Le Mur de l’Apartheid

No 02 - nov. / déc. 2003

Israël

Le Mur de l’Apartheid

par Abdirahman Ahmed

Abdirahman Ahmed revient d’un séjour en Palestine, où il a pu constater de visu les effets de la construction de ce que les Israéliens appellent, de manière mensongère, la « barrière de sécurité ».

Vendredi 17 octobre, dans les ruelles de la Vieille Ville de Jérusalem, j’accélère le pas pour me rendre à la porte de Jaffa. C’est le point de ralliement choisi par le collectif Juifs et Arabes Ta’ayush (« vivre ensemble » en arabe) qui organise régulièrement des visites pour aller voir de plus près la grande muraille que le gouvernement israélien est en train de construire à l’intérieur des territoires palestiniens occupés. Près de 200 personnes, majoritairement israéliennes, se pointent au rendez-vous et se pressent dans les autobus affrétés.

Ma voisine, Naomi Propper, membre de Ta’ayush m’explique les raisons qui la poussent à s’engager dans le militantisme et l’action directe. Ayant émigré en Israël il y a 20 ans, la jeune femme déplore la faiblesse de la gauche israélienne et son manque d’engagement réel et solidaire aux côtés des Palestiniens.

Après quelques minutes de route, nous arrivons à Abu Dis, une petite bourgade sur l’autre versant de la colline du Mont des Oliviers, légèrement au sud-est de la Vieille Ville de Jérusalem. Bordée à l’est par Ma’ale Adoumim, une des plus importantes colonies de peuplement juive, la ville est entourée, au nord et à l’ouest, par les quartiers de Jérusalem-Est, colonisés par les Israéliens. Prise en entaille, Abu Dis est complètement isolée du reste de la Cisjordanie. Pour ajouter l’insulte à l’injure, la ville est maintenant coupée en deux par le mur d’Israël, ce qui oblige les citoyens à grimper par-dessus les immenses dalles de béton et les fils de fer barbelés du mur.

Une construction effrayante

Débutée en juin 2002, la première phase du mur comprend un tracé de 360 kilomètres de long et de 8 mètres de haut, une clôture électrique, un no man’s land large de 30 à 100 mètres, des tranchées, des caméras, des détecteurs de mouvement et des patrouilles de sécurité. L’ensemble est évalué à plusieurs centaines de millions de dollars américains. Le mur est déjà une réalité dans cinq des neuf districts de la Cisjordanie : Jénine, Qalqiliya, Tulkarem, Jérusalem et Bethleem. La deuxième phase du mur, prévue pour bientôt, sera construite du Nord-Est au Sud-Est de la Cisjordanie et devrait annexer les terres agricoles riches en eau de la vallée du Jourdain. Une fois complété, le mur aura une longueur de plus de 650 kilomètres, divisant la Cisjordanie en trois ghettos isolés les uns des autres.

Déjà, la première phase du mur est un désastre pour les Palestiniens. Selon les données des organisations environnementales israéliennes et palestiniennes, la construction du mur a entraîné le déracinement de plus de 100 000 oliviers et de 150 000 arbres fruitiers. C’est sans compter les conséquences écologiques de cette immense barrière sur les populations animales et végétales, privées d’une partie de leur habitat.

Pour John Reese, hydrologue américain qui travaille bénévolement avec le Palestinian Hydrology Group, les effets du mur sur les bassins hydrologiques sont dramatiques. Cette construction entraîne des bouleversements sur la qualité et la quantité de l’eau, affecte la morphologie des courants et le niveau des nappes phréatiques. Aujourd’hui, 40 % de l’eau de Cisjordanie coule vers Israël, et les Palestiniens doivent acheter leur eau au prix fort à des sociétés privées israéliennes.

La partie construite du mur a déjà annexé de force plus de 18 000 hectares de terres (3 % des terres palestiniennes) et au moins 35 puits à l’ouest du mur, appartenant à quelque 50 communautés et fermiers, et a piégé 16 communautés supplémentaires entre le mur et la Ligne Verte. Pour l’instant, c’est dans la ville de Qalqiliya que l’impact du mur est le plus terrible. La ville de 40 000 habitants, connue pour ses terres fertiles et son dynamisme économique, se retrouve complètement emmurée avec, pour seul passage, un checkpoint militaire. Devant cette situation, près de 10 % de la population s’est exilée et le chômage dans cette ville dépasse aujourd’hui le taux de 70 %.

Un enjeu électoral

Face aux critiques de plus en plus nombreuses, tant en Israël qu’à l’extérieur, mais aussi face à la mobilisation qui s’organise dans les territoires occupés, le gouvernement de Sharon a sorti l’artillerie lourde pour réfuter dans les médias toute critique et affirmer qu’il ne s’agit que d’une simple barrière de sécurité, qui n’a aucune ambition de permanence dans le temps, et que sa trajectoire de construction n’est pas dictée par des considérations politiques.

Pour Naomi Propper, les arguments de Sharon ne résistent pas à la réalité du terrain. Contrairement aux prétentions du gouvernement israélien, le tracé du mur n’est pas construit sur la Ligne Verte de 1967, mais pénètre profondément dans les territoires palestiniens pour annexer les terres les plus fertiles.

