La force politique du rêve

No 06 - oct. / nov. 2004

La force politique du rêve

Une entrevue avec Riccardo Petrella

À bâbord ! a rencontré Riccardo Petrella alors qu’il était de passage au Québec pour lancer son dernier livre, Désir d’humanité. Le droit de rêver, publié chez Écosociété.

ÀB ! – Pourquoi un livre sur le droit de rêver, alors que vous êtes plutôt un économiste et un politicologue, s’agit-il d’une rupture par rapport à vos ouvrages précédents ?

Riccardo Petrella - Ce n’est pas une rupture. Je ne sors pas de mon sillon de travail habituel. Cela reste une analyse d’économie politique. Mais ma thèse consiste à dire : les sociétés dominantes nous ont enlevé toute possibilité de rêver, par le biais de cette culture rationnelle, « managériale », de cette culture dominante faite de rentabilité à court terme et de logiques financières. Les sociétés dominantes ont emprisonné le possible, elles ont réduit le champ du possible des citoyens, des personnes humaines à ce qu’elles pensent être acceptables, c’est-à-dire à la rentabilité du capital financier. Et cet emprisonnement du possible se traduit par le fait que les rêves de justice, de liberté, de fraternité, de participation à la démocratie, de droit à la vie pour tout le monde, tous ces rêves-là sont interdits. À partir du moment où l’on a emprisonné le champ du possible dans les limites définies par les dominants, les aspirations de tout être humain à être aimé et reconnu, à posséder des biens et des services qui lui permettent d’avoir une vie décente, toutes ces aspirations-là aujourd’hui sont niées et éliminées. En revanche, le système dominant a poussé tout le monde à poursuivre des rêves de richesse ou de puissance.

ÀB ! – Mais est-ce un phénomène vraiment nouveau ?

R.P. – Ce qui est nouveau c’est que cette négation du droit à la vie – ce rêve le plus fondamental – apparaît après que les sociétés humaines aient expérimenté la « réalisabilité » du droit à la vie. Auparavant, quand il y avait par exemple l’esclavage, on rêvait au droit à la vie, parce qu’il n’y en avait pas. Ce qui est nouveau par rapport à l’histoire passée, c’est qu’alors que certaines sociétés dans le monde, comme par exemple les sociétés scandinaves, avaient commencé à éliminer la pauvreté et avaient reconnu le droit à la vie, la société dominante d’aujourd’hui réaffirme et impose deux principes se structurant autour de la négation du droit à la vie pour tout le monde : l’inévitabilité et la naturalité de la guerre ; et l’inévitabilité et la naturalité de la pauvreté. Et ça c’est totalement nouveau !

ÀB ! – Mais à quoi est-ce donc lié, à la montée du néolibéralisme ?

R.P. – C’est plus que cela. Je parle dans mon livre (c’est le cœur de ma thèse) des « trois pôles gravitationnels » des sociétés actuelles : « le mode de vie » en tant qu’expression de la richesse et de la puissance, puis « la propriété privée » en tant qu’appropriation individuelle, et enfin « la sécurité » en tant que contrôle des droits de propriétés et des ressources. Les sociétés occidentales ont un mode de vie qui a été défini comme l’expression du progrès, comme l’expression de la capacité créatrice des sociétés humaines. Et on a considéré que cette expression du progrès devait être le modèle même de la civilisation mondiale. Ce mode de vie, c’est devenu l’objectif de tous. Ce qui fait que la vraie richesse passe par « la passion de la possession », par l’individualisation des besoins et la recherche de la sécurité, en éliminant peu à peu la notion de droits universels et en rendant la guerre... inévitable. C’est ça la nouveauté de mon livre : l’interprétation de la guerre à partir du mode de vie. Car ce mode de vie à l’occidental fondé sur l’appropriation privée implique la rivalité et l’exclusion. Il nécessite la sécurité individuelle (la possession des biens à titre privé), et la sécurité collective (l’approvisionnement et le contrôle de ressources comme le pétrole, les forêts, l’eau, etc.). La sécurité devient l’élément stratégique du mode de vie. C’est ainsi que le système s’arroge le droit de pouvoir intervenir militairement – même préventivement – pour garantir cette sécurité. En ce sens les Étatsuniens sont tout à fait logiques, quand ils interviennent en Irak. Ce n’est donc pas au nom de la liberté qu’ils interviennent, mais au nom de la liberté du mode de vie, au nom de la liberté d’accès et de contrôle des ressources.

