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Outaouais

Logement social avec soutien communautaire

Une entrevue avec François Roy

Pierre Mouterde

François Roy, avocat dans l’Outaouais, est connu pour son incessant travail de militant, notamment comme responsable d’un organisme très actif de défense des droits du logement dans la région : Logemen’occupe. Un organisme dont il a cherché à bonifier le mode d’intervention traditionnel en le dotant, depuis 1995, d’un nouveau volet : la promotion de logements sociaux avec soutien communautaire.

Pour original qu’il soit, son projet n’en a pas moins soulevé critiques et débats. Obligeant beaucoup, à gauche, à s’interroger sur la portée réelle de ces nouvelles orientations. Ne s’y dessine-t-il pas pourtant des pistes d’intervention prometteuses ? Pour ouvrir le débat, nous l’avons rencontré.

À bâbord ! : Comment expliquer qu’un groupe de défense des droits du logement comme Logemen’occupe se soit lancé dans le développement du logement social avec soutien communautaire ?

François Roy : Quand on a pris cette orientation, c’était pour travailler au développement de différents types de logement social. Parce que dans la mouvance du néolibéralisme et avec le désengagement de l’État auquel on assistait, ce dernier n’était plus un véritable acteur dans le développement du logement social. Si les organismes communautaires d’habitation et de défense de droits du logement (OSBL et coopératives) n’avaient pas été sur le terrain, il n’y aurait tout simplement pas eu de développement. Il y avait pourtant d’énormes besoins. On parle au Québec de 250 000 ménages qui ont des besoins impérieux, qui consacrent plus de 30 % de leur revenu à se loger. Suite aux pressions d’organismes comme les nôtres, l’État a bien mis en place des programmes, mais sans s’y impliquer directement. Dans l’Outaouais, n’eut été de l’intervention de « Logemen’occupe », il n’y aurait pratiquement pas eu de développement de logement social, et ce, particulièrement auprès des personnes fragilisées et victimes de la grande pauvreté qui ne bénéficiaient d’aucun projet de logement social avec support communautaire. C’est à partir de ce constat, en 1995, que « Logemen’occupe » a lancé un cri d’alarme et a décidé de former l’OSBL d’habitation « Mon Chez-Nous », un organisme qui s’apprête aujourd’hui à développer son troisième projet immobilier, pour un total de 63 logements avec support communautaire.

ÀB ! : Faire du logement social avec support communautaire, en quoi cela représente-t-il une alternative ?

F.R. : L’approche novatrice dans ces projets, c’est l’implication des mal-logés dans l’élaboration et la conception de chacun de ceux-ci. Il s’agit d’une approche citoyenne, contrairement à ce qui se faisait dans le passé. Autrefois, ce qu’on voyait, c’était surtout des élites régionales qui, dans une approche charitable, développaient des projets de logements ou d’aide à l’itinérance, mais en évacuant complètement l’aspect de la prise en charge, de la reprise de pouvoir et d’autonomie. Si on veut avoir une société axée sur les droits et la justice, sur une plus grande égalité sociale, il faut pouvoir à la base soutenir des projets qui encouragent « l’empowerment », la prise en charge et la citoyenneté. Il faut que les démunis ne soient plus vus uniquement comme des clientèles et qu’ils ne soient plus exclus des processus de décision les concernant.

ÀB ! : Qu’entends-tu exactement par « empowerment » et prise en charge ?

F.R. : Il n’y a rien de parfait encore, mais ce que nous cherchons à faire, c’est de faire en sorte que les personnes fragilisées par la grande pauvreté puissent peu à peu reprendre du pouvoir sur leur propre vie, et qu’elles soient donc considérées comme des personnes à part entière, ayant des droits au même titre que n’importe quel autre citoyen. À « Mon Chez-Nous » et au « ROHSCO », nous considérons important que les usagers soient impliqués dans les processus décisionnels, qu’ils puissent siéger au conseil d’administration. On cherche aussi à ce que les décisions ne soient pas prises d’en haut, mais que tout le monde soit inclus dans la démarche. On n’applique pas des programmes à partir d’une lointaine direction générale, sans tenir compte des besoins de la base, des usagers (associations de locataires) et des travailleurs et travailleuses.

ÀB ! : On a critiqué votre approche en disant qu’elle tombait dans le piège de la sous-traitance néolibérale, que penses-tu de ce genre de critiques ?

F.R. : On ne partage pas ce point de vue, parce qu’on reste dans un mode de revendication. On ne considère pas qu’on est à la remorque des agendas d’un État s’alignant vers la sous-traitance. On a notre propre agenda. On considère que c’est important de pouvoir offrir des services de qualité, tout en sachant que les travailleurs et travailleuses qui sont impliquées dans ces expériences doivent avoir également de bonnes conditions de travail. Et puis nous gardons la préoccupation de la défense des droits sociaux. C’est-à-dire que si nous offrons des services, nous restons sur le mode revendicateur. Toute notre intervention a pour objectif que soient reconnus les droits fondamentaux, notamment ceux qui se retrouvent dans les différentes chartes universelles. Nous nous sommes également aperçus, en discutant à « Mon Chez-Nous » et en réfléchissant sur le cas du « Gîte Ami » (un refuge pour itinérants de la région de l’Outaouais), que toute cette bataille par rapport à l’exclusion sociale et la grande pauvreté ne pourra pas se gagner par des actions éparpillées. Ce qui est important, et c’est là le but du ROHSCO, notre nouveau regroupement, c’est de travailler davantage en concertation, en lien et en solidarité avec les autres organisations qui luttent contre l’itinérance. Pour avoir aussi un rapport de forces plus important et développer la lutte au niveau politique. Et même si le développement de notre coopérative n’avance pas aussi vite que nous le voudrions, elle nous permet déjà de faire naître beaucoup plus de concertation sur le terrain.

ÀB ! : En quoi une telle expérience pourrait-elle être une alternative pour la gauche ?

F.R. : C’est un modèle à développer et à étendre. Parce que la réponse à l’exploitation de l’homme par l’homme qu’on subit, la réponse au désengagement actuel de l’État, cette réponse-là ne viendra pas d’en haut, mais d’en bas. Et elle viendra de tous ceux et celles qui luttent pour avoir une meilleure justice sociale et un meilleur respect des droits. Si on attend que l’État mette de lui-même en place des services, on risque d’attendre longtemps. Nous considérons que des petits projets, aussi minimes soient-ils, sont déjà une réponse, qu’ils représentent une sorte de « contre-pouvoir » face au processus de désengagement de l’État. Il s’agit bien sûr de poursuivre un travail de sensibilisation et d’éducation. Mais il ne s’agit pas uniquement de critiquer. Il faut être capable aussi de proposer des alternatives pour répondre aux besoins concrets des citoyens. C’est dans ce sens-là qu’on pense à cette idée de « contre-pouvoir » et surtout à la possibilité de faire ainsi des gains encourageants. Car si on se confine ­ comme certains groupes ­ à revendiquer sans proposer d’alternatives, non seulement les choses n’évoluent pas rapidement, mais encore on assiste souvent à d’importants phénomènes de démobilisation. Ce n’est pas évident d’obtenir des gains au niveau « macro », alors que des gains au niveau « micro » encouragent et reconstituent la mobilisation. Sans doute faut-il poursuivre la lutte au niveau « macro », mais pour les exclus, ces objectifs sont souvent inatteignables. Alors si on peut les mobiliser à partir d’objectifs moindres, il y a plus de possibilité de faire des gains et donc de commencer déjà à construire ce si nécessaire « contre-pouvoir ».

P.-S.

Propos recueillis par Pierre Mouterde

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