Les projets d’Hydro-Québec

No 04 - avril / mai 2004

Énergie

Les projets d’Hydro-Québec

par Gaétan Breton

Le projet du Suroît semble définitivement écarté de notre paysage politique. Il faut dire qu’on croyait la même chose à la suite du rapport du BAPE. Les intérêts semblent considérables et l’entêtement des dirigeants d’Hydro sans bornes. On a beau les renvoyer à leurs cahiers de devoirs, les vandales reviennent toujours en force.

Hydro-Québec a toujours été reconnue pour ses prévisions élastiques de demande, destinées à servir ses projets du moment. Il y a deux types de demande. Celle qui concerne l’énergie et qui est formée du nombre de kilowatts/heures (KW/h) total consommé. Ces quantités s’expriment en terawatts/heure (TW/h). Il y a aussi la demande de puissance, exprimée en mégawatts, qui est la capacité totale qu’Hydro peut produire quand la demande est maximale. La centrale du Suroît aurait dû, nous dit-on, produire ce supplément de puissance qui manque les quelques jours (deux à cinq) de janvier ou février, entre 16 heures et 20 heures, quand la demande atteint son maximum. Hydro annonce d’ailleurs son projet en pleine pointe de puissance, quand la température atteint des records et qu’on menace les gens de délestage. Ça ressemble à de la manipulation pure et simple.

En a-t-on besoin ?

Hydro a vendu 213 TW/h en 2002, c’est donc qu’elle peut produire ou disposer (par l’achat) de ces quantités. Les ventes au Québec sont seulement de 158 TW/h en augmentation de 11 % depuis cinq ans. Par contre, les exportations ont augmenté de 289 % pendant la même période. Avant de s’étouffer dans la pollution pour supposément profiter d’occasions d’affaires, il faudrait y regarder à deux fois.

La puissance de pointe disponible est de 32 661 mégawatts (MW) et, pour la première fois en 2002, la demande de pointe a été plus forte soit 34 989 MW. Notons que pour être réalistes, il faut ajouter les 5 200 MW du contrat à très long terme avec Churchill Falls, ce qui donne un total disponible dépassant les 37 500 MW, donc très suffisant. De plus, cette demande comprend aussi des énergies interruptibles en quantités inconnues. Il y a plusieurs moyens d’émousser la pointe de demande : intensifier les programmes d’économie d’énergie ; acheter de l’énergie complémentaire lors de la pointe ; demander aux entreprises de fermer plus tôt la journée de la pointe ; comme elles le font sans catastrophe économique quand il y a une tempête de neige ; fermer tous les éclairages qui ne servent à rien dans les bureaux, etc. Il y a des moyens pour gérer une pointe de demande qui, rappelons-le, était exceptionnelle cette année, sans détruire l’environnement.

Avec les nouveaux projets acceptés et en voie d’acceptation, Hydro peut largement satisfaire la demande domestique et ses engagements fermes quant à l’exportation. Pour le reste, le développement durable passe avant les hypothétiques profits à court terme. Selon Jean-François Blain, les projets actuels une fois terminés (sans le Suroît) en 2008, Hydro disposera, en termes de puissance, de 40 605 MW alors que la demande sera de 34 892 MW toujours selon Hydro. En termes d’énergie, les quantités disponibles devraient aussi dépasser d’une vingtaine de TW/h la demande prévue. Encore là, il semblerait qu’on assiste à une manipulation par la peur.

Enfin, disons que si on n’attirait pas chez nous des gouffres énergétiques comme Alouette et Alcoa, on aurait peut-être moins de problèmes à la pointe. On leur a garanti 500 MW chacune, soit 125 % de la production du Suroît, à un prix qui laissera les clients de la division distribution captifs d’Hydro-Québec avec une facture estimée à près de $ 300 millions à couvrir. Pas étonnant que les tarifs montent.

Le point sur Ky-auto

En 2000, le Québec produisait 88,3 mégatonnes de gaz à effet de serre (GES). Dans ce chiffre ne figurent pas les gaz produits par la décomposition des végétaux dans les grands réservoirs créés artificiellement, qui s’élèvent à 9,9 Mt par année. Sans compter les réservoirs, la production d’électricité génère 0,37 Mt : une partie infime du total de ces gaz dont la plus grande partie (33,6 Mt) provient du secteur des transports.

Entre 1990 et 2000, les émissions ont augmenté de 2,3 % (2 Mt) au Québec alors que la population augmentait de 6 % et le PIB de 26 %. Avec le Suroît, nous augmenterions de 2,5 % pour un résultat dont les retombées positives semblent très aléatoires.

André Caillé déclarait à Paul Arcand que l’ajout de l’équivalent de 600 000 voitures n’avait rien de grave et que nous n’avions qu’à couper 600 000 voitures ailleurs. Évidemment, il s’est bien gardé de proposer des pistes pour savoir où et de commencer par la sienne.

