« Elle est chez qui la violence ? »

No 01 - sept. / oct. 2003

« Elle est chez qui la violence ? »

Un entretien avec le groupe Zebda

Motivés, Motivés ! Les Toulousains de Zebda le sont toujours. En studio, où ils ont réalisé un disque (Utopie d’occase) d’une grande intimité alliée à une rage – mais de celle qui fait danser – inépuisable. Sur scène, où on les a vus, à Montréal début août, rivaliser d’énergie avec une foule gonflée à bloc. Et en politique, bien sûr, où ils donnent un bel exemple de radicalité ouverte, militante et enthousiaste. À l’occasion de leur passage au Québec cet été, Mouloud Idir a rencontré Mustapha Amokrane et Magyd Cherfi.

À bâbord ! : Pour faire connaître un peu l’origine de votre groupe, rappelons que vous avez pris contact avec la lutte sociale dans les années 80. Dans le milieu associatif en France, vous avez été sensibilisés par la question de l’immigration. Bref, c’est dans ce bain que Zebda a pris naissance... Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

Magyd Cherfi : Il faut dire que nous avons été déterminés très tôt, dès l’enfance, par les travailleurs sociaux dans les quartiers nord de Toulouse. Plusieurs d’entre eux sont des ex-anars, des ex-maoïstes, des soixante-huitards, etc. À travers leurs activités d’éducateurs, d’animateurs, ils nous ont mis dans un bain de conscience politique mêlée à l’activité socio-culturelle. C’est ainsi que se fera progressivement la prise de conscience à travers les activités culturelles qui furent diverses : le théâtre, la vidéo et, bien sûr, la musique. Ils nous ont éclairés sur l’historique de l’immigration, de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Autant de questions que nous ignorions. Cette somme d’information accumulée nous a permis de réaliser que les valeurs de Liberté, Égalité et Fraternité que vante l’État de droit français ne nous concernaient pas réellement. Du moins, ces valeurs ne se laissaient nullement apprivoiser par notre vécu quotidien.

C’est comme ça que nous avons compris que nos problèmes étaient déterminés par un système politico-économique qui tendait à reproduire les formes d’exclusion et de hiérarchisation sociales auxquelles nous étions confinés. À vrai dire, il était assez naturel pour nous d’intégrer une perspective antilibérale et progressiste en général.

ÀB ! : C’est donc toutes les exclusions et les discriminations que vous viviez à l’échelle quotidienne qui vont vous mobiliser ?

Magyd : Oui, c’est la grande histoire de la discrimination qui nous a poussés à rejoindre le combat. On s’est d’abord rendu compte que l’état d’esclavage que vivaient nos parents avait beaucoup à voir avec notre sort. Très vite, à l’école, il y a une discrimination qui se fait et une grande part des enfants issus de l’immigration sont exclus du milieu scolaire et se trouvent dans l’obligation de chercher du boulot dès le plus jeune âge. Un boulot manuel très souvent.

ÀB ! : Et le talent musical qui vous anime, quelle est son origine ?

Mustapha Amokrane (Mouss) : Il vient de notre origine culturelle berbère. Culture qui a un sens particulier de la fête, une façon d’appréhender le monde, mêlée à l’envie de l’écriture de magie. Il faut dire aussi que nous sommes arrivés progressivement dans la musique, et ce, sans partir d’un talent artistique particulier. Nous avons appris le métier sur le tas à travers la scène et les multiples spectacles donnés en cours de route.

ÀB ! : Justement, au sein de la culture berbère, la musique semble jouer un rôle de résistance extraordinaire en luttant pour la démocratisation et la pluralité...

Mouss : Bien entendu, tout cela fait partie intégrante de notre histoire. D’ailleurs tout cela est lié à ce que nous entendons à la maison. Que ce soit Slimane Azem, Ait Menguellet, Matoub Lounes, autant de chantres écoutés par nos parents dont l’engagement politique et culturel est très fort. Cette dignité retrouvée dans la musique nous a touchés et marqués sans pour autant que nous en soyons captifs. Cela dit, ce n’est pas la seule forme et thématique musicale que nous privilégions. On aborde des tas de thèmes allant de l’amour à la misère dans les quartiers. L’important pour nous étant la fidélité avec notre milieu. Fidélité aussi avec les gens des différentes origines que nous avons connus et qui nous donnent cette ouverture et cette sensibilité envers la différence, que nous essayons de traduire dans nos chansons qui se veulent la description d’un univers plutôt prolétaire. Un univers riche en vérités, en drames, en joies, en façons de partager, en espoirs. Je crois que depuis toujours la musique a puisé son énergie dans des univers d’oppression et de domination. La musique est souvent la seule façon réelle et libre de s’exprimer.

