L’Occident choisit de se taire

No 06 - oct. / nov. 2004

Meurtres et répression en Tchétchénie

L’Occident choisit de se taire

par David Desmier

Tchétchénie… Vous avez dit Tchétchénie ? Si ce n’étaient les attentats sanglants qui viennent hanter régulièrement nos postes de télévision ou la dramatique prise d’otages dans un théâtre de Moscou en octobre 2002, rien ne viendrait perturber l’indifférence quasi générale de la communauté internationale sur le sort de la population tchétchène. Les ONG et autres organismes humanitaires dénoncent le silence des pays occidentaux pour qui les bonnes relations politiques et commerciales avec la Russie prévalent sur les crimes de guerre commis dans cette région du Caucase.

Cette petite république de Russie connaît depuis une dizaine d’années un cycle de violence où la brutalité ne semble avoir aucune limite. La guerre fait rage en Tchétchénie depuis 1994. Elle oppose d’un côté les forces russes, qui affirment lutter contre « le terrorisme international », et de l’autre les rebelles tchétchènes qui se battent pour leur indépendance. Malgré un accord de paix signé en 1996, les attentats perpétrés en septembre 1999 sur le sol russe par les indépendantistes tchétchènes servent de prétexte à Moscou pour lancer une nouvelle offensive à l’automne de la même année. Vladimir Poutine, fraîchement élu président, promet alors de « buter les terroristes jusque dans les chiottes ». La communauté internationale est avertie.

Dès lors, l’armée russe mène une guerre des plus meurtrières dont les premières victimes sont les civils. Les chiffres sont éloquents. L’association russe des droits de l’Homme, Memorial, estime à environ 100 000 le nombre de morts depuis la première offensive il y a dix ans. Selon les Nations Unies, les deux guerres auraient forcé un cinquième de la population tchétchène à prendre le chemin de l’exode.

Les défenseurs des droits de l’homme condamnent

« Les forces de sécurité russes (…) ont commis de graves atteintes aux droits humains et au droit international humanitaire dans le cadre du conflit persistant en Tchétchénie », constate Amnesty International dans son rapport annuel de 2003. L’organisation fait état d’exécutions arbitraires, de viols collectifs sur des enfants et d’enlèvements de civils soupçonnés de prêter assistance à des combattants tchétchènes. « Certains prisonniers des forces russes ont affirmé que la torture était pratiquée de manière courante et systématique. Les survivants ont indiqué que des personnes avaient été frappées à coups de marteau et de matraque, torturées à l’électricité ou au moyen de gaz lacrymogène », poursuit Amnesty.
Les défenseurs des droits humains condamnent l’inertie des pays occidentaux. Rapport après rapport, les ONG dénoncent les crimes de toutes sortes commis sur le sol tchétchène dans l’indifférence générale. Les manifestations pour la paix organisées dans plusieurs villes du monde en février dernier n’y changent rien. Les gouvernements européens et américain semblent avoir abdiqué face au président russe en échange de bonnes relations politiques et commerciales. La fameuse « lutte antiterroriste » menée par la communauté internationale sert de prétexte à Vladimir Poutine pour justifier ses opérations militaires en Tchétchénie. « La Russie avait mis en garde l’Occident contre le terrorisme international (…) Nous luttons contre le même fléau », rappellent les autorités russes au lendemain des attentats du 11 septembre 2001.

Les présidents russe et américain se retrouvent ainsi côte à côte dans la lutte antiterroriste. En échange du silence de George W. Bush à l’égard des exactions de l’armée russe en Tchétchénie, Vladimir Poutine accepte le déploiement de bases militaires américaines en Asie centrale et conclut un partenariat pétrolier avec Washington.

