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Victoire du Non au #Greferendum

Trois leçons pour la résistance québécoise à l’austérité

7 juillet 2015, Philippe de Grosbois

On ne peut surestimer l’importance de l’incroyable succès du « Non » au référendum grec du 5 juillet 2015. Il s’agit de la victoire la plus importante contre le néolibéralisme depuis le virage à gauche de l’Amérique latine, il y a dix ans. La réussite de Syriza et du peuple grec est d’autant plus significative qu’elle témoigne de façon éclatante d’une puissante percée de la gauche dans les pays du Nord. Il ne fait pas de doute que cela doit nous inspirer et donner un nouvel élan à nos propres batailles. Bien sûr, la bataille n’est pas terminée en Grèce, et on ne peut appliquer aveuglément leur expérience à la société québécoise. On peut néanmoins, à mon avis, tirer au moins trois leçons de leurs victoires.

1. Le fruit d’années de travail acharné, profond et radical

La route qui mène à une mise en échec de l’austérité est immanquablement longue et ardue. Il faut prendre acte du travail colossal accompli par les Grec.que.s dans une société qui a subi une telle violence économique. Déjà, en 2010-2011, le mouvement Κίνημα Δεν Πληρώνω (Je ne paie pas) organisait la résistance à la hausse des tarifs qui découlait des premières mesures d’austérité du gouvernement « socialiste » du PASOK : des citoyen.ne.s ont bloqué des péages sur les autoroutes et recouvert les machines permettant de payer dans les métros, les autobus et les tramways. Des médecins ont refusé d’exiger des frais de leurs patient.e.s. Bien que ce mouvement soit aujourd’hui un peu oublié, il m’apparaît significatif que l’enjeu central des négociations du gouvernement grec avec la Troïka est justement de ne pas payer pour une crise qui n’est pas la leur, mais celle du capitalisme financier.

En mai et juin 2011, la Grèce fut parmi les premiers pays d’Europe à voir émerger les Indigné.e.s sur sa grande place Syntagma. Le pays a également connu plusieurs journées de grève générale (une journée en mai 2010, deux en juin 2011, une en octobre 2011 et une en février 2012), qui donnaient lieu à des manifestations rejoignant entre 100 000 et 500 000 personnes, et qui ont à quelques reprises tourné à l’émeute suite à la répression policière.

Parmi les luttes ouvrières et syndicales les plus fortes symboliquement, on remarque le recours à des moyens d’actions puissants, notamment des occupations durables et des reprises de possession de milieux de travail. Des usines fermées ont été reprises et réouvertes sans patrons, comme en Argentine 10 ans plus tôt. 600 employées à l’entretien à l’emploi de l’État, mises à pied en 2013, sont devenues un symbole de résistance dans la société grecque, notamment grâce à leurs tactiques originales, telles qu’un campement devant le ministère des Finances, un encerclement des représentant.e.s de la Troïka à l’intérieur de l’édifice, de même que de la résistance aux interventions policières. Mentionnons aussi, suite à la fermeture du télédiffuseur public ERT qui mettait 2600 employé.e.s au chômage en 2013, l’occupation de l’édifice et le maintien de la diffusion pendant 5 mois, jusqu’à l’éviction des occupant.e.s. Après l’éviction, plusieurs journalistes ont initié des initiatives autogérées, et pas seulement à Athènes.

À un autre niveau, des liens de solidarité exceptionnels ont été tissés au fil des ans grâce au réseau Αλληλεγγύη για όλους (Solidarité pour tous), qui réunit des centaines de groupes qui fournissent des services humanitaires de base aux citoyen.ne.s grec.que.s en difficulté (cliniques, achats d’aliments, services communautaires, cours, événements culturels, assemblées de quartier, etc.). Des réseaux économiques parallèles « sans intermédiaires » ont permis à des citoyen.ne.s. d’avoir accès à des aliments à plus bas prix et aux producteurs d’écouler leurs produits. Comme en témoigne cette affiche, les initiatives sont nombreuses et variées.