ÀB ! : Mais dans votre cas l’engagement ne passe pas que par la musique.

Magyd : S’agissant de nous, il faut dire que nous avons saisi toutes les opportunités : le théâtre, la vidéo, etc. Ce qu’il faut surtout souligner c’est notre profonde joie et envie de vivre. En gros, une vie permettant de mêler plaisir et intelligence. La grande équation pour Zebda consiste à réunir ces deux critères qui ne vont pas forcément ensemble.

ÀB ! : Pourquoi ?

Magyd : Parce que les gens vivent ou perçoivent souvent l’intelligence comme quelque chose de sérieux, de triste, de sombre, de noir. On a souvent fréquenté des militants de mouvements politiques qui font don de leur vie à une cause, et tout est souvent fixé sur l’idéologique. Pour notre part, nous ne sommes pas totalement dévorés par l’idéologique ; on a envie de la notion de plaisir.

ÀB ! : En plus de ne pas être anéantis par l’idéologique, vous semblez aussi un groupe très pragmatique. D’où viennent cette conscience et cette lucidité ? Vous savez sans doute qu’au niveau de la chanson, la critique artistique du néolibéralisme est souvent récupérée par le marché. En lisant sur vous, je me suis rendu compte que vous en êtes très conscients.

Magyd (rires) : C’est notre histoire qui veut cela, je suppose que c’est très lié au fait que nous sommes des enfants de l’immigration. Nous sommes sans cesse interpellés par la tragédie de nos origines, de nos parents et des parents de nos parents. Ce qui fait de nous des enfants de la tragédie humaine. Des fils de parias en quelque sorte.

ÀB ! : C’est donc l’image que vous projette la société française ?

Mouss : Comme on y a grandi pendant des années avec la sensation de ne jamais s’en sortir et avec des expériences de rejet, seul le champ associatif nous paraissait être la voie pour aspirer à un quelconque mieux-être. Ce qui développe en nous un regard sur le système très imprégné par notre expérience d’adolescents dans le quartier. Disons que le fait de manquer de tout crée un rapport et un regard particuliers sur le système.
Cela dit, la radicalité de notre jugement ne doit pas être un frein à une amélioration éventuelle de notre sort ou à une éventuelle possibilité de s’en sortir. C’est ainsi qu’aujourd’hui nous n’avons pas du tout l’impression de trahir quoi que ce soit du fait de notre popularité. Il nous faut désormais assumer cette contradiction : rester fidèle à notre entourage tout en assumant notre « réussite ». Paradoxe que nous résumons par la formule suivante : on a rêvé d’Hollywood en passant par Moscou !

ÀB ! : Par contre, quand on sort de l’enfer, est-ce que ça garantit toujours cette colère qui vous anime ?

Mouss : Quand on pense sortir de l’enfer, on se rend vite compte que l’on n’en est pas vraiment sorti. On s’aperçoit rapidement qu’on rentre dans un autre, au niveau personnel et individuel. Quand on quitte son statut de misérable, de défavorisé, on se rend vite compte que l’on est perturbé par nos propres pertes de repères. Chez nous encore plus du fait de notre conscience politique qui nous renvoie sans cesse l’image de notre jeunesse et de notre entourage. Le plus dur étant désormais de rester en contact avec notre environnement.

ÀB ! : Parce que vous avez quelque part l’impression que votre popularité vous détache du réel ?

Mouss : Oui, bien sûr, parce qu’on en vient. Lorsqu’on voit quelqu’un qui réussit, on se permet facilement d’avoir des a priori sur lui et c’est souvent légitime.

ÀB ! : Magyd, est-ce que vous partagez le commentaire de Mustapha ?

Magyd : Absolument ! On a rapidement compris, du fait de notre réussite économique et sociale, que notre chance provoque un gouffre. De fait, le succès intègre une séparation avec votre milieu, fut-il familial. On commence à vous ménager. Toute notre lutte étant désormais d’être à leur diapason.

ÀB ! : Abordons, à présent, le côté politique de votre action au niveau municipal à Toulouse. Expliquez-nous votre engagement sur la liste Motivé-es aux côtés de la Ligue Communiste Révolutionnaire.

