Québec Inc, Québec out !

Le retour des petits pains

par Gaétan Breton

Gaétan Breton

Les Québécoises furent longtemps reléguées aux professions libérales par une Église jalouse de son contrôle : « Or mes frères, (…) ce sacerdoce social, réservé aux peuples d’élite, nous avons le privilège d’en être investis ; cette vocation religieuse et civilisatrice, c’est, je n’en puis douter, la vocation propre, la vocation spéciale de la race française en Amérique. Notre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées ; elle consiste moins à allumer le feu des usines qu’à entretenir et à faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée. » Mgr Paquet exprime déjà en 1902 l’esprit qui devait présider au développement de nos institutions économiques jusqu’en 1960. Laissons l’économie aux mains sales des races inférieures, bien que riches, et manions « prudemment » des idées ayant reçu l’imprimatur et sentant la vieille soutane à plein nez.

En conséquence, en 1960, le Québec avait une structure industrielle de tiers-monde ; une économie locale presque entièrement axée sur l’agriculture, pendant que de grandes entreprises étrangères sortaient les matières premières à la tonne, pour presque rien, avec la complicité des régimes corrompus qui se maintenaient au pouvoir grâce au soutien de ces entreprises et au détournement massif des fonds de l’État. Les « Canadiens-français [1] » sont alors des porteurs d’eau chez eux. La Commission Laurendeau-Danton concluait : « Il ressort de notre étude sur les aspects sociaux et économiques de la vie au Canada (d’après le recensement de 1961), que les Canadiens d’origine française et ceux d’origine britannique ne sont pas des partenaires égaux. Selon toutes les mesures statistiques que nous avons appliquées, les Canadiens d’origine française se classent beaucoup plus bas dans l’échelle socio-économique. Ils sont moins bien représentés dans les postes d’influence et d’autorité, ne possèdent qu’une part réduite de la propriété des entreprises et ont moins facilement accès aux fruits de la technologie. Les emplois qu’ils occupent assurent moins de prestige et sont moins bien rémunérés. » De plus, comme le clamait le Refus global, ils avaient été gardés en retrait des grands courants de la pensée mondiale.

En 1960, le Québec a une économie à construire et une longue tradition de dépendance. À cette époque, les « Canadiens-français » possédaient 15,4 % des entreprises mais ne produisaient que 10,0 % de la valeur ajoutée. C’est dire que ces entreprises étaient technologiquement décalées et gérées d’une manière familiale et paternaliste. Il faut alors trouver les moyens de montrer que les « Canadiens-français » sont capables de faire des affaires avec succès. Deux voies sont apparues comme les plus propices pour réussir ce virage industriel : la nationalisation d’une certaine quantité de ressources stratégiques et l’utilisation de l’État pour la mise en place d’une classe d’entrepreneurs canadienne-française.

La nationalisation de l’électricité a été le ressort principal ayant propulsé les hommes d’affaires canadiens-français dans le monde des affaires. La très grande entreprise (à l’échelle du Québec) qui a résulté de cette nationalisation a permis aux Québécoises de faire valoir leurs capacités tant de gestionnaires que de concepteurs de nouvelles technologies et de bâtisseurs de travaux gigantesques. Appuyées sur une effervescence sociale, les grandes entreprises installées au Québec se sont mises à inclure des Québécois francophones sur leurs conseils d’administration. Ce qui n’était d’abord qu’un geste symbolique s’est vite transformé en intégration réussie. De plus, entre 1960 et 1990, la propriété des entreprises entre les mains des « Canadiens-français » passe de 15 % à 65 %. Cette époque voit aussi naître des organismes étatiques de financement des activités privées (SGF, Caisse de dépôt, REXFOR, etc.) qui se chargent du volet création d’une bourgeoisie d’affaires.

Mais en 2001, la splendeur de Québec Inc. est chose du passé : les « Canadiens-français » ne contrôlaient plus que 39 des 100 plus grandes entreprises et 42,5 % des 200 plus grandes. Bien que ce taux augmente plus on va vers les petites entreprises, la mainmise sur l’économie nationale semble diminuer. De plus, ces grandes entreprises, comme Bombardier, délocalisent de plus en plus leurs activités vers des pays qui exploitent mieux (sic) leurs ressources humaines (re-sic), laissant ici des coquilles presque vides. Bref, les entrepreneurs qui se sont construits des empires les mains dans les coffres de l’État ont quitté le navire. La mort du projet « Québec Inc. » crée un vacuum politique du côté de l’affirmation des élites économiques sur une base nationaliste. Ceux qui se sont bâtis des fortunes à partir des fonds publics, soutenus par l’État, sont partis avec la caisse et ne s’intéressent plus à l’affirmation nationale. Hydro-Québec, fleuron de notre économie, est démantelée tranquillement et sert de vache à lait au gouvernement au lieu de respecter son mandat de base qui était, avant manipulation, de fournir l’électricité aux Québécoises au meilleur coût possible, non pas de faire payer les clients captifs québécois pour jouer les hommes d’affaires internationaux.

