter la reconnaissance en termes de statut. Dans cette perspective, ce n’est plus l’identité spécifique du groupe qui exige reconnaissance, mais le statut des individus membres du groupe en tant que partenaires à part entière de l’interaction sociale. La non reconnaissance, dès lors, ne signifie pas la dépréciation de l’identité du groupe, mais plutôt une subordination sociale au sens d’un empêchement à participer en tant que pair à la vie sociale, empêchement résultant d’un ensemble institutionnalisé de codes et de valeurs culturelles qui constituent l’individu comme, relativement, indigne de respect ou d’estime ». On reviendra sur ce débat dans le prochain numéro.


[1Diane Lamoureux a traduit ce texte de Nancy Fraser : « De la redistribution à la reconnaissance ? Les dilemmes de la justice dans une ère postsocialiste », sous la direction de Françoise Collin et Pénélope Deutscher, Repenser le politique : l’apport du féminisme, Paris, Campagne Première/Les Cahiers du Grif, 2004, p. 111-140.

[2Daniel Salée de l’Université Concordia est, pour sa part, celui qui a introduit Nancy Fraser dans le milieu de la publication universitaire québécois avec cette traduction : « Penser la justice sociale : entre redistribution et revendications identitaires », Politique et Sociétés, Vol.17, no 3, 1998, p. 9-36.

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