Mouss : On a partagé un bout de chemin avec la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) à Toulouse. Cependant, cela s’est fait dans une perspective de positionnement politique tout en étant en dehors des appareils politiques classiques. Sur ce plan, il faut dire que le vecteur culturel nous a permis de créer beaucoup d’espaces d’expression et de les investir en permanence.

S’agissant de la LCR, nous avons commencé par leur dire que leur fête annuelle laissait à désirer et qu’on était volontaires pour l’organiser. Ce lien découlait du fait qu’on rencontrait sans cesse leurs militants dans les différentes activités et manifs auxquelles nous participions. On s’est rendu compte ainsi de nos affinités politiques sur plusieurs questions.

ÀB ! : Quelles sont, de façon plus précise, ces affinités ?

Mouss : C’est les sans-papiers, l’immigration, la défense des salariés, des plus démunis en général. Bref, des principes politiques que nous jugeons progressistes. Là-dessus on a rapidement accordé nos violons. On est vite arrivés à s’entendre et c’est ainsi que nous avons produit ensemble le disque Motivé-es. Un disque composé de chants de lutte qui a connu un succès phénoménal et inattendu. Chants repris d’ailleurs pendant les manifs. Nous tenons à dire que c’est un disque réellement militant du fait que nous sommes parvenus à le produire en dehors des maisons de disque et de production classiques.

Ensuite, au bout de quelques années, notre implication quotidienne à Toulouse nous a conduits aux élections municipales. Du fait de notre « notoriété », plusieurs partis politiques venaient nous voir en nous promettant d’être au chaud sur leur liste, à leurs côtés – au fond de la liste bien entendu (rires) ! On leur a répondu par un appel dans la presse dans lequel nous précisions que nous étions disposés à participer aux élections, pour peu que l’on fasse de nos préoccupations un véritable engagement. C’est ainsi qu’à l’appel de la LCR, nous avons élaboré la liste Motivé-es en vue des municipales de 2001 à Toulouse. Liste qui nous a permis de recueillir 13,5 % au premier tour et quatre élus. Ce fut, à vrai dire, une expérience énorme qui nous a vite dépassés. Expérience que nous avons initiée et menée en dehors et à côté des partis politiques classiques, aux côtés de militants syndicalistes, de militants associatifs, de féministes…

ÀB ! : S’il y a bien un terme qui caractérise votre parcours, c’est bien celui d’autonomie. Qu’est-ce qui caractérise ce désir ?

Mouss : On a toujours eu une perception particulière du rôle qu’on devait jouer. Désir de ne pas être perçu comme des Arabes de service exploitant la détresse de leurs proches, et de ne pas servir d’alibi aux partis classiques. On devait, de notre point de vue, être également porteurs d’une certaine exemplarité. Il faut dire aussi qu’on a été marqués par les pratiques passées des différents partis politiques qui ont utilisé les gens issus de l’immigration dans leurs ambitions politiques. Ces derniers justifient souvent leur opportunisme par un certain entrisme. Quant au rôle marginal qui leur était dévolu, ils le justifient par l’idée stipulant que l’opinion publique française n’est pas vraiment prête à voir des frisés et des Mohammed défiler à l’écran et dans les quartiers huppés. On ne veut pas choquer certains esprits. S’insurgeant contre cet esprit, nous avons décidé de mettre Salah Amokrane comme tête de liste à Toulouse, ce que personne n’a jamais fait auparavant.

ÀB ! : Vous êtes un groupe tellement engagé, vous n’avez pas l’impression de heurter dans leur quiétude certains groupes issus de l’immigration ?

Magyd : Ça dépend lesquels, on est pas tous fait dans le même moule. Dans la jeunesse issue de l’immigration, on retrouve absolument tous les genres.

ÀB ! : À l’exception de certains groupes de rap qui recèlent un certain fond idéologique…

Magyd : Pas forcément !

ÀB ! : Je parle de certains groupes…

Magyd : Un fond idéologique dans le rap, c’est un peu raccourci. On retrouve davantage de rage que de démonstration idéologique.

ÀB ! : Que leur manque-t-il alors ?

Magyd : Du fait de leur exclusion, dès le plus jeune âge, plusieurs d’entre eux développent davantage un discours de riposte, voire de réaction. C’est d’autant plus compliqué que la majorité de ces chanteurs est née en France. Ils sont même parfaitement intégrés. À un moment donné, ils finissent par se dire qu’ils ne sont pas chez eux, du fait de l’indifférence générale à leur sort. Et quand on les questionne, ils nous répondent en nous disant qu’ils se considèrent comme Algérien, Tunisien, Sénégalais, etc. Ils ne diront jamais qu’ils sont Français.

