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Violence et impunité au Mexique

Le féminicide de Ciudad Juárez

par Marie-Hélène Côté

Marie-Hélène Côté

Du 5 au 15 février 2004, une délégation québécoise de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez s’est rendue au Mexique dans le but de manifester sa solidarité envers les familles des victimes du féminicide et les groupes locaux qui le dénoncent. La mission avait aussi pour objectifs de vérifier la mise en œuvre des recommandations émises par les diverses organisations ayant enquêté sur le cas, de concrétiser des pistes d’appui et de faire pression sur les autorités locales pour que cessent le féminicide et l’impunité. Marie-Hélène Côté, qui faisait partie de la délégation, rapporte ici quelques éléments marquants.

On assiste à un véritable féminicide à Ciudad Juárez : en dix ans, on a retrouvé plus de 350 cadavres de femmes âgées de 12 à 25 ans, violées, torturées et horriblement mutilées et plus de 500 jeunes femmes sont portées disparues. Malgré la campagne de désinformation et la guerre des chiffres menées par les autorités, au-delà de la manipulation des causes de décès, il apparaît clairement qu’il ne s’agit pas de meurtres isolés ou reliés au crime organisé, mais plutôt de crimes violents visant les femmes et dont l’ampleur justifie l’appellation de féminicide et de crime de l’État.

L’État mexicain est en effet coupable de ne pas avoir rempli ses responsabilités d’assurer la sécurité, l’intégrité et le droit à la vie de ses citoyennes. Durant les premières années du féminicide particulièrement, et encore maintenant, les autorités se sont appliquées à minimiser le problème et à nier que la violence puisse être liée au genre des victimes. On disait que les disparues et les femmes assassinées étaient des prostituées, fréquentaient de mauvais endroits ou alors qu’elles avaient été victimes de crimes passionnels. Ensuite, gouverneurs et procureurs y sont allés de leurs commentaires sur les mini-jupes et les pantalons trop serrés des jeunes femmes, leur émancipation et leur vie sociale, affirmant qu’on « ne peut sortir sous la pluie sans se faire mouiller »…

Sans doute espéraient-ils justifier ainsi leur négligence évidente et leur incompétence à intervenir. Dans une société mexicaine encore profondément machiste et tolérante envers les violences faites aux femmes, les discours misogynes ont semé le doute dans les esprits pendant un temps. Puis, la société civile a commencé à recenser elle-même les mortes et à se rendre compte que celles-ci n’étaient pas mêlées au crime organisé et qu’elles disparaissaient la plupart du temps sur le chemin entre la maison et le travail ou l’école.

Zone de non-droit

La ville de Ciudad Juárez, dans l’état de Chihuahua, s’étend dans le désert à la frontière avec El Paso, au Texas. Elle vit de l’économie informelle, de l’économie locale et de l’économie délocalisée des multinationales ; elle dresse fièrement son identité mexicaine contre la « frontière de cristal » tout en rêvant de briller exactement comme les villes qui la narguent de l’autre côté… Elle abrite, entre autres, petits restos mexicains familiaux et chaînes américaines de restauration rapide, bars sordides (cinq bars pour chaque école) et endroits très luxueux. On y croise chapeaux et bottes « de cow-bow » typiquement norteños, minces sandales et châles colorés des gens venus du sud du Mexique de même que plusieurs complets-cravates et talons aiguilles, apanage des plus fortunéEs ou des nombreux adeptes du mode de vie « à l’américaine ». On y remarque aussi assez rapidement la présence intimidante des narcotrafiquants : de fait, Juárez est le foyer du plus puissant cartel de drogues du Mexique et, de par sa position stratégique, représente un lieu idéal pour la prolifération des trafics de toutes sortes.