Ne pas froisser l’ami russe

Les Européens, quant à eux, n’évoquent que du bout des lèvres la question tchétchène et préfèrent, en avril 2002, remettre la médaille du Mérite au Représentant spécial du président russe pour le récompenser de « ses efforts » dans sa lutte en faveur des droits humains dans la petite république. Le sommet Union Européenne-Russie qui s’est tenu à Rome en novembre 2003 est un véritable parcours de santé pour le maître du Kremlin. Non seulement le conflit n’est pas au cœur du débat mais Vladimir Poutine se trouve un partenaire de poids en la personne de Silvio Berlusconi. Le président en exercice de l’exécutif européen accuse la presse de « colporter des légendes » au sujet de la Tchétchénie. « Il y a eu une activité terroriste à laquelle la fédération de Russie n’a jamais opposé de riposte correspondante », déclare-t-il à un journaliste.

La France, chef de file des pays européens en ce qui a trait à la défense des droits humains, s’est ralliée à la tendance générale consistant à ne pas contrarier le partenaire russe. Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, rappelait lors de sa visite à Moscou en janvier dernier que le principe de la diplomatie française est d’entretenir « une relation de confiance » au lieu « d’appuyer là où ça fait mal » en dénonçant les actes de violence en Tchétchénie. Les bons rapports avec la Russie sont prioritaires pour la France et depuis l’affaire irakienne, Moscou est devenu un allié précieux.

La question tchétchène mise sous silence, les échanges commerciaux entre l’Union Européenne et la Russie sont florissants. Des accords d’importations de gaz russe et de coopération dans les domaines aéronautique et spatial ont été signés entre les deux partenaires.

Ottawa s’est mise au diapason des autres capitales occidentales. « Le Canada ne remet pas en question l’intégrité territoriale de la Fédération de Russie ni son droit à combattre le terrorisme à l’intérieur de ses frontières », déclare le chef de la diplomatie canadienne, Bill Graham, à l’occasion de l’attentat perpétré dans le métro de Moscou en février dernier. Explosion meurtrière que Vladimir Poutine attribue immédiatement aux rebelles tchétchènes. « Nous demeurons résolus à lutter contre le terrorisme et avons la ferme intention de continuer à coopérer avec la Russie (…) pour mener cette entreprise à terme », ajoute le ministre. Le Canada ne paraît pas davantage préoccupé par le sort de la population tchétchène que la plupart des pays occidentaux. Le gouvernement préfère consacrer ses efforts à développer ses relations avec la Russie. Les échanges bilatéraux entre les deux pays se sont renforcés ces dernières années, notamment depuis la mission commerciale d’Équipe Canada dirigée par Jean Chrétien en 2002 et la visite officielle de la gouverneure générale Adrienne Clarkson en septembre 2003.

Impasse politique

L’assassinat le 9 mai dernier du très contesté chef de la république tchétchène, Akhmad Kadyrov, a mis à mal le processus de « normalisation » tant désiré par Vladimir Poutine. Pièce maîtresse de la politique de « tchétchénisation » engagée par Moscou, cet ancien partisan de la guerre sainte contre l’ex-URSS devenu l’allié du Kremlin avait récolté plus de 81 % des suffrages exprimés lors de l’élection présidentielle du 5 octobre 2003. Un scrutin truffé de fraudes selon les ONG. « Les principaux rivaux de Kadyrov ont suspendu leur candidature à l’issue de marchandages, de pressions diverses et de tracasseries administratives », indique la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) dans son récent rapport sur la situation en Tchétchénie. Malgré ces « graves irrégularités », les Pays occidentaux n’ont pratiquement rien trouvé à redire. Après l’assassinat de Kadyrov, Vladimir Poutine s’empresse de nommer le Premier ministre en place, Serguei Abramov, président intérimaire de la petite république en attendant d’organiser de nouvelles élections. Cependant, l’image de « pacification » que cherche à promouvoir le Kremlin ne trompe plus. Deux mois après l’assassinat de son prédécesseur, Abramov échappe à un attentat à la bombe au passage de son cortège à Grozny. Loin de s’apaiser, le conflit semble s’étendre désormais dans la république voisine d’Ingouchie.

Réélu triomphalement le 14 mars dernier à la présidence de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine va devoir redéfinir sa stratégie de « normalisation » désormais moribonde et faire face aux nouvelles menaces des combattants tchétchènes. Ceux-ci ont promis d’intensifier leurs attentats kamikazes et autres actions spectaculaires pour se faire entendre d’une communauté internationale qui n’écoute plus.

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