Dossier : Sortir du capitalisme

Le socialisme

Une alternative économique globale

par Benoit Renaud

La plupart des propositions présentées comme des alternatives économiques ont en commun un horizon local, voire une vision explicitement localiste. Depuis le célèbre Small is Beautiful, bien des critiques du système capitaliste mondial, comme du socialisme réellement inexistant du défunt bloc de l’Est, sont fondées sur la recherche d’une plus grande liberté individuelle face aux monstres que sont l’Eat-nation et l’entreprise transnationale [1].

Si on doit célébrer les initiatives telles les coopératives de production et de consommation, le budget participatif municipal ou le commerce équitable, il faut admettre que ces formes de résistance ne sont pas des solutions aux problèmes globaux comme le changement climatique, la guerre impérialiste et la pauvreté absolue dans laquelle vit la moitié de l’humanité.

Certains se souviendront du mot du sous commandant Marcos, prononcé lors des réunions « intergalactiques » de la fin des années 1990, qui préfiguraient le mouvement des forums sociaux : « Un seul NON, plusieurs OUI ». Dans le mouvement altermondialiste, on s’entend sur le rejet du modèle capitaliste néolibéral, mais plusieurs perspectives fort différentes sont présentées sur ce que devrait être le modèle alternatif. J’en examinerai trois : un capitalisme régulé, un socialisme de marché et la planification démocratique.

Un keynésianisme global

Plusieurs groupes et personnalités importantes dans le mouvement avancent qu’un autre capitalisme est possible. Leurs propositions incluent la taxation des transactions financières, l’inclusion de volets sociaux dans les traités comme la ZLÉA et l’Union Européenne, le financement de programmes contre la pauvreté, etc. Il s’agit, au fond, d’une mise à jour des conceptions social-démocrates traditionnelles fondées sur la recherche d’un capitalisme « à visage humain ». Lionel Jospin, le premier ministre français qui était au pouvoir lorsque l’expression « social libéralisme » a été inventée, résumait très bien cette approche en disant qu’il voulait avoir « une économie de marché, mais pas une société de marché ».

La popularité de ces conceptions est tout à fait normale dans le contexte actuel. Après vingt ans de défaites pour le mouvement ouvrier et les autres mouvements sociaux, même des réformes très modestes, voire des reculs moins rapides et moins profonds, peuvent être les bienvenus. La politique du moindre mal a ses mérites en comparaison avec celle du pire.

Les plus optimistes rêvent à une sorte de keynésianisme global, avec une redistribution de la richesse du Nord vers le Sud, une extension des droits sociaux et un renforcement des protections environnementales. Mais les obstacles à la réalisation d’un tel projet sont majeurs. Premièrement, il y a la logique implacable de ce que Marx appelait l’accumulation compétitive. Dans une économie fondée sur la compétition sur le marché mondial, chaque entreprise est aux prises avec la pression constante de la course aux profits. Chaque institution financière cherche à investir dans les projets générateurs de profits supérieurs à la moyenne. Chaque entreprise à la recherche d’investisseurs doit viser à réduire ses coûts, à augmenter la productivité de sa force de travail et, ultimement, à écraser ses rivaux. En fait, c’est la logique de la compétition qui conduit à la formation de cartels ou de monopoles, ou encore à la recherche de privilèges politiques comme des subventions, des lois avantageuses, des abris fiscaux ou des contrats de « reconstruction » en Irak, par exemple.

Pour les États, la pression du marché mondial implique la recherche d’avantages comparatifs en vue d’attirer les investissements et d’éviter la fuite des capitaux nationaux vers des territoires perçus comme plus profitables. Elle signifie aussi la recherche d’avantages pour ses entreprises nationales, y compris par une autre forme de compétition : la militarisation et la guerre. Le projet de bouclier antimissiles, qui semble absurde d’un point de vue scientifique ou strictement militaire, prend tous son sens dans le contexte de la recherche de nouveau contrats militaires surpayés par les multinationales américaines en difficulté face à leurs concurrents européens ou asiatiques.

Le boom d’après-guerre, ces trente glorieuses qui inspirent la nostalgie d’un réformisme avec de vraies réformes, n’a été possible que grâce à la domination économique des États-Unis sur les trois-quarts de la planète (et de l’URSS sur l’autre quart).

La théorie voulant que les politiques clairvoyantes des gouvernements sociaux-démocrates soit responsable pour la croissance économique des années 1945-1975, et non l’inverse, accorde beaucoup trop d’importance à la subjectivité politique. Selon cette interprétation, l’économie allait bien dans cette période et les programmes sociaux étaient en expansion parce que les bonnes personnes étaient au pouvoir. Par la suite, la vague néolibérale serait causée par l’élection de Reagan et de Thatcher. Il suffirait donc d’élire Jospin et Lula pour que la situation se rétablisse. Cette vision conduit tout droit à l’adoption d’une vision conspiratrice du triomphe néolibéral des années 1980.

En fait, les politiques de l’État Providence ont été mises en place par des gouvernements aussi divers que la présidence républicaine de Eisenhower, le régime libéral de Louis Saint-Laurent, ou le travaillisme britannique. Puis les politiques de contre-réformes des trente dernières années sont venues de gouvernements aussi divers que l’Union de la Gauche de Mitterrand, le PQ de René Lévesque et l’administration démocrate de Bill Clinton [2].

