Le néolibéralisme à l’assaut de l’université

No 04 - avril / mai 2004

Chronique éducation

Le néolibéralisme à l’assaut de l’université

Le gouvernement Charest contre les universités et les universités contre elles-mêmes

En février 2004 a commencé à siéger la Commission parlementaire de l’Assemblée nationale sur le financement des universités. C’est là une question d’une grande importance puisque ce qui est en jeu, c’est tout à la fois l’accessibilité aux études universitaires et l’autonomie de l’université. On peut espérer que le gouvernement Charest n’osera pas, pour le moment du moins, hausser les frais de scolarité. Mais il y a fort à parier qu’il va chercher à promouvoir les diverses formes de partenariat avec le privé qu’il voit d’un bon œil pour solutionner le problème du sous-financement chronique des universités.

Or, c’est là une avenue qu’il faut éviter à tout prix. D’abord parce que cette solution est toujours marginale, ponctuelle et provisoire et ne permet donc pas aux universités d’assurer à long terme leur développement. Ensuite parce que les universités sont des institutions publiques destinées à servir le public dans l’accomplissement des tâches académiques qui sont sa contribution propre et spécifique à notre société : cela n’est possible que dans le cadre d’un financement public garant de leur indépendance.

Mais je pense aussi que les universités se sont déjà beaucoup trop engagées dans la voie marchande où on veut aujourd’hui les pousser encore plus loin. Elles perdent, ce faisant, une part importante de leur raison d’être dans le renoncement à leur mission propre, qui en est une d’enseignement et de recherche libres et régis par des normes intellectuelles. Le recours au financement privé, on peut en être certain, accentuerait encore ce mouvement par lequel ces normes perdent leur primauté au profit des exigences, de toutes natures, des bailleurs de fonds.

On l’aura compris : ce qui est en jeu dans cette question du financement de l’université, c’est en bout de piste le contenu ainsi que la valeur même de l’éducation qui s’y dispense et de la recherche qui s’y fait.

On pourra prendre la mesure de ce qui se joue ici sur l’exemple, extrême certes mais réel et important, de la recherche biomédicale. Il peut en effet être tenu pour représentatif de ce qui guette un système universitaire sur lequel peuvent impunément peser de puissants intérêts privés .

L’exemple biomédical

Il y a trois ans, le New England Journal of Medicine avait lancé le débat en publiant quelques éditoriaux attirant l’attention sur le phénomène troublant des liens entre l’industrie pharmaceutique et la recherche universitaire, les conflits d’intérêt qui en découlent et leur incidence sur la recherche elle-même. La prestigieuse revue avouait même avoir du mal à trouver, pour évaluer les articles qui lui sont soumis, des pairs sans aucun lien avec l’industrie. Plus personne ne doute aujourd’hui de la réalité du phénomène ou de son importance. Le procédé est tout simple : des compagnies pharmaceutiques se paient des universitaires qui ont dramatiquement besoin de fonds pour effectuer des recherches. Armées de cette dépendance, les compagnies pharmaceutiques sont dans une position qui leur permet d’essayer (et parfois réussir) de leur dicter leurs objets de recherche, voire même d’influer sur les résultats et leur diffusion. On devine à quel point cela peut avoir des conséquences dramatiques. On peut l’illustrer avec le cas bien connu de la docteure Olivieri, qui a attiré l’attention de la communauté universitaire internationale.

Nancy Olivieri, hématologue œuvrant dans un hôpital de Toronto et professeure-chercheuse à l’université de cette même ville, menait des recherches sur un nouveau médicament appelé Deferiprone. Elle découvrit qu’il avait de dangereux effets secondaires et voulut publier et faire connaître ces importants résultats. Le problème, c’est que ses travaux étaient commandités par la compagnie qui produisait le médicament, Apotex, laquelle a alors entrepris une importante campagne juridique et de salissage afin d’interdire la publication de l’article ou la diffusion de ces résultats aux patients concernés. Tristement, Nancy Olivieri n’a été défendue ni par l’hôpital, ni par l’université, tous deux plus soucieux de l’apport financier des compagnies pharmaceutiques que de la vérité ou de l’indépendance des chercheurs. Après deux années d’enquête, une commission a rendu son rapport il y a peu. On y lit en toutes lettres que ce qui est arrivé est arrivé « parce que les institutions publiques doivent désormais dépendre du financement des entreprises privées ».

Un phénomène généralisé

L’affaire Olivieri n’est vraisemblablement que la pointe de l’iceberg. À la même Université de Toronto, qui est en avance sur les nôtres en matière d’implantation des idées néolibérales, David Healy, un éminent psychiatre, a vu son contrat être résilié à cause des propos qu’il a tenus sur les antidépresseurs en général et sur le prozac en particulier. Le directeur de l’Association canadienne des professeurs d’université (ACPPU), James Turk, a déclaré à la Presse Canadienne qu’il existe « des dizaines de cas similaires partout au pays » et que devant l’ampleur et l’importance de la situation, son organisme a mis sur pied un groupe de travail pour étudier la question. Même son de cloche à la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université où, selon son président Jean Roy, « les incursions du privé suscitent un grand malaise. Les chercheurs, négligés par l’État, ont besoin de fonds et du soutien matériel des compagnies pharmaceutiques. »

On aura compris que le type de problème que rencontre la recherche biomédicale est susceptible de se poser partout où le recours à du financement privé amènera les bailleurs de fonds à être en mesure d’influer sur l’enseignement et la recherche, et que l’intérêt public ne peut être pleinement servi que par une université indépendante. Pour le dire brutalement, qui voudrait d’un département d’études environnementales financé par GM puisqu’il s’agirait d’une entreprise de justification de la pollution ?

Les universités jouent le jeu de la marchandisation

Cette raison devrait à elle seule suffire à nous faire refuser de toutes nos forces les formules de partenariat avec le privé et de marchandisation de l’éducation que le gouvernement Charest va avancer.

Mais le fait est aussi, hélas, que les universités ont déjà trop donné sur ce plan et qu’on peut douter de leur volonté ou de leur capacité à prendre le sérieux virage qui s’impose. Certes, en un sens, les universités sont largement, et par définition, au service des institutions dominantes et elles jouent un important rôle de reproduction professionnelle et idéologique. Mais depuis une vingtaine d’années et sous les effets des politiques économiques et politiques néolibérales, elles ont fait plus et ont consenti à s’adapter à une certaine logique marchande et à se penser selon les normes et les finalités que cela implique lesquelles, souvent, sont en contradiction avec leurs normes et valeurs propres. Et c’est ainsi que depuis ces tristes HEC de l’Université de Montréal avec ses salles Saint-Hubert ou Procter and Gamble jusqu’à toutes ces délirantes pratiques qui se sont développées à l’abri des approches clientélistes qui y fleurissent, l’université a joué le jeu de la marchandisation.

Aujourd’hui, et je ne pense pas trahir un sentiment répandu en l’écrivant, chaque professeur d’université sent bien la pression qui s’exerce désormais sur lui ou elle pour devenir une sorte de PME trouvant et dépensant des fonds de recherche, tandis que, chose étonnante au possible dans une université, le contenu intellectuel des travaux qu’il mène tend à devenir une chose secondaire. En ce sens, tristement, l’université a déjà intériorisé bon nombre des normes qu’elle devrait combattre.

Si je ne me trompe pas trop à ce propos, il y a là matière à ne pas être très optimiste sur les chances d’arrêter l’assaut contre l’université québécoise que le gouvernement Charest s’apprête à lancer.

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