Il est fini le temps des messies

No 04 - avril / mai 2004

Haïti

Il est fini le temps des messies

Une entrevue avec André Corten

Un regard original sur la situation politique haïtienne à partir de la réflexion d’un observateur de ce pays depuis plus de 20 ans : le politologue André Corten, professeur au Département de science politique de l’UQAM et membre du Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine [1].

À bâbord ! – On vient, en Haïti, de célébrer le bicentenaire de l’indépendance de 1804. Les masses haïtiennes le vivent dans une misère absolue au point où cette dernière est le lot quotidien de plus de 80 % de la population. Quels commentaires vous inspire cette situation et surtout comment a-t-on pu y aboutir ?

André Corten – La question qui est indirectement posée est celle de savoir si la révolution anti-esclavagiste a induit des rapports politiques en rupture avec la logique coloniale. Pourquoi les nouveaux rapports institués après l’indépendance ne sont pas en lien avec la charge symbolique que cet événement historique à portée universelle représente dans l’imaginaire politique de ce pays ?

Les causes sont à la fois internes et externes. Haïti, pour obtenir la reconnaissance internationale de son indépendance, a dû payer une dette qui, aujourd’hui encore, fait l’objet de contestation de la part du président Aristide qui demande en fait que la France restitue les sommes énormes versées à travers le temps par Haïti. Cela, combiné aux types de rapports économiques introduits par le colonialisme, a prédisposé l’économie du pays dans la logique des veines ouvertes, pour reprendre la formule d’Eduardo Galeano : une économie exsangue et extravertie.

Au niveau interne, l’élite haïtienne est très rapidement entrée dans le complexe du « barbare imaginaire ». Complexe qui débouche sur une forme de mimétisme un peu baroque, à l’exemple du roi Christophe qui, au début de l’indépendance haïtienne, se construisit un palais, s’entoura d’une cour et alla jusqu’à s’habiller à la mode de Versailles. Cet ancien esclave libéré devenu roi poussa au radicalisme son mimétisme du caractère de l’Occidental.

ÀB ! – Après l’indépendance, l’État haïtien a été capté et accaparé par l’élite ascendante, ce qui a eu pour effet, notamment, de marginaliser la grande majorité du peuple haïtien en le reléguant, à ce jour, dans un état de ruralisation. Ce qui a inspiré cette formule de « pays en dehors » à l’anthropologue Gérard Barthélemy pour décrire la situation de périphérisation de la société haïtienne. Partagez-vous ce constat ?

A. C. – La particularité d’Haïti vient du fait que ce pays est tellement en dehors que le processus d’urbanisation n’a pas suivi la même voie que dans les autres pays d’Amérique latine. Ces derniers, il y a 60-70 ans, comptaient en moyenne 75 % de la population en zone rurale, alors qu’aujourd’hui c’est 75 % de la population latino-américaine qui vit en milieu urbain. En Haïti, la situation est demeurée assez stationnaire avec 60 % de la population qui vit en zone rurale. Voilà ce qui correspond à cette image du « pays en dehors ».

ÀB ! – La situation en Haïti est également caractérisée par un rapport particulier entre le politique et le religieux. Le sentiment d’appartenance à un monde commun passe souvent, dans ce pays, par le vecteur de la divinité et du surnaturel. Vous parlez même de contact avec des forces invisibles pour s’intégrer dans la communauté. Comment ces forces sont-elles devenues persécutrices ?

A. C. – S’agissant de la question du religieux, il faut dire que dans une situation de grande misère où le phénomène religieux est toujours prégnant, il y a une sorte de sentiment partagé qui veut que l’on soit victime de forces qui nous persécutent. Sentiment qui concerne et atteint un grand nombre qui vit dans cette logique de forces persécutrices du mal. Cela rend évidemment la communication très difficile sur la scène politique à cause de la tendance systématique à diaboliser l’adversaire et, à partir de ce moment, il devient ardu d’imaginer l’établissement d’une classe politique qui accepte le débat public et l’institution de barrières qui fixent l’acceptable et l’inacceptable dans une société. La classe politique ne s’établit pas en Haïti parce que justement ces forces persécutrices entraînent les gens à parler en termes de diabolisation, à l’instar d’Aristide qu’on décrit comme un nouveau Duvalier.

ÀB ! – Pensez-vous que l’opposition civile, que l’on désigne sous le nom de Groupe des 184 et qui s’agglutine au discours de la société civile, peut instituer un type nouveau de rapports politiques ?

A. C. – Disons d’abord que l’opposition est constituée de la Convergence, un regroupement très hétéroclite de partis, certains de gauche, d’autres duvaliéristes. Il semble que la société civile en Haïti soit davantage une sorte d’artifice et de fiction qui joue sur le désarroi populaire pour se légitimer. Ce qui ne veut pas du tout dire qu’il n y a pas objectivement de raisons de lutter contre Aristide. Je veux seulement mettre en relief les bases fallacieuses du discours sur la société civile [2].