Voix dans le désert

En 1997-98, les premières associations de familles des victimes voient le jour. Elles dévoilent une autre version des faits concernant les assassinats et les disparitions de femmes et dénoncent la négligence, le manque de volonté et le mépris des autorités policières, judiciaires et politiques à leur égard ainsi que les irrégularités dans les processus judiciaires. Elles veulent savoir qui a tué leurs filles, elles demandent justice et réparation. Les ONG, syndicats et groupes locaux ne tardent pas à s’associer à leur lutte et bientôt le drame de Juárez traverse les frontières.

Les enquêtes se succèdent : la Commission nationale des droits humains, l’ONU, la Commission inter-américaine des droits humains, Amnistie Internationale et divers groupes de solidarité se rendent à Juárez. Plusieurs hypothèses circulent : des psychopathes et tueurs en série venant peut-être des États-Unis au trafic de femmes ou d’organes, en passant par le tournage de snuff movies (films de pornographie extrême), les rituels sataniques, les « narco-orgies » et l’effet d’entraînement vu l’impunité ambiante. Les entités indépendantes ayant fait enquête refusent d’attribuer tous les cas à une seule hypothèse et dénoncent les arrestations de boucs émissaires. Toutes affirment cependant que ces centaines de crimes violents ne peuvent se répéter sans la complicité des autorités. Témoignages et faits troublants laissent présumer une participation active de la police judiciaire et du gouverneur de l’État de Chihuahua dans les meurtres ou la couverture des coupables. Finalement, en 2003, le gouvernement fédéral admet que le féminicide ne relève pas du droit commun et s’implique enfin dans l’enquête, permettant quelques avancées administratives.

Délégation québécoise

Indignées et préoccupées face à une telle situation, des Québécoises engagées dans la solidarité internationale, le mouvement des femmes et les milieux syndical et universitaire ont créé, il y a plus d’un an, le Comité québécois de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez. En plus d’organiser la délégation, le Comité a entrepris une campagne de sensibilisation du public québécois et des actions de pression politique qu’il poursuit avec le retour des sept déléguées [1]et la diffusion de leur rapport.

Durant son séjour au Mexique, la délégation a rencontré des mères de victimes, des ONG, des groupes de femmes et des syndicats locaux ainsi que des représentantEs des autorités politiques, judiciaires et policières. Elle a aussi accordé plusieurs entrevues aux médias et participé à la grande marche du « V-Day », le 14 février à Juárez.

L’immense fossé entre la société civile et les autorités quant à leurs versions des faits et à la façon de lutter contre l’impunité et la violence envers les femmes a beaucoup marqué les déléguées. Par exemple, les autorités rencontrées assuraient qu’il n’y avait plus de disparitions ni d’assassinats depuis un an, alors que des mères et des représentantEs d’ONG affirmaient le contraire : un corps a même été retrouvé en janvier 2004, portant les mêmes signes de violence. Il existe une profonde méfiance des gens envers les autorités et, par conséquent, les familles ne signalent plus les disparitions et les ONG ne partagent plus leurs informations avec les autorités.

De plus, puisque le cas de Juárez est hautement politique, les discours des autorités se contredisent et reportent les blâmes sur leurs prédécesseurs et opposants politiques. Les groupes locaux aussi sont divisés, autour des stratégies et du financement, mais aussi par l’action des autorités qui créent et alimentent en partie ces divisions. Compte tenu de cela et de la désintégration du tissu social de Juárez, c’est un grand défi de travailler avec tous les acteurs de la problématique et de coordonner les efforts. Tous partagent tout de même l’objectif que cessent le féminicide, l’impunité et la peur collective de ne pas rentrer chez soi. Les groupes s’entendent aussi sur l’importance de poursuivre ici l’éducation et la pression politique. En solidarité, nous devrons demeurer vigilantes et actives.

P.-S.

Marie-Hélène Côté

NOTES

[1] Cette délégation était composée de Rita Acosta, Diane Bourgeois, Gisèle Bourret, Claudette Carbonneau, Marie-Hélène Côté, Martine Forand Marie-France Labrecque.

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