Ces croisades contre les drogues

par Grégory Lambrette

Grégory Lambrette

Le vice contre la vertu ! Telle est la dialectique fréquemment usitée et en laquelle s’enferre l’opinion publique comme les représentants politiques lorsqu’il est question de substances psychotropes, bornant ainsi le débat à des termes duels et moraux, nourrissant une rhétorique traçant elle-même une frontière souvent nébuleuse et mouvante entre le licite et l’illicite.

C’est qu’il faut être, pour suivre cette logique manichéenne, malade ou criminel pour ne point souscrire ou adhérer aux valeurs et aux principes des classes dominantes façonnant cette force d’âme sans laquelle, pensent certains, nos sociétés iraient à vau l’eau. Les multiples croisades engagées officiellement contre les drogues ont visé précisément à conserver voire à restaurer une certaine conception de cet « ordre moral » dont on peut observer aujourd’hui encore la stérile agitation, sinon le supposé grand retour. Mais le constat est brutal et criant de vérité, la prohibition a plus que raté son objectif.

Les sociétés occidentales contemporaines résonnent au son d’un projet normatif dont le fondement et le moteur s’articulent pour l’heure autour de la gestion des risques. Et il se dégage de ce nouveau mode de gestion un concept central, celui de la « sécurité ». Ce centre de gravité occulte cependant bien trop souvent toutes les autres orientations susceptibles de remédier à la misère sociale de ce monde. Obéissant à une logique de classes, ce type de projet sociétal grève ainsi les plus défavorisés pour protéger principalement les élites. Il en va du phénomène toxicomaniaque comme d’autres phénomènes sociaux. Ici cependant l’on confond, sciemment parfois, maladroitement souvent, les méfaits individuels d’une consommation éventuellement problématique et les méfaits collectifs liés, eux… à la prohibition et aux pratiques répressives qui lui sont inhérentes. Et ce, alors que l’on sait qu’intrinsèquement, les substances usuellement considérées comme illicites ne sont pas plus dangereuses que celles qualifiées de licites [1].

Politiquement, la désignation d’un ennemi public, comme peut l’être la « société des drogues », permet de solidariser populations et pays autour d’un coupable dont on sait qu’il ne se défendra guère. Au nom du bien commun, chaque État qui le souhaiterait peut empiéter ainsi sur les libertés individuelles des citoyens et citoyennes au nom de ce prestigieux et noble combat.

Socialement, l’entêtement des politiques prohibitionnistes s’est révélé particulièrement inefficace, sinon désastreux. Ces politiques, non content en effet de prolonger ou de répéter un certain nombre d’inégalités socio-économiques au sein même de la population toxicomane, n’ont en rien fait décroître l’offre et la demande (alors que c’était là leur objectif annoncé). Pire même, elles ont largement criminalisé un grand nombre de conduites associées à l’usage non-médical de certaines substances psychotropes [2], au point qu’aujourd’hui on estime que plus de 50 % des personnes séjournant au sein des prisons occidentales y sont pour des raisons liées, en tout ou en partie, au « monde des drogues ». Mais selon votre position dans l’espace social, vous aurez plus ou moins de probabilité de vous retrouver derrière les verrous.

Toujours selon votre appartenance de classe, l’accès à une qualité de produits et le type d’usage diffèrent plus que sensiblement (ce qui n’est pas sans conséquence pour la santé des consommateurs). Le maintien social, l’insertion voire les possibilités de réinsertion sont également fortement influencées par ce facteur, quand celui-ci n’influe pas directement la perception et la stigmatisation des consommateurs par la justice et les forces policières. Il est aujourd’hui en effet bien moins dangereux d’être un cadre cocaïnomane que d’être un chômeur fumeur de cannabis. La logique prohibitionniste, s’appuyant sur le postulat qu’il faut protéger le citoyen de lui-même (et ce, en contradiction avec la liberté des personnes à disposer d’elles-mêmes), montre une discrimination flagrante des personnes dans les faits. Ainsi et toujours selon cette seule logique, les Noirs américains géreraient les drogues illicites bien moins bien que les Blancs. Ou quand les croisades contre les drogues rencontrent la lutte des classes et le choc des cultures…

Enfin mondialement, et contrairement à ce que l’on pense, l’expansion et le développement de ce vaste et hétéroclite marché des drogues profitent aujourd’hui bien plus aux pays occidentaux qu’à ceux du tiers-monde. La belle mécanique prohibitionniste n’a fait à cet endroit que perpétuer les inégalités Nord-Sud, comme elle prolonge d’autres disparités au sein même de nos sociétés occidentales.

En imposant un objectif en lieu et place du citoyen, celui de la tolérance zéro face aux drogues illicites, les États prohibitionnistes substituent à une question démocratique, en l’occurrence celle posant un choix de société, un dogmatisme dont l’intérêt réside en l’accroissement du contrôle des libertés individuelles. Aussi nous postulons que c’est bien plutôt notre relation aux personnes toxicomanes qu’il faut changer plutôt que de vouloir lutter contre la toxicomanie comme ces croisades contre les drogues se sont vainement échinées à le faire depuis plus d’un siècle maintenant. Un saut logique en quelque sorte…

P.-S.

Grégory Lambrette

Psychologue et psychothérapeute, post-gradué en psychologie des états de conscience et des assuétudes au Centre Emmanuel (Luxembourg).

NOTES

[1] L’OMS elle-même souligne que l’essentiel des problèmes de santé dans le monde est dû aux substances licites plutôt qu’aux substances illicites (Organisation Mondiale de la Santé, Neurosciences : usage de substances psychoactives et dépendance, Genève, 2004).

[2] Lire Carrier N., Quirion B., « Les logiques de contrôle de l’usage des drogues illicites », Drogues, santé et société, 2003, Vol. 2, N°1, 4-34.

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