ÀB ! : Là je comprends. Dans votre cas, j’ai cru comprendre que vous vous considérez comme Français et que vous tenez à le répéter.

Magyd : C’est tout de même douloureux d’avoir à répéter que vous êtes Français alors que vous êtes né dans ce pays et que vous partagez ses valeurs. Le répéter, c’est sans doute souligner que la société vous renvoie sans cesse l’image de votre propre sort. On n’est pas Français, surtout aux yeux d’une société et d’une administration qui nous perçoivent toujours comme des étrangers.

Mouss : Ou bien, nous sommes une nouvelle sorte de Français. Il y a dans notre traumatisme ce qu’on a pu vivre en allant en Algérie, dans la Kabylie de nos parents, où on nous percevait que comme des émigrés. Finalement même là-bas on est pas chez nous !

Contrairement à beaucoup de Français d’origine algérienne qui ont une vision fantasmatique du pays de leurs parents, nous avons eu la chance d’aller chaque été en Algérie. Ce qui nous a permis de bien intégrer et cerner cette question complexe de l’identité. Complexe, parce qu’à 15 ans, au lieu de vivre une jeunesse ordinaire, nous nous interrogions sur la nature de notre identité : sommes-nous Français ou Algériens ? Ce qui est beaucoup plus compliqué que d’être Algérien en Algérie ou Bourguignon en Bourgogne !

Ce traumatisme a toutefois ses « avantages » : cela nous a éveillés contrairement à beaucoup qui n’ont aucune idée de ce qu’est vraiment l’Algérie. Ça nous a permis également de mieux cerner ce qu’est la France d’aujourd’hui et la pluralité des origines qui composent sa mosaïque.

ÀB ! : Justement, cette Kabylie dont vous êtes originaires est en ébullition depuis avril 2001. Quel est le sentiment général qui vous anime quand vous pensez à cette Kabylie et à l’Algérie ?

Magyd : Ta question est difficile. Tout ce que je peux dire est que je me sens malheureux parce que je n’arrive pas à faire le lien entre ces deux choses qui m’habitent, qui sont à moi et qui sont l’Algérie et la France. Donc qui sont forcément aussi la Kabylie.
Cela dit, il faut à présent faire l’analyse des désastres de la colonisation, de la décolonisation, de la post-colonisation. L’un de ces désastres est sans conteste le sort qui afflige cette partie berbérophone de l’Algérie qui n’a pas le minimum vital pour qu’elle puisse s’épanouir politiquement, socialement et culturellement. Je suis là, je pleure mes cousins et le triste sort qui est le leur. Je…

Mouss : Que peut-on peut dire aujourd’hui de la Kabylie en ébullition, si ce n’est de rappeler que ses revendications sont des balises, des gardiennes de ce qui reste à sauver. Mais, le poids du drame actuel est tellement énorme qu’on se rend compte que l’Algérie a subi d’une manière flagrante et énorme le poids du régime actuel et de la globalisation.

ÀB ! : Donc pour vous, la solution ne viendra pas de la seule Kabylie. Mais, la revendication qui émane de Kabylie pourrait être un moteur pour une sensibilisation à l’échelle nationale…

Mouss : La solution viendra de l’ensemble des Algériens, de plusieurs années de réflexion et de la démocratisation effective d’un pays qui n’en est pas encore là…

ÀB ! : Quel est le message global que vous aimeriez adresser aux Québécois comme mot de la fin ?

Magyd : Simplement leur dire de tenir bon et qu’ils ne sont pas seuls à espérer à un autre monde. À l’instar de ce que tentent de faire aboutir ce que les médias désignent par le terme d’altermondialistes.

Mouss : Oui, je suis d’accord avec Magyd, d’autant plus qu’il suffit d’une simple réflexion pour s’apercevoir que même les enjeux que nous vivons à l’échelle locale sont d’essence globale. Il s’agit aussi de dénoncer la répression que nourrit le néolibéralisme, à l’instar des militants brutalisés cette semaine à Montréal pour avoir dénoncé l’agenda élaboré par les différents ministres des finances réunis à Montréal.

Thèmes de recherche Immigration, refuge et racisme, Musique
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