La généralisation du localisme

Tout un autre pan du mouvement actuel rejette les solutions tant gouvernementales qu’étatiques et propose comme perspective la généralisation des initiatives locales fondées sur la démocratie directe. Poussée à ses ultimes conclusions, une telle proposition peut converger avec la théorie du socialisme de marché. En effet, si on rejette à la fois toute autorité nationale ou mondiale et la propriété privée, on se retrouve avec une myriade de petites collectivités de production et de consommation, dont les rapports seraient gouvernés par les lois du marché, à défaut d’autorités centrales, démocratique ou non.

Dans un tel scénario, il faudrait compter sur la générosité des riches pour réduire la pauvreté et sur la bonne volonté des collectivités les plus productives pour éviter la banqueroute des autres. En effet, la logique même de rapports marchands maintiendrait la dynamique de l’accumulation compétitive, mais au profit d’une collectivité locale plutôt que d’une entreprise privée. Il devrait s’ensuivre un processus d’élimination des collectivités les moins performantes et la croissance des plus performantes, autrement dit, une nouvelle dynamique de concentration du capital. Puis la croissance de certaines collectivités exercerait une pression interne pour le remplacement de la démocratie directe par un système de délégation de pouvoir de plus en plus éloigné de la base. Aussi, la compétition à l’échelle mondiale, même si elle ne concerne qu’un éventail de biens et de services limités au début, combinée avec les inégalités internationales, ferait pression en faveur du recours à la violence pour forcer ou empêcher une redistribution de la richesse et de l’accès aux ressources, donc à un retour de l’état et de la guerre.

L’idée selon laquelle la propriété privée des moyens de production constitue l’essence même du capitalisme (plutôt que la compétition et l’exploitation) est réductrice au sein de ces théories, et constituait la faille principale du modèle yougoslave d’autogestion marchande des années 1960 et 1970.

Pourtant, l’expérience d’un demi-siècle de compétition féroce entre l’URSS et les États-Unis, dans un monde où une grande partie de chaque économie nationale appartenait à l’État, devrait nous apprendre que la propriété étatique et le capitalisme vont tout à fait bien ensemble.

La leçon est que si on maintient un aspect fondamental du capitalisme (la compétition locale ou mondiale), l’élimination d’une manifestation juridique du système (la propriété privée) ne peut pas conduire à une économie égalitaire, solidaire et durable.

Une coordination négociée

La troisième option est celle d’une économie fondée sur la propriété sociale combinée à l’application des principes de la démocratie à tous les niveaux de la prise de décision. C’est ce que Pat Devine appelle la coordination négociée. Au lieu de fonder les relations entre les collectivités locales sur un marché compétitif, ou de confier à une bureaucratie toute-puissante le soin de décider de la répartition des ressources, les multiples décisions qui doivent se prendre seraient confiées à des mécanismes de négociation impliquant toutes les parties concernées.

Le principe de base d’un tel système serait que chaque décision doit impliquer toutes les personnes qu’elle affecte. Des enjeux globaux comme le niveau de consommation de combustibles fossiles ou les normes du transport transcontinental devraient être discutés dans une structure démocratique représentative de l’ensemble de la planète. À l’autre extrême, le choix de faire des études en médecine ou en musique devrait appartenir aux individus. Entre les deux, une série de paliers de prise de décision devraient impliquer, dans un rapport égalitaire, les producteurs et les consommateurs de chaque bien ou service généré socialement.

Plutôt que de confier les décisions qui affectent la vie des collectivités locales, nationales et de l’humanité entière à l’enchevêtrement de cercles vicieux du marché ou à une dictature plus ou moins brutale, on préfère se fier au bon jugement de ses semblables et à la sagesse de la majorité.

Les scénarios du capitalisme régulé, du capitalisme communautariste ou du capitalisme étatique reposent tous, au fond, sur une vision pessimiste de l’humanité et l’abandon de l’idéal démocratique.

À cet égard, les contributions récentes de gens comme Michael Albert (voir autre texte dans ce dossier) doivent être accueillies chaleureusement, en autant que de la nécessité d’imaginer des alternatives possibles on ne passe pas à la proclamation d’un modèle tout fait pour une société qu’il appartiendra à toutes et à tous d’inventer.


[1Ce texte s’inspire largement du livre An anti-capitalist Manifesto, de Alex Calinicos (Édition Polity, Cambridge, 2003) ainsi que de l’article « Life after capitalism », de James Meadway, dans International Socialism, no. 100, Londres, automne 2003.

[2À partir des notions de bon capitalisme et de bon gouvernement, certains des défenseurs de ce nouveau réformisme en arrivent à appuyer l’idée du bon impérialisme. Celui des États-Unis est sévèrement critiqué, mais on applaudit à la constitution d’une défense commune pour l’Europe et aux interventions « humanitaires » de la France en Afrique ou de l’OTAN en ex-Yougoslavie. Là encore, on présente l’État (à condition qu’il soit dirigé par les bonnes personnes) comme l’instrument du progrès social et de la défense des droits démocratiques. La capacité des populations exploitées et opprimées de la planète à se prendre en main en vue de renverser leurs propres gouvernements (comme elles l’on fait récemment dans des pays aussi divers que l’Indonésie, la Serbie, la Géorgie et la Bolivie) et à défendre leurs intérêts face à tout gouvernement est simplement écartée de l’équation politique.

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