Dossier : La réingénierie de (...)

Table ronde

Les 150 premiers jours du gouvernement libéral

L’arrivée au pouvoir du gouvernement libéral a suscité bien des angoisses. Pour en discuter, À bâbord ! a réuni les représentants de quatre groupes importants dans notre société : Lorraine Guay, du collectif D’Abord solidaires, Molly Alexander, de l’Union des forces progressistes, Arthur Sandborn, du Conseil central du Montréal métropolitain (CSN) et François Saillant du FRAPRU. Nous résumons ici – sur la base de deux grandes questions de fond – l’essentiel de leurs propos.

1- Gouvernement Charest : rupture ou continuité ?

Les mesures prises par les deux gouvernements peuvent effectivement se ressembler. Mais il semble que l’esprit qui anime le gouvernement Charest soit nouveau. C’est l’idéologie du néolibéralisme qui, sans éléments modérateurs, fonctionne à plein gaz. Par exemple, il est vrai que le Parti québécois s’était déjà attaqué à l’article 45 du Code du travail parce qu’il empêchait les entreprises de sous-traiter une partie de leurs activités – dans le but de renvoyer du personnel syndiqué. Mais les libéraux veulent l’affaiblir plus encore et leur gouvernement a commencé le nettoyage de l’État. Il a aboli le ministère de la condition féminine et ne semble pas très enclin à appliquer des mesures d’équité salariale. Il met un frein au développement du réseau public des Centre de la petite enfance (CPE), augmente les frais pour les parents et lance un mouvement de privatisation des garderies. De plus, il restreint encore les critères d’accès à l’aide juridique et ignore superbement, dans son budget, et la lutte à la pauvreté et le soutien aux régions.

L’idéologie libérale, libérée...

Le changement est profond. Avant, les combats servaient à faire avancer les choses, depuis quelques mois, ils servent à ne pas trop reculer. Par exemple, le gouvernement péquiste avait prêté l’oreille aux arguments des propriétaires sur la question du contrôle des prix des loyers. Le nouveau gouvernement a quant à lui donné un contrat important à une firme de consultants pour s’assurer, non pas des abus qu’il aurait pu y avoir par rapport aux rénovations et aux hausses consenties, mais pour évaluer si le contrôle des prix ne serait pas une cause importante de la pénurie de logements à laquelle nous faisons face, à chaque année.

De leur côté, les investissements promis dans le budget Marois pour la construction de logements sociaux ont fondu comme neige au soleil dans le budget Séguin. On a coupé de 25 % les fonds alloués précédemment pour l’entretien des HLM, ce qui est dramatique quand on considère le vieillissement de ce parc de logements. De plus, on annonce que le gouvernement veut faire baisser le nombre d’assistés sociaux. Évidemment, le ministre a dit que sa façon de le faire serait de les mettre au travail. Cependant, on ne voit pas beaucoup comment il pourrait le faire avec les moyens que le gouvernement s’est donné. Donc, le mouvement paraît assez semblable à celui qu’on connaissait avant, avec tous les parcours obligatoires et les coupures de prestations assorties, mais il s’accélère avec ce gouvernement et cette accélération pourrait être catastrophique.

La révolution du bon sens

Le gouvernement annonce la « révolution du bon sens ». Cette révolution passe par une « réingénérie » de l’État. Le ministre de la santé, fort réputé dans le milieu de la neurochirurgie, n’est pas nécessairement un administrateur chevronné. Il présente le système de santé de l’Alberta comme étant un modèle. Or, on sait que c’est en Alberta que l’idéal canadien du système public de santé est le plus fortement menacé. L’abolition des Régies régionales au profit d’une structure contrôlée exclusivement par les administrateurs d’établissements de santé vient sonner le glas de toute participation citoyenne aux orientations du système de santé et de services sociaux. Le gouvernement libéral ressemble en ce sens au gouvernement républicain qui sévit aux États-Unis.

La question du « no fault » que le gouvernement veut modifier est aussi préoccupante. L’abolition du « no fault » ouvrirait la porte à des poursuites sans fin comme on le voit aux États-Unis. On pense toujours aux conducteurs ivres, mais d’autres raisons que l’ivresse peuvent provoquer des accidents et les conducteurs pourraient toujours être poursuivis. Même les compagnies d’assurances auraient déclaré que les primes allaient augmenter pour couvrir des montants de responsabilité beaucoup plus importants.

De plus, la question de l’équité salariale ne fait pas partie des priorités de ce gouvernement et risque de devoir être encore reportée. On peut donc voir une continuité entre les deux gouvernements, mais il faut remarquer que celui-ci y va plus directement et plus vite.
Effectivement, maintenant, les positions sont plus claires. Les acquis sociaux sont menacés et il faut s’organiser pour les protéger. Mais, par contre, on risque de tomber dans l’action préventive et de se consumer dans les luttes de détails. Il faut retourner aux questions fondamentales et tisser des liens avec les groupes affinitaires. Il devient impérieux de commencer la mise sur pieds des programmes sérieux d’éducation politique.