Bref, la population grecque a mis des années à s’opposer à l’austérité, par des actions originales, radicales et très combattives, de même que par une pénétration en profondeur du tissu social grec dans un contexte de crise humanitaire.

2. Le développement des stratégies plus autonomes de l’enjeu électoral

En plus des actions décrites ci-haut, la population grecque a dû abandonner toutes ses illusions à l’endroit de la principale alternative « social-démocrate », soit le PASOK. Ceci a forcément impliqué une certaine prise de risque à court terme, voire même le sacrifice de quelques années, en ce qui concerne le parti qui gouverne le pays. En effet, en 2012, les Grec.que.s ont mis fin à trois ans de règne du PASOK, qui avait implanté les premières mesures d’austérité, conformément aux demandes de la Troïka. Cela a porté le parti Nouvelle Démocratie (de droite) au pouvoir avec 29,7% des voix, mais a aussi permis à Syriza de se hisser tout près, en deuxième place, avec 26,9% des voix, pavant la voix à sa victoire trois ans plus tard.

Que ce soit en Grèce ou en Espagne, les récentes victoires de la gauche ont demandé un dépassement du bipartisme qui avait succédé aux dictatures militaires. L’alternance « good cop / bad cop » a été identifiée comme faisant partie du problème. Le déclin des partis anciennement de gauche était donc une étape nécessaire, comme s’il fallait pleinement exposer la mollesse de ces fausses alternatives (d’ailleurs, le PASOK a appellé à voter oui au référendum...) pour voir émerger une véritable force progressiste.

On voit donc à nouveau à quel point il est nécessaire d’articuler des luttes sur le long terme et d’avoir des plans qui dépassent les échéances électorales. En prenant le temps de développer notre vision et de lui donner un ancrage populaire, celle-ci ne pourra ensuite être ignorée par les partis politiques, au risque d’être massivement rejetés. Ce travail de fond peut aussi permettre, à terme, à des partis plus marginaux (comme Syriza ou comme Québec Solidaire chez nous) d’obtenir davantage d’espace, et éventuellement de prendre le pouvoir.

Plus important encore, l’expérience du référendum du 5 juillet montre que cet ancrage permet d’exercer un suivi critique du parti de gauche pour qu’il suive bel et bien la direction annoncée avant son arrivée au pouvoir. Dans les semaines précédant la consultation, on voyait bien que Tsipras et Varoufakis étaient sur le point de faire des concessions de plus en plus importantes, au point de trahir les orientations de base du parti. C’est par un appel à l’aide à sa base, très politisée et mobilisée par des années de lutte, que le gouvernement a pu tenir le coup pour un nouveau round. C’est pour cette raison que la convocation d’un référendum a été un tel coup de maître d’Alexis Tsipras et son gouvernement. Ce qui m’amène à la troisième leçon...

3- La confiance en la population et en sa combattivité

Aux élections de janvier 2015, Syriza a récolté 36,3% des voix. Minoritaire, le parti a dû former une coalition pour pouvoir gouverner. De plus, au moment où le référendum a été lancé, il était loin d’être évident que le Non l’emporterait. Néanmoins, le parti a pris le risque de renvoyer la question au public. En plus d’un grand courage, cette décision a certainement demandé une grande confiance en la population, en sa capacité de saisir les enjeux et en sa profonde exaspération à l’endroit de l’austérité. Elle implique également une confiance du parti et du mouvement qui l’a soutenu en ses propres capacités : peut-être qu’au moment du déclenchement, la victoire n’était pas assurée, mais en y mettant toutes les énergies et les convictions possibles, elle était accessible.

Cette confiance en la population implique aussi de garder une saine distance à l’endroit des récits médiatiques dominants. Comme on a l’habitude de le voir, il aurait été erroné de se fier aux sondages pour faire des choix stratégiques, puisque ceux-ci ont bien mal saisi le pouls de la population. Il fallait également garder la tête froide à l’égard de la propagande qui cherchait à dépeindre une panique des Grec.que.s devant les contrôles bancaires et les pénuries, en ne prenant pas pour acquis que cette propagande serait efficace. À travers tout cela, Syriza a su se fier aux capacités critiques des citoyen.ne.s grec.que.s.