C’est la gauche israélienne et le Parti travailliste qui ont été à l’origine du concept d’un mur de séparation entre Israéliens et Palestiniens pour préserver le caractère juif de l’État d’Israël. Aujourd’hui, ce concept est récupéré par tous les partis politiques israéliens et le mur est devenu une donnée centrale de l’agenda électoral et du programme à long terme des deux principaux partis : le Likoud d’Ariel Sharon et le Parti travailliste de Shimon Pérès.

Ariel Sharon, profitant des contradictions de la gauche israélienne, n’a pas eu trop de difficulté à se hisser au pouvoir. Le 28 septembre 2000, il visite l’Esplanade des Mosquées en tant que chef de l’opposition pour affirmer la souveraineté juive sur ce troisième lieu saint de l’Islam. Devant une telle provocation, les Palestiniens se soulèvent, c’est l’Intifada Al-Aqsa. Jouant efficacement sur la peur, Ariel Sharon parvient au pouvoir en se présentant comme celui qui va rétablir la paix et la sécurité et récupère le projet de mur de séparation avec des objectifs politiques différents.

Fragmentation de la société en Bantoustans

Conscient que tôt ou tard il devra céder vis-à-vis du mouvement palestinien de libération nationale et à la communauté internationale, cet ancien général surnommé par les Palestiniens « le bulldozer », refuse d’accepter l’idée même d’un État palestinien. À la place, il s’accroche à son rêve de toujours : réaliser le « Grand Israël », de la Méditerranée au Jourdain et du Sinaï au fleuve Litani, au Liban.

Le mur s’inscrit dans cet agenda et sa fonction première est de rendre impossible l’établissement d’un État autonome et viable hors du contrôle israélien et de ses futures annexions tout en s’assurant le contrôle effectif des limites géographiques de la souveraineté du futur État palestinien et de ses attributs.

Sur le terrain, la stratégie du gouvernement israélien est double. D’un côté, sous prétexte d’établissement de zones de sécurité, on encourage une politique de destruction des infrastructures de l’Autorité palestinienne (l’aéroport, port de Gaza, les systèmes d’aqueducs, les routes, les écoles, les hôpitaux) mises en place à grand-peine, depuis les accords d’Oslo et à l’aide des fonds de l’Union européenne et du monde arabe. De l’autre, on accélère, par la construction du mur, la désarticulation de la société palestinienne et de son économie en créant en Cisjordanie non pas un État contigu mais plusieurs bantoustans minuscules séparés les uns des autres par des colonies juives. Le but, à terme, étant la capitulation de la société palestinienne.

Élément central du programme colonial de Sharon et de l’armée d’occupation israélienne, le mur vient s’ajouter aux autres mesures de l’occupant : encerclement, couvre-feu, zones de sécurité, destructions de plantations, démolitions de maisons, confiscations de terres, routes de contournement, bombardements, assassinats ciblés. Petit à petit, un véritable système d’Apartheid qui empêche physiquement la circulation des biens et des personnes entre les différentes communautés se met en place.

Le Mur de l’Apartheid doit tomber

La destruction de la société palestinienne se fait lentement, sans coup d’éclat. Les derniers chiffres publiés par les Nations Unies sont pourtant alarmants. Jadis prospère, la société palestinienne souffre aujourd’hui d’une sous-alimentation qui affecte 15,6 % des enfants âgés de moins de dix ans, et jette dans la pauvreté extrême 85 % de la population.

L’avancée du mur, les espaces militarisés et les multiples entraves à la circulation et à la vie économique, sociale et culturelle rendent possible le vieux rêve de Sharon : l’expulsion des Palestiniens et l’annexion de leurs terres. Une expulsion qui se fait graduellement, à coup d’expropriations, d’annexions, de déportations. Beaucoup d’Israéliens, loin de la souffrance et des humiliations vécues par les Palestiniens, continuent de supporter les politiques de Sharon. Un programme politique qui, loin de régler le problème de l’occupation et de la colonisation, recrée, au contraire, les conditions qui engendrent le désespoir et le terrorisme.

Face à ce drame, la solidarité internationale se mobilise pour dénoncer la dépossession de tout un peuple et la privation de ses moyens de subsistance. Partout, des citoyennes et des citoyens se mobilisent et exigent de leurs gouvernements des pressions politiques et économiques sur le gouvernement de Sharon pour qu’il renonce à son processus de déshumanisation en Palestine occupée. Plus encourageant, la société civile internationale s’organise et exige aujourd’hui la mise en place, sur la Ligne Verte, d’une force d’interposition et de protection efficace composée des populations civiles palestiniennes (qui protégerait aussi les Israéliens).

En référence à la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre a été déclaré journée d’action internationale contre le Mur de l’Apartheid d’Israël. Sur le terrain, de chaque côté du mur, des irréductibles comme Naomi continuent un combat courageux pour bâtir des ponts entre les deux peuples et rendre plus crédible la coexistence. Leur réussite passe par le gel total de la politique de colonisation d’Israël et par la destruction du Mur de l’Apartheid. Les mouvements de justice et de solidarité internationale ont la responsabilité de prendre part à ce combat. €

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