Pour l’instant, à cause des façons de calculer, la production hydro-électrique semble peu dommageable pour l’environnement. À partir de 2008, quand on devra compter les gaz émis par les réservoirs, la situation changera. Il faudrait donc immédiatement se tourner vers des énergies moins polluantes, c’est-à-dire le contraire du Suroît.

Autres effets environnementaux

Le protocole de Kyoto s’intéresse principalement aux émissions dans l’atmosphère ayant un effet de serre. Ces émissions atmosphériques peuvent aussi avoir des effets sur la santé des gens autour. Plusieurs intervenants aux audiences du BAPE se déclaraient inquiets des effets de ces émissions sur la santé des résidants.

Il y aura aussi vraisemblablement des effets sur l’eau. D’abord, les turbines sont refroidies à l’eau, laquelle ressortira ensuite de la centrale à deux kilomètres en amont de la prise d’eau de la Ville de Beauharnois. Il faudrait alors augmenter la capacité de traitement de l’usine de filtration de Beauharnois.

La centrale rejetterait également de la morpholine, une substance nocive de plus dans l’écosystème même si Hydro trouve que ce rejet est sans importance. Cette substance se transforme en N-nitrosomorpholine, un cancérigène connu chez les animaux et donc pouvant affecter les poissons qui n’auront pas été pompés dans la prise d’eau. Hydro prétend que l’effet serait infinitésimal principalement à cause de la dilution. Après les récentes recherches remettant en question l’effet de la dilution, on devrait y regarder à deux fois. Enfin, soulignons que les eaux rejetées vont être plus chaudes que les eaux du canal, créant ainsi des changements à la vie aquatique locale.

Les énergies alternatives

Il est de plus en plus clair que le Québec doit envisager des formes alternatives de production d’énergie, lesquelles doivent être évaluées selon une perspective double, à savoir l’efficacité énergétique et la réduction de la consommation.

L’énergie éolienne, superbement ignorée par Hydro-Québec, a depuis longtemps été proposée comme alternative valable à plusieurs problèmes de notre production énergétique. Le syndicat des scientifiques de l’Institut de recherche en électricité du Québec (IREQ) proposait déjà, en 1998, à la Régie de l’énergie, un programme intégré de mise en place de parcs d’éoliennes qui, à des coûts bien moindre que le Suroît, aurait produit des retombées à plusieurs niveaux en plus de fournir d’importantes quantités d’énergie dans des endroits où le réseau est le plus fragile.

On pourrait aussi produire des quantités appréciables d’énergie à partir de la biomasse. La technologie est au point et les matières premières existent déjà et sont perdues. Si Hydro-Québec a déjà fait la fierté des Québécois par sa créativité et son audace, ces temps semblent malheureusement révolus alors que la frilosité intellectuelle et les intérêts à court terme semblent mener la société d’État.

Les coûts de production

Pendant des années, en fait jusqu’en 2002, Hydro n’a pas fait de profits avec ses exportations d’électricité. On peut toujours se demander si elle en fait. Les profits, nous l’avons appris avec Enron, ne sont jamais que le résultat d’une certaine façon de compter. Hydro est spécialisée dans les méthodes de calcul qui attribuent les coûts les plus importants aux clients captifs du Québec, ce qui lui permet de prétendre faire des profits en vendant l’électricité à rabais aux États-Unis. Par exemple, en 2002, Hydro a vendu pour $ 3 507 millions à l’extérieur du Québec mais a acheté pour $ 3 536 millions d’électricité et de combustible.

Cependant, il y a déjà quelques années, on se souviendra qu’Hydro avait de la difficulté à vendre son électricité amenée à la frontière à un supposé coût de 4,9 ¢, quand notre dollar était bas. Avec des coûts de production de l’ordre de 7 ¢ le KW/h et un dollar qui ne semble pas faiblir, on peut se demander si cette électricité sera facile à exporter. Sinon, on la vendra à la division distribution qui devra l’acheter à gros prix, car elle sera en excédent de la quantité « patrimoniale » de 165 TW/h qu’Hydro est obligée, par la loi, de fournir au coût de production de 2,79 ¢ le KW/h. Ces kilowatts payés 7 ¢, on les revendra à Alcoa à 2,47 ¢ le KW/h, augmentant ainsi les pertes imputées à la clientèle domestique. Lors des audiences du BAPE, plusieurs groupes avaient émis, non sans raisons, des doutes sur la rentabilité de cette centrale.

Manipulation, mensonge et cynisme

Toute l’opération de réactivation du projet du Suroît, dans la semaine la plus froide de l’année accompagnée de menaces de délestage, est une opération de manipulation et de conditionnement de l’opinion publique, comme notre gouvernement sait si bien les mener, de plus en plus fréquemment d’ailleurs (peur de la qualité de l’eau, peur du trou dans les finances, etc.). À cette manipulation, il faut ajouter l’intolérable cynisme et l’infinie prétention des grands commis de l’État, André Caillé et Thierry Vandal, pour ne citer que ceux-là, qui traitent les citoyens comme des nuisances et les préoccupations des Québécoises et Québécois comme des irritants sur le chemin de leur gloire.

Thèmes de recherche Ecologie et environnement, Energie
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