Et le Québec ?

Ces enseignements me semblent très importants pour le Québec. Bien sûr, tout parallèle a ses limites et la situation grecque est autrement plus aiguë que la nôtre. Mais la dynamique politique est à tout le moins comparable et on peut mesurer, à partir des victoires grecques, ce qu’il reste à faire chez nous. Je me concentrerai principalement sur le mouvement syndical québécois, puisqu’il est l’un des principaux acteurs de la lutte actuelle contre l’austérité et que je m’y investis depuis quelques années.

D’abord, à propos de la première leçon, bien que nous ayons connu une mobilisation de grande envergure dans la dernière année [1], plusieurs dirigeants et stratèges syndicaux québécois semblent vouloir continuer à croire qu’il sera possible de renverser la vapeur à coup de campagnes séduisantes pour l’opinion publique et de marches prévisibles. Ce que la Grèce nous montre, c’est que la bataille politique que nous menons est d’une envergure autrement plus grande, qui oppose l’austérité à l’existence même de la démocratie, et l’humiliation à la recherche de la dignité, comme l’a très bien souligné Alexis Tsipras dans son discours du 3 juillet dernier (qu’on peut écouter, doublé en anglais, ici).

De même, en lien avec la deuxième leçon, je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu dire par des représentant.e.s syndicaux que « le gouvernement majoritaire de Philippe Couillard est seulement à sa première année de mandat ». Tout porte à croire qu’on fait le raisonnement suivant : il est presque inutile de mener des actions réellement combattives à ce stade, parce que nous ne pourrons pas faire de gains avant de s’approcher de l’échéance électorale de 2018 (comme si le retour d’un véritable syndicalisme de combat au Québec et le travail de fond de mobilisation que cela implique ne constitueraient pas des gains significatifs en eux-mêmes !). Le plan, pour peu qu’il y en ait un, semble donc donc d’attendre quelques années, le temps que les Libéraux baissent dans les sondages et PKP fasse oublier son passé farouchement antisyndical, pour ensuite lancer une campagne massive de communications invitant à « se débarrasser des Libéraux de Philippe Couillard » (comme on invite actuellement à se débarrasser des Conservateurs de Stephen Harper), en votant « pour le ou la candidate la plus susceptible de vaincre son adversaire libéral ». Si les rendez-vous électoraux sont importants, y subordonner l’ensemble de nos stratégies et de nos mobilisations nous condamne au statu quo du bipartisme austéritaire.

Enfin, pour ce qui est de la troisième leçon, force est d’admettre que beaucoup d’acteurs du mouvement syndical ne croient pas que celui-ci peut aller chercher des appuis significatifs dans un projet combattif, ni de la part de la population en général, ni même de la base syndicale elle-même. On étudie souvent le rapport de force en partant des membres les plus à droite et les moins mobilisé.e.s. On sous-estime les capacités critiques des citoyen.ne.s en présupposant que les médias de droite réussissent à convaincre la population. On devrait au contraire se féliciter que des décennies de propagande néolibérale n’ont pas empêché la constitution d’un aussi fort potentiel de résistance à l’austérité.

En fait, cette faible confiance cache un problème encore plus important : un déficit de confiance dans les propres capacités du mouvement syndical lui-même, comme si on était résignés à l’idée que les forces de droite sont plus convaincantes que nous pouvons l’être nous-mêmes. Il me semble au contraire que les Grec.que.s nous ont montré qu’avec de la détermination, de la créativité, de la patience et de la confiance, nous pouvons, nous aussi, obtenir de belles et grandes victoires.

P.-S.

Photo : Yannis Kolesidis/EPA

NOTES

[1] Pensons, par exemple, à la centaine d’actions dérangeantes tenues à l’invitation de la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics. De même, le premier mai dernier, plus de 800 groupes communautaires, associations étudiantes et syndicats ont fait grève et des actions de perturbation ont été organisées à travers le Québec.

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