Covid-19 : Ne plus tolérer la mort

4 avril 2020

Covid-19 : Ne plus tolérer la mort

La rapidité et la radicalité des mesures prises contre le COVID-19 chez nous, mais aussi dans d’autres pays, a de quoi surprendre. Tous s’entendent sur le fait qu’elles étaient nécessaires et que les gouvernements ne pouvaient pas agir autrement. La surprise vient surtout de ce que les individus au pouvoir font en général preuve de si peu de volonté politique et demeurent tellement effacé.e.s devant les grands problèmes qu’on ne s’attendait plus à une réaction aussi énergique.

Ce qui paraît évident à accomplir aujourd’hui le semble un peu moins lorsqu’on s’informe sur les grandes pandémies qui ont marqué le XXe siècle. La grippe espagnole, qui a tué entre 50 et 100 millions de personnes en 1918, a été l’objet d’une importante dissimulation de la part des gouvernements. Ainsi, le nom même de cette pandémie est révélateur : il vient du fait que l’Espagne était le seul pays occidental qui parlait avec franchise de la maladie, parce qu’elle n’était pas en guerre. Tous les autres actionnaient les grands ciseaux de la censure afin de ne pas affecter le moral des troupes.

Devant un mal officiellement inexistant, il devient difficile d’imposer des mesures draconiennes pour le combattre. Les écrits sur cette grippe occupent d’ailleurs peu de place dans les livres d’histoire, surtout quand on les compare à ceux sur la Première Guerre mondiale : la disproportion est vraiment frappante. Pourtant, la pandémie a fait encore plus de morts que la guerre.

La grippe asiatique, qui a frappé le monde en 1957, aurait fait entre 1 et 2 millions de morts (dont 7000 au Canada, selon l’Encyclopédie canadienne). Et fait, les chiffres demeurent très flous, tant cette pandémie a soulevé un intérêt limité. Une autre grande oubliée : la grippe de Hong Kong, qui a sévi de 1968 à 1970 et qui aurait causé près d’un million de morts (environ 4000 au Canada). Si on transpose ces chiffres proportionnellement à la population d’aujourd’hui, ils deviennent encore plus considérables. Chose curieuse, après quelques vérifications personnelles, même celles et ceux qui sont en âge de garder un vif souvenir de la grippe de Hong Kong ne semblent plus s’en rappeler.

Le peu de réactions devant ces pandémies étonne aujourd’hui : à l’époque, il n’y avait pas de confinement, pas de distanciation sociale. Les classes se poursuivaient tant que le professeur ne tombait pas malade. On explique la relative indifférence devant la grippe de Hong Kong par l’optimisme de ces années, par une confiance naïve en la science et par la place que prenaient d’autres actualités qui semblaient plus importantes.

Il est clair pour les scientifiques que la COVID-19 est plus meurtrière que les deux précédentes pandémies et qu’elle se transmet plus facilement. Mais la réaction qu’elle a incitée s’explique aussi par le fait qu’on a développé depuis une intolérance beaucoup plus grande devant la mort, celle causée par la maladie ou par tout autre cause. On le voit aussi, entre autres, par les lois anti-cigarettes, par les sévères règlementations pour limiter les accidents de la route, par les progrès du pacifisme. La mort et la douleur ne sont plus autant des fatalités, et il est de la responsabilité de tous de voir à ce que la vie, dont la valeur a beaucoup augmenté, soit protégée le mieux possible.

Ainsi, nos gouvernements ont mis en place des mesures fermes qu’on aurait cru inconcevables il n’y a pas si longtemps. Ils ont momentanément mis de côté l’imparable dogme de la croissance à tout prix, ils ont stoppé la grande roue de l’économie, au risque de déclencher une crise majeure, pour sauver la vie des gens. Cela n’a pas été spontané, des retards ont causé des catastrophes, mais l’effort a bel et bien été fait, en particulier chez nous. 

Cette volonté de combattre fermement la mort peut être vue comme l’une des avancées les plus considérables de notre civilisation. Aucune pandémie n’a provoquée une réaction aussi vive — bien que loin d’être parfaite encore. Alors que les raisons d’être pessimiste ne manquent pas, qu’on s’inquiète d’un avenir de plus en plus menaçant, les comportements devant cette maladie nous rappellent au moins que nous ne reculons pas sur toute la ligne.

Certes, cette forte réaction devant la mort se justifie peut-être parce que le drame se déroule dans notre pré carré. Où étaient nos pays pendant la guerre au Congo qui a fait près de 4 millions de morts au tournant du millénaire ? Que font-ils, entre autres, devant le problème de l’extrême pauvreté qui décime des populations ? Qu’arrivera-t-il lorsque l’épidémie frappera les pays les plus vulnérables ? Nos gouvernements semblent tout aussi incapables d’envisager l’avenir : leur faible réaction devant les changements climatiques, qui affectent en profondeur la vie humaine, animale et végétale, a de quoi donner des frissons.

Nous sommes sans doute des millions, peut-être des milliards à le penser : il faut que la COVID-19, contrairement aux épidémies du siècle dernier, provoque une réaction significative et à long terme. Celle-ci entrainerait remise en question en profondeur de notre système économique. Ce serait la plus belle consolation que nous pourrions retirer de cette pandémie.

Thèmes de recherche Histoire, Santé et services sociaux
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