Dossier : Sortir du capitalisme

Pourquoi la décroissance ?

par Serge Latouche

La décroissance est un slogan commode pour résumer la nécessaire remise en cause de la croissance. Il a surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance, objectif dont le moteur n’est autre que la recherche effrénée du profit par les détenteurs du capital. Bien évidemment, il ne vise pas au renversement caricatural qui consisterait à prôner la décroissance pour la décroissance. En particulier, la décroissance n’est pas la croissance négative, expression antinomique et absurde qui traduit bien la domination de l’imaginaire de la croissance. On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi en raison du chômage et de l’abandon des programmes sociaux, culturels et environnementaux qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! Et c’est ainsi que faute d’oser la décolonisation de l’imaginaire, la gauche institutionnelle, coincée entre l’impératif de la croissance et l’évidence de ses dégâts, se condamne à un social libéralisme qui ne résout ni les problèmes sociaux, ni les problèmes écologiques. La décroissance n’est donc envisageable que dans une « société de décroissance ». Il ne s’agit ni de revenir au développement (durable ou non), ni d’entrer en sous-développement, mais tout simplement de sortir du développement. Une telle proposition est nécessaire pour rouvrir l’es-pace de l’inventivité et de la créativité de l’imaginaire bloqué par le totalitarisme économiciste, développementiste et progressiste, et construire un futur soutenable. Il convient alors, pour éviter tout malentendu, de préciser le projet de la décroissance en le différenciant de projets voisins ou qui peuvent paraître tels : l’anti-productivisme préconisé par les verts, le développement durable soutenu par presque tout le monde et la croissance zéro ou l’état stationnaire de naguère.

On pourrait penser que le slogan d’anti-productivisme coïncide très exactement à ce que nous entendons à travers le mot d’ordre de décroissance. Cela semble vérifié, en effet, pour l’agriculture. L’agriculture anti-productiviste correspond au programme de l’agriculture paysanne de la Confédération paysanne, qui s’inscrit parfaitement dans notre conception d’une société de décroissance. Toutefois, des ambiguïtés, voire des divergences subsistent, si on passe à une critique plus globale de la croissance en général. La nostalgie de la croissance est largement partagée dans le fond par la gauche, y compris par les altermondialistes qui considèrent en outre qu’elle est aussi la solution du problème social en créant des emplois et en favorisant une répartition plus équitable. L’annonce triomphaliste dans les journaux de la reprise américaine, celle des plans de relance (franco-allemand ou européen) reposant sur les grands travaux (infrastructures de transports) contrastent avec le silence assourdissant des socialistes, des communistes, des verts, des altermondialistes, et même des « anti-productivistes ». Au mieux certains proposent une « décélération de la croissance ». Proposition partant d’un bon sentiment, mais malheureuse, qui nous prive à la fois des bienfaits de la croissance et des avantages de la décroissance...

Le retour inattendu du « développement » à travers le durable sert en fait de cheval de Troie pour réintroduire par la fenêtre la croissance économique de la production matérielle prédatrice et écodestructrice que l’on avait chassée par la porte. La critique radicale du développement est le critère discriminant de l’alternative authentique. À défaut, la porte reste ouverte à un développementisme « modéré ». Au lieu de jeter le bébé, on ne jette que l’eau du bain... Une nouvelle forme de résistance à la décroissance/critique du développement, s’énonce alors de la façon suivante : « Nous sommes d’accord avec votre programme concret, seuls les mots nous séparent. Ce que vous appelez décroissance dans les faits, ce sont exactement les mesures que nous préconisons pour réaliser un développement durable ou requalifié ». À la limite, certains soutiennent à la fois la décroissance, explicitement, et le développement durable. La décroissance étant celle de l’empreinte écologique et le développement, celui du bien-être humain avec la richesse immatérielle et relationnelle.

De fait, l’accord sur les valeurs, comme l’importance du local, le respect des écosystèmes, l’autolimitation, etc., va bien au-delà des partisans de la décroissance. Pour sortir du malentendu et construire une société de décroissance sereine, il faut aller plus loin et remettre en cause ce qui se tient derrière le système qui porte ces valeurs, la conception du temps, de l’espace, de la vie et de la mort, etc. Un décentrement cognitif est nécessaire ainsi que la déconstruction du progrès et du progressisme [1] . En voulant à toute force conserver les mots « développement » et « croissance » tout en prétendant en subvertir le contenu, nos partenaires/adversaires veulent tout de même conserver l’imaginaire du progrès. C’est toujours le mieux qui est visé et non le bien. C’est pourquoi ils se retrouvent tout naturellement sous la même bannière que les tenants du développement durable qu’ils prétendent combattre.

