Le bonheur est dans la lutte

No 01 - sept. / oct. 2003

France, printemps 2003

Le bonheur est dans la lutte

par Christian Brouillard

Un malaise social couvait depuis quelques mois en France, en fait, à partir de la rentrée de septembre 2002 où on avait vu les luttes se multiplier dans de nombreuses entreprises, les salariées s`opposant à des fermetures ou à des licenciements massifs. Puis, la menace s`est concrétisée avec l`annonce, par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, de procéder à une réforme du système de retraite et de décentraliser l`éducation nationale.

Quels étaient les enjeux de ces mesures qu’on peut pleinement qualifier de néolibérales ? Avec la réforme des retraites, l’État entend allonger la période de cotisations (de 37 à 41 ans de vie salariée) pour aboutir ainsi à une baisse drastique du niveau des retraites. Cette baisse est inéluctable car il sera de plus en plus difficile pour les salariées des secteurs public et privé de pouvoir répondre aux exigences d’un tel allongement de durée des cotisations. Si on prend l`exemple de cette multitude de personnes qui vivent de petits boulots précaires et à temps partiel, il leur sera à peu près impossible de cumuler le nombre d’années nécessaires pour une retraite décente. En filigrane, il s’agit pour l’État francais de développer la privatisation (ou capitalisation) du système public de retraite (basé sur la répartition), car celui-ci deviendra nettement insuffisant. Les couches les mieux nanties du salariat pourront alors toujours se tourner vers les compagnies d`assurances privées et les fonds de pension, ceux-ci n’attendant que le feu vert pour se précipiter vers ce nouveau marché.

La décentralisation de l’éducation procède de la même logique car, en refilant certaines responsabilités ainsi que la note aux collectivités territoriales (régions, communes et départements) qui n’ont pas vu, par ailleurs, leurs moyens financiers augmenter pour autant, la tentation de privatiser de larges pans du système éducatif est largement ouverte.

Une riposte massive

Face à ces défis posés par l’État francais qui entend restructurer la sécurité sociale dans un sens toujours plus en accord avec le néolibéralisme (voir les engagements de Chirac et de Jospin au Sommet européen de Barcelone en 2001), la réponse des salariées du secteur public français a été à la hauteur : elle fut massive, d’un ordre de grandeur plus important encore que le mouvement de décembre 1995 et, pour beaucoup, proche de ce que fut mai 68. Parti du milieu de l’éducation, le mouvement de grève a fait tache d`huile vers les autres catégories de travailleurs et travailleuses : cheminots, professionnels, fonctionnaires, etc. Comme l’a relevé Stéphane Sirot, cette grève a surgi de la base et elle s`est diffusée établissement par établissement, longtemps sans appel à la généralisation de la part des grands syndicats professionnels [1]. L’enracinement à la base du conflit explique, selon Sirot, la durée exceptionnellement longue du conflit, du moins dans le secteur de l’éducation nationale. Cette vague devait culminer avec les manifestations monstres du 13 mai 2003, suivies par d`autres journées nationales d’action dont celle du 10 juin qui fut particulièrement dure, ponctuée par de nombreux heurts avec les forces de l’ordre. Fait à noter, des salariées de nombreuses entreprises privées, contrairement à ce qui s’est passé en 1995, ont participé aux grèves et manifestations.

Manque de coordination

L’idée du déclenchement d’une grève générale était donc à l’ordre du jour. Elle ne s’est malheureusement pas concrétisée, car les grandes directions syndicales (CGT, CFDT, FO, SUD) se sont contentées d’une stratégie au compte-goutte, appelant à de simples journées de grève de 24 heures et à de grandes manifestations. Comme le notait une analyse du mouvement, les confédérations n’ont pas assumé leur fonction qui consiste à coordonner tous les secteurs professionnels dans une même lutte. Nous avons essayé de le faire spontanément avec des AG interprofessionnelles locales, des coordinations et des comités de grève [2]. Malgré cette spontanéité déployée par la base, le mouvement n’a pu se développer plus avant en brisant le carcan des intérêts catégoriels. Quant à l’opposition politique de gauche, partis communiste et socialiste, sa réaction fut pour le moins insignifiante et même, comme dans le cas des sénateurs socialistes Rocard, Delors et Attali, carrément progouvernementale.

Face à ces obstacles, il n’est pas étonnant que le mouvement se soit épuisé et que les réformes aient été adoptées le 24 juillet par le Parlement français. Cependant, le mouvement de lutte devait rebondir avec l`ouverture du conflit engagé par les intermittentes du spectacle qui dénonçaient un accord signé entre le patronat, l’État et les syndicats, accord qui sabrait sérieusement dans leur couverture sociale. Les intermittentes ont sérieusement perturbé les différents festivals et événements culturels qui devaient avoir lieu cet été. À la fin août, rien n`était encore réglé, le conflit perdurant. Par ailleurs, la rentrée risque d’être chaude pour l’État français, de nombreux employées du secteur public entendant reprendre la lutte. Cette résolution s’est renforcée avec la grande rencontre du Larzac, début août, où s`est esquissée une convergence entre le mouvement altermondialiste et les manifestantes de mai-juin, convergence qui permet d’espérer la construction d’un plus grand rapport de force contre le gouvernement et la logique libérale prédominante.

Une passerelle avec le mouvement altermondialiste

Ainsi donc, malgré sa défaite provisoire, le mouvement de mai-juin 2003 a réussi à tisser des passerelles avec l’autre grand mouvement de contestation anticapitaliste de notre époque, le mouvement antimondialisation. Par ailleurs, il a imposé un début de vrai débat en exposant clairement ce fait que l’État et le patronat voulait laisser dans l’ombre : le financement des retraites, de l’éducation et de la sécurité sociale pour les intermittentes du spectacle est une question de répartition des richesses produites. Question corollaire : ces richesses doivent-elles être accaparées de plus en plus par le capital ou être redirigées vers le salariat pour que celui-ci puisse valoriser les temps hors travail (retraite, chômage, pause professionnelle, etc).
Or, il ne faut pas se faire d`illusions, et cela aussi, le mouvement l’a démontré, la question de la répartition de la richesse relève d’un rapport de force social. Le mouvement des salariées français a réussi, à la base, à esquisser un rapport de force mais il n’a pas pu ébranler l’inertie des directions syndicales et politiques. Le prochain défi sera de redéfinir un syndicalisme de combat, contrôlé essentiellement par la base et capable de surmonter les frontières professionnelles. Cependant, par-delà cet objectif, il y a toute une politique de gauche à réinventer, une politique qui soit capable de réaliser la convergence de divers fronts de luttes (syndical, altermondialiste, culturel, communautaire, etc.) pour qu’enfin, un autre monde soit possible. Et cela, comme disait le dessinateur Gébé, c`est pas triste. Décidément, le bonheur est dans la lutte !


[1Stéphane Sirot, « Les grèves, une production d`identités », L’Humanité, 24 juin 2003.

[2« Grève contre les réformes gouvernementales : bilan et perspectives », Courant syndicaliste révolutionnaire, juillet 2003.

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