L’économie cannibaliste

par Gaétan Breton

Gaétan Breton

« Le singe sans efforts devint homme Lequel un peu plus tard désintégra l’atome »
- Raymond Queneau

L’économie est la façon dont une société organise sa survie. Elle est constituée des moyens de production (agriculture) et des moyens de reproduire les moyens de production (labourer, garder les grains pour la prochaine semence, etc.). Puis, avec l’augmentation de la productivité des surplus se dégagent qui permettent la spécialisation et l’émergence d’activités plus sophistiquées, comme les services.

L’économie n’est pensable qu’en présence de plusieurs personnes. Ainsi, les rapports économiques s’instaurent dans une société et constituent un sous-ensemble des rapports sociaux. Si on remet les choses à leur place, il y a d’abord une société, aussi embryonnaire soit-elle, et ensuite il y a une économie.

Notre système économique se base, conceptuellement, sur des notions héritées en grande partie de penseurs anglo-saxons, notamment Adam Smith ou Ricardo. Le bien commun y est la somme des biens individuels. Ainsi, la propriété privée y est privilégiée à tous les niveaux et, on le croit couramment, le soin que chaque propriétaire a pour sa propriété est garant de l’utilisation optimale des ressources. Car, tout système économique a pour but de produire le plus avec le moins, donc d’utiliser les ressources d’une manière optimale. On croit aussi que la mise en commun des biens n’amène qu’irresponsabilité et gaspillage, car personne ne se soucie de ce qui appartient à tout le monde et qu’il peut utiliser pour rien. Par exemple, dans cette logique, si les soins de santé sont gratuits, les gens vont passer leur temps à l’hôpital. Alors, si les salles d’attentes se remplissent de gens pas vraiment malades, on ne se demandera pas quelle peut être la cause d’un tel engouement pour passer des journées à « niaiser » sur des petites chaises droites, on conclura directement que la cause en est la gratuité des soins et on instaurera un ticket modérateur.

Mais il existe d’autres façons de développer des systèmes économiques. Au système individualiste, s’opposent, un peu partout dans le monde, des systèmes plus ou moins collectivistes. Le collectivisme n’est pas uniquement le contrôle total de l’État sur toutes les activités économiques, il peut aussi s’actualiser à travers toutes sortes de formes de mise en commun de ressources jusqu’à l’autogestion. D’ailleurs, bien compris, les fondements du système communiste se trouvent dans l’autogestion, c’est-à-dire le contrôle des comités de travailleurs (soviets) sur le fonctionnement de leur entreprise.

L’économie soviétique était une économie planifiée. C’est cette planification complète qui a tant été décriée par les anglo-saxons qui prétendent tout laisser à la main invisible du marché. Dans la réalité toutefois, la main invisible a été amputée depuis longtemps. Même aux États-Unis, temple de l’économie de marché, les gouvernements interviennent constamment pour sauver les entreprises importantes en difficulté et, avec l’affaire Enron, on a vu les effets de la collusion malsaine des politiciens avec les chefs d’entreprise. La biographie de la famille Bush n’est que l’illustration des façons multiples dont l’entreprise américaine utilise l’État à des fins privées.

Plus encore, la firme est elle-même une économie planifiée. Quand on pense que parmi les 50 plus grandes entités économiques au monde (les États-Unis étant la plus grande) on trouve déjà plus de la moitié qui sont des firmes, c’est-à-dire des économies planifiées, on se demande que veulent dire les exhortations à laisser faire le marché. Quand on ajoute que plus de la moitié des transactions quotidiennes dans le monde se font à l’intérieur de ces groupes multinationaux (entre les filiales, souvent plusieurs centaines) donc de ces économies planifiées, quel est donc ce fantôme que ces gens invoquent sous le nom de marché ! Quand les dirigeants des grandes entreprises nous chantent les louanges du plus de marché et moins d’État, ils nous parlent d’un système qu’ils refusent d’appliquer à l’intérieur de leur empire dirigé de manière autoritaire et à l’extérieur, où dans les faits ils contrôlent les hommes et les décisions politiques.

Un autre élément essentiel de notre imaginaire économique est l’idée que nous allons, un à un, tirer notre épingle du jeu. Chacun est convaincu que le voisin va se planter mais que lui, il va faire mieux. Évidemment, cette croyance permet au système de se perpétuer et aux travailleurs de continuer à se plaindre de leur syndicat, convaincus que les syndicats n’existent que pour les loosers dont ils ne sont pas. En ces périodes de recul du syndicalisme (au niveau international) c’est exactement le genre d’argument qui fonctionne avec des gens surexploités et sous-payés qui espèrent quand même être les élus du système.

Avant de dessiner de nouveaux systèmes économiques, il faut prendre conscience de certains faits fondamentaux. D’abord, malgré toutes les émissions américaines sur les gens riches et célèbres et tous les Péladeau de la planète, personne ne s’en sort tout seul et personne ne devient riche en économisant sur un salaire de travailleur. Ensuite, diminuer les conditions de travail, comme on le fait depuis vingt ans, n’a pas créé d’emploi ni n’en a conservé. Les emplois ont été éliminés quand même ou déménagés dans d’autres pays et les compagnies, qui disaient avoir besoin de ces coupures pour survivre, affichent des profits qui illustrent bien le délabrement de l’économie de marché. Le constat est le même pour les privatisations. Alors que les tarifs devaient baisser et la qualité des services augmenter, nous avons assisté exactement au contraire, dans tous les cas. Il faudrait cesser de répéter les mêmes rengaines. L’URSS s’est effondrée et la Chine s’ouvre, mais ce ne sont pas des exemples de l’infériorité du socialisme, ce sont des exemples qu’il faut longuement analyser dans leur contexte historique. Disons, pour faire court, que l’URSS n’a jamais été vraiment socialiste et que la Chine, avec plus d’un milliard et demi d’habitants, a fort à faire pour seulement les nourrir. D’ailleurs sa voisine, l’Inde capitaliste, avec son milliard d’habitants n’est pas plus avancée, et même beaucoup moins.

Les possédants se servent de plus en plus de l’économie et de ses supposées règles pour terroriser la population et lui faire accepter toutes sortes de pratiques douteuses. On sabre dans les conditions de travail sans arrêt pour supposément créer des emplois, mais chaque fois qu’une entreprise licencie massivement, sa valeur boursière augmente. L’économie est devenue une arme de la classe dominante pour asservir les citoyens.

Avant de penser à dessiner un système économique, il faut se rappeler son objectif fondamental. Un système économique sert à organiser la survie et à améliorer et systématiser ces moyens. Il sert aussi à générer des surplus pour permettre toute une série d’activités « moins immédiatement productives ». Il faut donc non seulement penser un système qui créera le plus de richesses possibles avec le moins de ressources possibles, mais aussi à un système qui en fera la meilleure répartition dans le respect de l’intégrité et de la dignité des personnes. Un système économique qui laisse une partie croissante de la population sur le carreau ne peut pas être valide et valable, aussi « efficace » soit-il.

P.-S.

Gaétan Breton

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