Or, selon Michel Petit, expert du GIEC, membre du conseil général des technologies de l’information, non suspect d’intégrisme écologique : « Le modèle de développement suivi par tous les pays jusqu’à aujourd’hui est fondamentalement non durable, au-delà des arguties qui entourent le concept de développement durable [2] ». On peut parler, sans problème, de « futur soutenable » avec le Wupperthal Institute ou de « société soutenable » comme les amis de la terre, pas de développement soutenable.

L’état stationnaire et la croissance zéro sembleraient alors des réponses de bons sens pour remédier à la situation. De fait, il s’agit de propositions de compromis déjà anciennes, plus radicales que la décélération, qui tentent de concilier la préservation de l’environnement avec les « acquis » de la domination économique. Le fait que toutes les sociétés humaines qui ont duré jusqu’au XVIIIe siècle aient fonctionné dans la reproduction soutenable semble conforter cette position. Encore jusque dans les années soixante, l’empreinte écologique de la France ne dépassait pas la capacité de régénération de la biosphère. Toutefois, cette position sous-estime la démesure propre à notre système. En conséquence, on se prive des apports positifs en terme de bonheur collectif d’une décroissance conviviale et on ne renonce pour autant ni au mode de production, ni au mode de consommation, ni au style de vie engendrés par la croissance antérieure. On se résigne par raison à un immobilisme conservateur, mais sans remettre en cause les valeurs et les logiques du développementisme et de l’économisme. Il s’agit d’une position héroïque et utopique ; c’est l’équilibre du cycliste faisant éternellement du sur-place.

L’état stationnaire n’étant ni réaliste, ni souhaitable, la décroissance, pour le Nord, est donc inéluctable. En fait, c’était la position de Sicco Mansholt alors vice-président de la Commission européenne qui écrivit en 1972 une lettre publique au président, Franco-Maria Malfatti, lui recommandant de réfléchir à l’arrêt de la croissance ! Dans un entretien publié par le Nouvel Observateur, à la question « On a même dit que vous étiez pour la croissance zéro ? », il répond : « J’ai été très mal compris sur ce point. (...) Est-il possible de maintenir le taux de croissance sans modifier profondément la société ? En étudiant lucidement le problème, on voit bien que la réponse est non. Alors il ne s’agit même plus de croissance zéro, mais d’une croissance en dessous de zéro. Disons le carrément : il faut réduire notre croissance économique, pour y substituer la notion d’une autre culture, du bonheur, du bien-être [3] ». Devenu Président de la commission, Sicco Mansholt reprit son plaidoyer. En vain.

La croissance est à la fois un virus pervers et une drogue. « Pour s’infiltrer dans les espaces vernaculaires, écrit Majid Rahnema, le premier Homo œconomicus avait adopté deux méthodes qui ne sont pas sans rappeler, l’une l’action du rétrovirus VIH et l’autre les moyens employés par les trafiquants de drogue [4] ». Pour contrecarrer la destruction des défenses immunitaires et la création de nouveaux besoins, il faut une véritable cure de désintoxication collective. Toutefois, si on suit Ivan Illich, la disparition programmée de la société de croissance n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. « La bonne nouvelle est que ce n’est pas d’abord pour éviter les effets secondaires négatifs d’une chose qui serait bonne en soi qu’il nous faut renoncer à notre mode de vie – comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d’un mets exquis et les risques afférents. Non, c’est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux [5] ».


[1« Pour juger du progrès, il ne suffit pas de connaître ce qu’il nous ajoute ; il faut encore tenir compte de ce dont il nous prive ». Baudoin de Bodinat, La vie sur terre. Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes, t 1. Paris, Éd. de L’encyclopédie des Nuisances, 1996, p. 71.

[2Cité par Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002. p. 30. Comme le note Nicholas Georgescu Roegen : « Le développement durable ne peut en aucun cas être séparé de la croissance économique. (...) En vérité, qui a jamais pu penser que le développement n’implique pas nécessairement quelque croissance ? » Nicholas Georgescu Roegen, An Emigrant from Developing Country. Autobiographical Notes 1, in J. A. Kregel (éd.), Recollections of Eminent Economists, Macmillan, Londres, 1989, p. 14.

[3« Le chemin du bonheur » , Entretien avec Sicco Mansholt de Josette Alia, Le Nouvel Observateur, 12-18 juin 1972, pp. 71-88. voir aussi L’écologiste, N°8 d’octobre 2002.

[4Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud, Paris 2003.

[5Jean-Pierre Dupuy, « Ivan Illich ou la bonne nouvelle », Le Monde du 27/12/2002.

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