Il faut identifier clairement les reculs qui découlent des politiques du gouvernement. Par exemple, sabrer dans la fonction publique a peu de chances de soulever l’indignation de la population, convaincue qu’elle est que les fonctionnaires sont payés trop cher et ne font rien. La diminution des services qui va en résulter sera probablement imputée à l’inefficacité des fonctionnaires et non pas à la réduction de leur nombre. En conséquence, quand on parlera de privatiser les services, cette solution semblera providentielle.

Au ministère de la santé, les principaux piliers, y compris le ministre principal, sont tous des médecins. Or, on le sait, ce ne sont généralement pas les préoccupations sociales qui les animent le plus fortement. Donc, on peut s’attendre à des reculs de ce côté. Élimination des régies régionales, c’est déjà fait, leur remplacement par des conseils régionaux formés des directeurs d’établissements de santé, ce qui suppose une dynamique tout à fait différente.
En éducation, on doit aussi s’attendre à un sérieux ressac. À partir de l’abolition de l’aide pour l’achat de fournitures scolaires, dont on ne fait rien par ailleurs pour contrôler l’augmentation des coûts, jusqu’à une augmentation appréhendée des frais de scolarité, il n’est plus question d’avancer. On se bat donc pour rester où on est, c’est la politique du moindre mal.

Le conditionnement idéologique international

Ce changement de cap reflète ce qu’on retrouve partout dans le monde, en ce moment. Partout les acquis sociaux sont mis en danger. Le travail coordonné de l’OCDE, du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque mondiale élimine petit à petit ce qui restait encore de filet social aussi bien dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. Le rôle de régulateur joué par l’État est remis en question partout sur la planète, un capitalisme de plus en plus sauvage s’installe au pouvoir, avec ses organismes comme l’OMC. Quand d’un côté on coupe l’aide aux entreprises, c’est bien, mais il faut encore considérer les effets que ces mesures auront sur les travailleurs et le niveau des emplois.
Quand l’économisme triomphe, le déficit démocratique augmente. Les structures de consultation sont de plus en plus éliminées. Même si ces structures ne produisait pas nécessairement ce qu’on peut appeler la démocratie participative, elles formaient des lieux de rencontre et exerçaient une certaine influence. Leur disparition constitue un recul de la démocratie.

Avec l’arrivée des libéraux au pouvoir, la question nationale est remise aux calendes. Des libéraux à Québec et à Ottawa, quelle belle combinaison pour gommer la différence québécoise et faire accepter tout ce qui bloquait encore, même si la super-structure était déjà inscrite dans la plate-forme électorale du Parti québécois.

La situation internationale crée un bloc derrière les politiques libérales. Même si le programme de Charest n’était pas aussi clair que celui de Harris et bien que Charest ait défendu les fonctionnaires et les programmes sociaux durant le débat, contre les projets de coupures de Mario Dumont, il applique une politique similaire à celle prônée par l’ADQ. Par exemple, la hausse annoncée des tarifs d’Hydro-Québec (car annoncer que la Régie de l’énergie va étudier la question c’est annoncer que la décision est prise) ou la hausse des sommes à verser en vertu de l’assurance médicaments témoignent du fait que le gouvernement libéral a fermement décidé de couper dans les mesures sociales et d’augmenter les prélèvements. Donc, d’un côté on va se faire de la publicité en prétendant baisser les impôts, mais de l’autre on va financer ces réductions d’impôt par des coupures de services et des hausses de tarifs. Encore une fois, on assiste à une accélération du virage néolibéral et mondialiste.

Le financement des baisses d’impôts va se faire de plusieurs façons. La remise en question de l’article 45 du Code du travail dans le secteur public et le recours à la sous-traitance par l’État se situent dans cette perspective – ce qui en fait un enjeu majeur. Les compagnies tendent de plus en plus à sous-traiter leurs activités à des entreprises plus petites dans lesquelles les employés ne sont pas syndiqués, sont payés moins cher et surtout ont de très mauvaises conditions de travail sans parler des avantages sociaux quasi inexistants. C’est le mouvement actuel tant dans les entreprises que dans les administrations publiques. On a des quotas de sous-traitance à atteindre. La plupart des récentes grèves sont liées à ce phénomène. Lorsqu’on annonce que 10 % des employés seront remerciés, cela correspond généralement à un octroi de la même proportion des activités en sous-traitance. En plus, les employés ainsi mis à pied sont de moins en moins bien protégés et le seront encore bien moins si on joue dans l’article 45.

L’arrivée de Paul Martin au pouvoir à Ottawa ne va pas arranger les choses. Il est un représentant type de la droite. Le duo Martin-Charest risque de faire des ravages profonds dans la vie quotidienne des travailleurs au bénéfice des multinationales. Par exemple, dans les chroniques des catastrophes annoncées, on peut s’attendre à une ratification de l’entente sur l’Accord général sur le commerce des services, négocié actuellement dans le cadre de l’OMC et repris dans le projet de ZLÉA. Une telle entente va mettre tous les services publics à la merci des entreprises privées avec toutes les conséquences que cela implique comme on l’a vu dans les pays où la privatisation est déjà très avancée et comme le système de santé américain en témoigne. Le Parti québécois, au moins, avait pris position contre l’article 11 de l’ALÉNA. Ceci dit, ça n’a jamais empêché cet article de s’appliquer au Canada, incluant le Québec, et aux poursuites de se faire contre le Canada entier avec les sanctions et les limitations que cela implique.

