Cours « social libéral » au Brésil de Lula

No 01 - sept. / oct. 2003

Cours « social libéral » au Brésil de Lula

par Pierre Mouterde

État de Rio Grande do Sul. Vila Nova do Sul, le 9 août.

Temps froid d’hiver : ils sont tout près de 800, hommes, femmes et enfants, installés au bord de la route, sous de grands eucalyptus et dans des tentes de plastique noir, à deux pas de Vila Nova do Sul. 800 paysans sans terre du MST (Mouvement des sans terre) marchent depuis 60 jours vers San Gabriel pour tenter d’atteindre les 13 200 hectares de terre inexploitée du grand propriétaire brésilien Alfredo Southall. Avec l’ultime objectif de pouvoir s’y installer !

Si la scène – au Brésil de l’inégalité foncière – est somme toute banale, elle n’en a pas moins pris cette fois-ci une autre allure. Depuis l’arrivée à la présidence de Lula, les enjeux sociopolitiques se sont soudainement tendus, soulevant comme jamais espoir, mais aussi frustration et désorientation.

Selon la constitution brésilienne, le président a en effet le droit d’exproprier des terres, « pour utilité sociale », quand elles ne sont pas travaillées, et c’est dans le cas des terres de San Gabriel, ce que Lula a fini par faire en mai dernier. Sauf que cette fois-ci la mesure a été invalidée rapidement par les tribunaux pour vice de forme, le propriétaire n’ayant pas pu préalablement être informé, selon les normes légales, par les techniciens de l’INCRA (Institut national de la colonisation et de la réforme agraire). Et pour cause, la route conduisant à la propriété avait été barricadée, interdisant tout déplacement des fonctionnaires. Résultat : l’affaire s’est retrouvée, en attente de résolution, devant la Cour suprême. De quoi rapidement soulever les passions !

Les grands propriétaires à l’offensive

Alors que le MST organisait dans l’Etat de Rio Grande do Sul une marche pour faire connaître le bien fondé de sa cause, les grands propriétaires terriens de la région décidaient de passer à l’offensive, en faisant monter les enchères. Un véritable travail d’agitation à l’échelle de l’État, relayé par les grands médias de droite assoiffés de sensationnalisme : groupes de propriétaires harcelant les marcheurs (tirs d’armes automatiques la nuit), poursuites devant les tribunaux, tracts incendiaires et haineux (« On doit exterminer ces rats » sic !), meetings et réunions appelant à se mobiliser et à arrêter la marche (« L’invasion commence à la campagne, elle est maintenant en ville »).

On comprendra la situation difficile du MST qui, tout en ne voulant rien céder sur le fond, s’est vu obligé de calmer le jeu, d’autant plus qu’ailleurs au Brésil les assassinats de ses militants s’étaient multipliés. Et le jour de ma visite, le ton parmi les dirigeants du camp est des plus posés : « ces tracts, c’est un signe de leur faiblesse (…), c’est dans la paix que nous arriverons à San Gabriel ». Ce matin, c’est d’ailleurs fête au campement. Un propriétaire terrien de San Gabriel – rompant le cercle de la peur – a décidé de venir apporter son appui aux marcheurs, en leur offrant non seulement de la viande pour leur repas de midi (la première fois depuis 60 jours), mais encore une terre sur laquelle ils pourront camper à leur arrivée à San Gabriel. Alors tout le camp – chants, slogans, discours et « mystique » à l’appui – le célèbre chaleureusement. Avec une force, une détermination et une assurance de finir par l’emporter d’autant plus étonnantes que les conditions de vie de ce campement itinérant en plein hiver (pluie et vents, 5 degrés le matin), semblent terriblement dures et précaires.

Deux semaines plus tard, la nouvelle tombera néanmoins sans nuance : la Cour suprême donnait raison au grand propriétaire (8 voix contre 2), pendant que le gouvernement de Lula annonçait sa volonté d’en respecter la décision. Et même si après bien des péripéties, les Sans terre purent arriver le 16 août à San Gabriel, ce sera sans avoir obtenu l’autorisation de s’installer sur l’immense propriété, alors que n’y travaillent actuellement que 40 personnes (sur une superficie grande comme la moitié de la Belgique) et que les dirigeants du MST y avaient préparé un plan d’occupation permettant d’y faire vivre plus de 5000 personnes. Sans même parler du fait qu’il y a au Brésil plus de 56 millions de personnes, sans emplois ou sous employées, connaissant l’indigence (sur une population totale de plus de 170 millions), et que les 50 000 plus grands propriétaires (0,83 % de tous les propriétaires) possèdent 43,5 % de toutes les terres cultivables.

Après l’espoir, le désenchantement !

Cette histoire est on ne peut plus révélatrice de ce qui est en train de se jouer actuellement au Brésil. Alors que les mouvements sociaux, les secteurs populaires et la gauche brésilienne avaient mis de grands espoirs dans l’arrivée au gouvernement du président Lula, voilà que la désorientation, voire le désenchantement commence à s’installer dans leur rang. Car c’est un fait : plus les mois passent, plus le gouvernement de Lula semble prendre un cours délibérément « social-libéral », se contentant de plaquer quelques mesures sociales exagérément amplifiées (le plan « faim Zéro ») sur une stratégie gouvernementale très durement néolibérale. C’est par exemple ce qui explique que le ministère du développement rural dirigé par le très à gauche Miguel Rossetto a moins d’argent que son prédécesseur (sous le gouvernement Fernando Henrique Cardoso) pour soutenir l’installation des paysans sans terre. C’est aussi ce qui explique les dures mises en garde adressées aux militants du MST par Lula, pour qu’ils respectent « la loi et l’ordre » (« Je ne tolérerai aucun type d’illégalité (…), la radicalisation en ce moment ne bénéficie à personne », dixit Lula le 11 août). C’est ce qui explique enfin la fameuse loi votée en août dernier sur le régime des retraites qui, au-delà des réformes nécessaires que ce dernier devait connaître, a repris point par point les conseils néolibéraux du FMI en la matière (augmentation de l’âge de la retraite et des cotisations, ouverture à des régimes privés, etc.).

Que faire ?

On comprendra, dans ce contexte, les déchirements et la désorientation que les forces de gauche brésiliennes sont en train de vivre, particulièrement celles qui depuis 20 ans ont activement milité dans les cercles du PT. D’autant plus que Lula et son groupe de partisans cherchent à y faire respecter une discipline très stricte, menaçant d’expulsion tout député ou sénateur du parti qui se refuserait à voter les mesures prises par son gouvernement. Trois déjà sont sur la sellette pour avoir voté contre la loi sur les retraites et huit autres menacés pour s’être abstenus. Que faire dans ces conditions ? Regagner la majorité à l’intérieur du PT ? Quitter le PT ? Fonder un autre parti ? Le débat fait rage parmi les plus militants, sans qu’il soit pour l’instant facile de trouver une solution qui fasse consensus et évite à court terme la fragmentation complète de la gauche. Car Lula continue à garder la confiance (encore peu érodée) d’une bonne partie de l’électorat et beaucoup de militants n’arrivent pas encore à imaginer que 20 ans d’efforts militants sont en train de déboucher sur de telles impasses. Et de manière définitive !

« Il n’y a qu’une seule chose que je souhaite, c’est que nous passions au plus vite à travers ce difficile moment », me confiait José C. Correa, un des représentants d’une des tendances de la gauche du PT au forum social mondial. Il n’y a sans doute pas plus belle formule pour rendre compte des déchirements qui hantent aujourd’hui une bonne partie de la gauche brésilienne !

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