ÀB ! – Dans une telle perspective d’emprisonnement du possible, comment ce désir de rêver dont vous parlez peut-il avoir encore un sens, surtout si les conditions ne sont plus aussi favorables qu’à l’époque des 30 glorieuses (1945-1975) ?

R.P. – Les conditions, c’est vrai, sont tout sauf favorables. Les rapports de force sociopolitiques ne sont pas en faveur des démunis, des abandonnés, etc. Mais cela n’enlève rien au rôle politique du rêve.

ÀB ! – Le rôle politique du rêve ?

R.P. – Je parle ici de rêve et non pas d’utopie. Nous ne sommes pas en situation d’utopie. Les gens en effet savent que l’utopie est belle, mais n’est pas réalisable. Le système dominant en revanche a donné un poids considérable au rêve. Par exemple, le rêve de richesse est réalisable. Tout le monde peut devenir riche, s’il est consommateur solvable ou futur actionnaire. Par la publicité, le système dominant dit : rêve d’avoir une maison, une voiture, rêve et demande-moi l’impossible, je ferai en sorte que ton rêve devienne réalité. Il a donné une valeur politique d’action au rêve. Les loteries sont l’exemple macroscopique de la « réalisabilité » des rêves : car en fait je peux gagner 340 millions de dollars en un coup, et les gens en connaissent plusieurs qui y sont parvenus. C’est possible. Le rêve de la richesse peut donc se réaliser comme d’ailleurs celui de la puissance. Si tu deviens riche, tu peux tout faire, c’est donc que la richesse est la clef de la puissance.

Et alors par ricochet, ma thèse consiste à dire : cette « réalisabilité » du rêve peut se répercuter positivement sur le rêve d’un autre monde. Le rêve de justice, lui aussi devient réalisable, lui aussi a une fonction politique : tu peux aussi avoir un rêve et essayer de le réaliser puisque le rêve a perdu sa connotation d’être irréel ou invraisemblable. Le rêve aujourd’hui joue un rôle extrêmement important sur le plan du comportement politique individuel et collectif. Et en effet la plupart de gens ne disent pas : « j’ai une utopie ». Ils disent : « j’ai un rêve ». Pensez au fameux discours de Martin Luther King (j’ai un rêve) ! Depuis on a éliminé l’apartheid. Le rêve exprime une capacité d’imaginer un autre monde. Mai 68 comme le Forum social mondial d’aujourd’hui, c’est « imaginons l’impossible », et on l’imagine parce qu’on peut le faire.

En fait il y a toujours trois éléments dans le rêve : il y a l’imaginaire, quand par exemple on imagine que tout le monde a le droit à la vie, à la paix, etc. Puis il y a le désir qui en découle, comme le désir de paix. Enfin, il y a la possibilité effective de se procurer cette paix ou ce droit à la vie. Le rêve est une force politique extraordinaire. Les gens pensent que c’est de plus en plus possible. Et cela donne force au rêve de paix, au rêve de droit, au rêve de la vie pour tous, au rêve de démocratie, etc. N’oubliez pas que le Forum social mondial n’a que quatre ans. Ce n’est que depuis une décennie que les forces alternatives se sont convaincues de la crédibilité de leur proposition. Même les dominants se sont montrés incapables de décrédibiliser nos alternatives. Ils n’ont pas réussi non plus à nous enfermer dans le ghetto de la criminalisation. Parce qu’on est crédible, on devient plus puissant. On a réussi aujourd’hui à se donner nos propres agendas. On ne court plus derrière tous les lapins des dominants (les réunions du FMI, de la Banque mondiale, etc.). On se rencontre à Mumbay, à Paris, à Karachi. On n’est plus seuls. On peut commencer à se donner des nouvelles formes d’alliance. Ce qui manque, c’est qu’on ne parvient pas encore à être efficace. Mais les gens aujourd’hui ne sont plus dans la logique : on va à la plage parce que ça ne sert à rien. Parce qu’aujourd’hui ça commence à changer.

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