ÀB ! – L’imaginaire politique haïtien semble travaillé par le prophétisme dans son effort de libération. Quel est le rôle d’Aristide à cet égard ? Pendant une très longue période en Amérique latine on a pu assister, au travers du discours de la théologie de la libération, à une espèce de politisation du religieux. Le discours aristidien, comme le montre très bien Marie-Christine Doran [3], semble plutôt procéder à une théologisation du politique.

A. C. – C’est-à-dire que le prophétisme ne joue plus. Ce dernier est lié à l’essor d’un certain mouvement social qui s’est renforcé, avec des hauts et des bas, de 1982 à 1994, jusqu’au retour d’Aristide qui a été obtenu grâce à la mobilisation de gens qui ont risqué leur vie (plus de 3000 tués durant le règne de Raoul Cedras). Cette mobilisation a été catalysée vers l’image d’un prophète qui allait apporter des solutions. Bien qu’illusoire, ce prophétisme était effectif, dans la mesure où les solutions économiques n’étaient pas disponibles. Les gens se mobilisent alors vers une forme politique intermédiaire qui apparaissait comme une solution, sauf qu’en 1994 cette solution s’est d’abord écaillée avant de tomber en décomposition.

ÀB ! - Devant ce constat cinglant fait d’absence de perspective et de solution, il existe une prolifération d’un discours technocratique arrimé autour de l’aide internationale. Quel constat général doit-on tirer des différentes positions (Union européenne, Caricom, Canada, États-Unis) à cet égard en connaissant les rouages de la coopération internationale et des effets induits par un traitement technique de la question de la pauvreté ?

A. C. – Il faut commencer par dire qu’il y a un peu plus d’un milliard de dollars qui a été accordé à ce pays à titre d’aide au développement, et il est scandaleux que la population n’en bénéficie pas outre mesure. Si vous me permettez, le fait qu’Haïti ne s’endette pas du fait de sa situation actuelle est un peu consolant comparativement à d’autres pays. Tout ne se résume donc pas en termes d’aide ou de refus d’aide.

On peut également dire qu’il n y a pas en Haïti de solution économique, et je dirais même que le retour d’Aristide n’était pas principalement motivé, du moins chez ses parrains, pas un respect de la démocratie, mais plutôt par la volonté de contenir un afflux de boat-people aux États-Unis. À défaut de pouvoir s’introduire dans des pays comme les États-Unis et le Canada qui ont largement les moyens de faire preuve de générosité – ce qui n’est évidemment pas une solution – les Haïtiens sont obligés d’aller en République Dominicaine, pays qui ne dispose pas de moyens comparables à ceux des pays du Nord. Leurs conditions dans ce pays sont souvent celles d’extrême exploitation et de totale dépossession. Situation qui doit nous inviter à prendre la mesure de la déshumanisation dont souffre près du quart de la population mondiale, du fait de la nature de l’économie mondialisée dont nous sommes les artisans et que nous acceptons.

ÀB ! – Que voyez-vous comme solution pour dénouer l’impasse actuelle ?

A. C. – Il y a ceux qui disent qu’Aristide doit terminer son mandat par respect pour les règles procédurales de la démocratie, il s’agit notamment de la position américaine, et ceux qui disent qu’il doit partir du fait de la non amélioration de leurs conditions de vie. Quoi qu’on en dise, la démocratie ne peut se réduire à son minimalisme procédural. L’Amérique latine regorge d’exemples de pays nous invitant à prendre la mesure de la misère et de l’impunité persistantes tant la démocratie est réduite à une conception restreinte. C’est largement le cas dans la période actuelle dite de consolidation de la démocratie après la phase dite de la transition démocratique. La théorie démocratique et tous les démocrates doivent prendre acte de cet état de fait.

ÀB ! – Vous n’êtes donc pas du tout sûr que la démocratie découle automatiquement de la désintrication du politique et du religieux. Que dire là-dessus à la lumière de l’exemple haïtien ?

A. C. – La population haïtienne vit courageusement cette situation de misère absolue. Il y a un certain nombres d’imaginaires religieux qui lui permettent de tenir debout sans, pour autant, s’offrir comme une solution politique. C’est une donnée fondamentale. On a l’impression qu’Haïti est dans le désespoir total, mais ce n’est pas connaître la dignité des Haïtiens qui est en partie composée d’imaginaires religieux.

ÀB ! – Votre mot de la fin ?

A. C. – Je crois qu’il est important qu’on produise par soi-même des analyses pour s’orienter devant des situations qui justement paraissent désespérées, mais le désespoir n’est jamais la réponse finale à une situation, aussi dramatique soit-elle.

Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine


[1Ce groupe de recherche s’intéresse notamment au rapport du religieux et du politique.

[2Lire l’article d’André Corten, « Société civile de la misère », dans Chemins critiques : Revue haïtiano-caraïbéenne, vol. 4 no 1, sept 1998, p. 7-30.

[3Marie-Christine Doran, Un exemple de théologisation du politique, in André Corten, Viviana Fridman, Anne Deret, Marie-Christine Doran, Le discours du romantisme théologique latino-américain, Montréal, Ciadest, no 21, 1996, p. 107-125.

Thèmes de recherche Amérique latine et Caraïbes
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