Écrits politiques

No 02 - nov. / déc. 2003

Léon Tolstoï

Écrits politiques

lu par Christian Brouillard

Léon Tolstoï, Écrits politiques, Écosociété, Montréal, 2003

Un amour universel

On connaît Léon Tolstoï, écrivain russe (1828-1910), au travers d`œuvres romanesques aussi célèbres que Guerre et paix ou La mort d’Ivan Illitch. Par contre, on connaît moins, si non pas du tout, la facette politique et sociale de ce romancier. On peut donc saluer l`initiative des éditions Écosociété qui viennent de publier huit textes révélant la face cachée de Tolstoï, grand écrivain mais aussi chrétien hérétique et penseur libertaire qui rêvait d`un monde sans violence et où l`amour universel règnerait.

Les textes, choisis et traduits par Éric Lozowy qui signe aussi une présentation fort intéressante, traitent de thèmes tels que le patriotisme comme cause des conflits armés, l’État et le gouvernement comme « violence organisée », le militarisme, la peine de mort et la non-violence. Malgré le fait que ces écrits datent quelque peu, ne serait-ce à cause des changements sociaux, politiques et économiques qui se sont produits depuis leur rédaction, ils n’en possèdent pas moins une charge critique qui rentre en résonance avec l’époque actuelle. Ainsi, l’analyse que fait Tolstoï du patriotisme, source de guerre, et du racisme occidental envers l’Orient ne peut que nous amener à réfléchir sur la période qui s`est ouverte après le 11 septembre 2001 et la guerre contre l’Irak. Et quand Tolstoï fustige les fomenteurs de violence qui invoquent Dieu pour la justifier, on ne peut s’empêcher de songer aux discours d`un certain George W. Bush…

Pour Tolstoï, la source des maux qui nous affligent, c’est notre obéissance envers l’État, un État dont la fonction principale est d`organiser la violence (via, entre autres, la police et l’armée), nous éloignant ainsi de ce qu’il considère comme les deux piliers de la loi divine : l’amour universel et la non-violence.

Tolstoï en appelle donc à la responsabilité et à la conscience individuelle pour remédier à cette situation : « Cette arme [pour changer le monde] est la faculté qu’a chaque personne d’obéir à sa raison et à sa conscience ». Cette responsabilisation de l’individu passe, pour lui, par le refus de la discipline imposée par l’État, car celle-ci « est la destruction de la raison et de la liberté en l’Homme… » En refusant ainsi de participer aux institutions étatiques, l’individu se met alors en accord avec la loi divine de l’amour et de la paix. Ce message pacifiste de Tolstoï ne restera pas sans écho, car il influencera, entre autres, Gandhi.

La conception du changement social élaborée par Tolstoï dans ses textes pose donc l’individu comme seul acteur, celui-ci ne répondant de ses actes que seulement devant Dieu. On peut alors se poser deux questions. Premièrement, en supposant que la société n’est pas qu’une simple sommation d`individualités, qu’en est-il de l’action collective ? Et, surtout, puisque Dieu est le seul garant de la validité de nos actes, ne réduit-on pas, à nouveau, la liberté humaine à un simulacre dépendant d’un principe extérieur ? Questions qui restent, on l’admettra, aussi présentes aujourd’hui qu’au temps de Tolstoï.

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