Le Québec est un petit marché et pas seulement pour les sports. Autrement dit, si on laisse les lois des marchés jouer librement (en faisant comme si il existait des marchés), le Québec n’est pas un endroit intéressant pour vendre. La région de Montréal connaît une certaine concentration de population, mais dans le reste du Québec, l’occupation du territoire est bien dispersée. Pour ces raisons, le développement du Québec a été axé sur les énormes quantités de matières premières que nous avions. Sur ce plan, nous étions vraiment des nègres blancs d’Amérique et notre niveau de vie dépendait exclusivement de l’énorme quantité de ressources dont nous disposions, de notre proximité avec les États-Unis et aussi, il faut bien le dire, de cette blancheur qui changeait tout. Cependant, comme dans une économie de tiers-monde, nous n’avons à peu près pas développé d’industrie de transformation dite à haute valeur ajoutée, ce qu’auraient pu faire les chercheurs d’Hydro si on ne s’était pas ingénié à faire disparaître leurs inventions. Au moment où le coût et la longueur du transport ne comptent plus et où les Américains peuvent aller chercher ces ressources au Chili ou en Afrique, et aussi au moment où de plus en plus de matière première recyclée entre dans la fabrication de nouveaux produits, nos perspectives économiques s’assombrissent. Notre politique forestière, d’une incurie phénoménale, a fait reculer de plus en plus nos forêts exploitables, diminuant ainsi la taille des arbres à couper et ajoutant des coûts de transport importants. Pendant ce temps, le papier à recycler pour en faire du nouveau se trouve bien mieux à New York qu’en Abitibi. Quand la portion de recyclé atteint les 50 %, les usines n’ont plus de raison de se trouver chez nous, surtout quand le bois devient rare.

En plus, il faut ajouter que les marchés n’existent pas ailleurs que dans les discours des économistes, des hommes d’affaires et des politiciens. La situation économique qui aurait pu, dans les années soixante et même soixante-dix, mener à la souveraineté s’est maintenant largement compliquée. L’incertitude économique règne en maître. Partout dans le monde occidental, alors que les mesures de richesse crèvent à chaque année des plafonds historiques, des pans entiers de la population basculent dans la pauvreté. Alors que les profits atteignent des sommets, les salaires reculent et les revenus réels des familles régressent au niveau d’il y a plusieurs décennies. Cette incertitude économique liée à la difficulté de trouver à s’employer, crée une angoisse réelle face à l’avenir peu amène à susciter des velléités de changements drastiques. Or, les peurs économiques, exprimées grossièrement, comme dans le désormais célèbre « coup de la Brinks », ou dans la menace d’une récession, refroidissent les ardeurs de ceux qui hésitent.

Une fois le beau rêve économique évanoui et que les profiteurs de Québec Inc. soient partis avec la caisse de l’État, on nous propose l’économie sociale comme solution. L’économie sociale consiste à accepter qu’une fois que les riches sont partis avec l’argent, nous devons nous partager la pauvreté, les emplois précaires et mal payés dans des conditions qui auraient paru inacceptables il y a seulement vingt ans. Il est difficile d’imaginer que le Québec puisse se tirer d’affaire dans un système de libre échange sous le contrôle absolu des Américains avec une structure industrielle déficiente et des gouvernements de plus en plus orientés vers les politiques américaines.

Ce qu’il faut probablement retenir des années soixante est le rôle essentiel de l’État dans une économie de la taille de la nôtre.

P.-S.

Gaétan Breton

NOTES

[1] Notons que l’utilisation douteuse de l’expression « canadiens-français » ne se veut pas une exclusion de tous les autres groupes ethniques qui sont venus enrichir le tissu social du Québec. Ils doivent bien l’avoir enrichi, puisque les « canadiens-français » figuraient à la queue du peloton en 1960, ayant les moins bons emplois, les moins bien payés. Alors, loin de nous la velléité de laisser croire qu’il faut être tricoté serré pour avoir le droit de vivre au Québec, en fait, en 1960 les mailles étaient tellement relâchées qu’aucun nouvel arrivant n’aurait voulu s’associer (loin de s’assimiler et ainsi perdre la merveilleuse richesse de leur héritage culturel) à un peuple de perdants et d’exploités.

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