2- Quelle riposte envisager ?

Le Québec est dans le monde. Nous devons donc modifier nos façons de voir et connecter nos luttes avec celles des autres qui sont touchés par les mêmes problèmes. La nouvelle donne résultant de la mondialisation va provoquer des changements profonds dans la façon de concevoir nos luttes. Les questions locales vont devoir être arrimées à des idées plus globales pour intégrer plus d’intervenants et mobiliser le plus de gens possible, ici et ailleurs.

Les formes de la lutte à venir

Il ne faut pourtant pas renoncer aux luttes sectorielles, elles vont se faire sur des questions qui touchent à la vie quotidienne (ex. : les garderies). Mais il va aussi falloir dépasser ce niveau. On a souvent, au cours des dernières années, manqué des occasions de se coaliser sur des questions d’intérêt général. Le déficit zéro, par exemple, a touché tout le monde d’une manière ou d’une autre. Tout devait aller mieux après avoir atteint le niveau zéro, mais on ne cesse de nous annoncer de nouvelles coupures. Après le déficit zéro ce sont les remboursements de la dette qui sont invoqués et les lendemains ne chantent toujours pas, ou ils chantent faux. Maintenant, on nous parle de baisses d’impôts qui seront financées par des coupures. Ces baisses d’impôt sont sensées relancer l’économie par une relance de la consommation. On tourne en rond. Il devient impérieux de garder le cap sur les grandes revendications communes et comprendre la nécessité de s’unir, car en face, du côté des entreprises transnationales, l’organisation s’améliore de plus en plus. Il faut lutter, bien sûr, contre les effets particuliers des politiques mondialistes actuelles, mais il est surtout crucial de lutter globalement contre la logique de plus en plus affirmée du capital qui utilise les humains comme des ressources, jetables après usage.

Les nécessaires luttes sectorielles sont donc à prendre comme des tremplins vers un lieu commun des revendications, où le plus grand nombre pourrait se retrouver. Nous devons répondre clairement au gouvernement libéral et aux gouvernements en général et leurs alliés du monde des affaires que nous ne baisserons pas les bras : ¡ NO PASSARAN ! Les situations sont complexes et la compréhension des enjeux fait souvent défaut. De plus, les médias sont de plus en plus concentrés entre les mains de quelques grandes firmes et serinent sans arrêt le même couplet idéologique. Devant ce blocus médiatique et la virulence des attaques, nous devons lancer de grandes campagnes d’éducation populaire sur tous les sujets, notamment les impôts, qui sont la façon que notre société s’est donnée pour mieux répartir la richesse. Il devient essentiel de mener les luttes idéologiques, par exemple sur la valeur comparée des systèmes public et privé.

Il est évident que c’est dans les luttes sectorielles que les batailles se gagneront à court terme. Une union plus large, bien qu’essentielle, ne se fera pas sans difficultés. Les Québécois ont toujours beaucoup de difficulté à se coaliser et les chapelles persistent en dépit de l’urgence. Par exemple, une façon de multiplier les lieux de parole publique serait de changer le mode de scrutin.

Une réforme du mode de scrutin qui ne soit pas que cosmétique est vitale. Nous devons aussi, ne serait ce que dans le but de sensibiliser l’opinion publique, considérer la possibilité de former un groupe qui s’opposera systématiquement à la répression policière au service des forces de droite. Des actions concrètes vont être posées de toute façon, il faut s’organiser pour faire les liens entre les groupes et les actions, autrement isolés. Après avoir fait ces liens, il est nécessaire de les expliquer correctement aux citoyens. L’éducation populaire devient de plus en plus essentielle.

Les manifestations qui ont eu lieu à la fin de juillet, contre l’OMC, ne sont pas à prendre à la légère en raison du nombre restreint de participants. La répression est dure, elle fait peur et surtout fait mal à plusieurs militants. Les interprétations purement statistiques sur le nombre de participants risquent donc de tomber à court du sens réel de ces actions. L’importance de l’opposition à l’OMC ne se mesure pas au nombre de personnes qui sont dans la rue à un moment donné.

Plus que jamais, « faut se parler »

Bref, quelle que soit la direction dans laquelle on regarde, les perspectives d’avenir semblent passablement sombres. Cependant, si on regarde la situation internationale, on voit qu’un peu partout des formes de résistance s’organisent. La solution, si elle existe, passe sûrement par la mobilisation politique et celle-ci ne sera vraiment efficace que si on réussit à vraiment créer un mouvement consistant d’éducation populaire afin de contrer la désinformation l’endoctrinement et la peur que propagent les médias tombés entre les mains des patrons de l’OMC.

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