Le Conseil de Presse du Québec salue une pièce d’anthologie

17 février 2013

Point de presse d’Amir Khadir suite à son arrestation

Le Conseil de Presse du Québec salue une pièce d’anthologie

« Pour en brosser un tableau à gros traits, dans l’ensemble, les médias adorent être attaqués par la droite : ils adorent qu’on leur reproche d’être subversifs, d’être hostiles, d’aller si loin dans leur passion de saper le pouvoir qu’ils en détruisent la démocratie, et ainsi de suite. (...) Et la raison pour laquelle ils aiment tant ça est claire : c’est qu’alors, ils peuvent répondre (...), « il est vrai que nous sommes parfois allés trop loin dans notre zèle anti-establishment, mais c’est le prix à payer dans une société libre. » Cela fait de très bonnes copies.

Par ailleurs, s’ils sont critiqués par l’autre bord, qui dit : « Voyons, vous faites sans doute votre travail avec intégrité, mais vous êtes très soumis au pouvoir, souvent jusqu’à la servilité, par le choix de vos sujets, par la façon dont vous les mettez en forme et par les points de vue que vous adoptez », ça, ils détestent. »

- Noam Chomsky [1]

C’est le 18 janvier dernier que le Conseil de Presse du Québec a mis en ligne sa décision, mais je ne l’ai vue circuler sur Twitter que la semaine dernière : Robert Plouffe et son employeur, le Groupe TVA-LCN, sont blâmés pour avoir manqué de respect et d’impartialité à l’endroit d’Amir Khadir, lors de son point de presse du 6 juin 2012. On peut regarder ce point de presse ici.

Ces dernières semaines, le Conseil de Presse du Québec a rendu plusieurs décisions concernant la couverture médiatique du « Printemps érable » (Stéphane Baillargeon en a fait un compte-rendu partiel ; on peut consulter l’ensemble des décisions du Conseil de Presse ici). Mais j’ai été particulièrement heureux de voir cette décision rendue publique. À sa modeste manière, le CPQ contribue à faire entrer dans l’histoire ce que je qualifierais de morceau d’anthologie en sociologie des médias québécois.

Résumons la situation de l’époque : le 17 mai, le gouvernement vient de faire adopter la loi 12 (projet de loi 78), une loi qui brime sévèrement les libertés civiles, notamment en ce qui a trait aux manifestations. Dans les jours qui suivent, nombre de manifestations de casseroles se font entendre à travers le Québec. Le 5 juin, le député de Québec Solidaire Amir Khadir est arrêté lors d’un concert de casseroles à Québec. Et le lendemain, il se présente devant les journalistes de la Colline Parlementaire.

Ce point de presse m’apparaît comme une illustration éclatante des analyses que Chomsky avance sur les médias dominants. Les journalistes, par leurs questions, font preuve d’une fantastique docilité à l’égard du Pouvoir et des lois qu’il promeut, même lorsque ces dernières, à leur face même, apparaissent odieuses à toutE citoyenNE qui a pris le temps de les examiner.

Voyons quelques exemples. La plupart ne sont pas de Robert Plouffe, soit dit en passant. Tous ont été pris dans la partie la plus croustillante du point de presse, soit entre 4:00 min. et 15:00 min.

« En tant que député, qui allez voter les lois, n’auriez-vous dû vous retirer, sachant que la manifestation était illégale ? »

« Ce n’est pas marcher dans la rue avec une casserole qui est la faute, c’est de ne pas donner son trajet ! »

« Vous avez défié la loi et vous le saviez, vous êtes un parlementaire. Vous encouragez les citoyens à défier la loi ? »

« Pensez-vous que ça va nuire au Québec, à l’étranger, qu’un député ait été arrêté comme ça ?  »

Une de mes préférées : « Mais quel cas faites-vous de l’autorité morale de l’institution que vous représentez ? »

Et cela, alors qu’Amir Khadir cherche à leur rappeler la profonde corruption du gouvernement qui est alors contesté...

« Est-ce qu’il y a d’autres lois comme ça, auxquelles vous aimeriez désobéir ? »

« Vous refusez d’obéir à une loi parce que vous estimez qu’elle est injuste. À partir du moment où on a ce raisonnement, où ça s’arrête ? Est-ce que ça ne constitue pas une pente glissante ? On va commencer à désobéir à toutes les lois qu’on trouve injustes ? »

Par ces questions sur le risque que « les gens se mettent à désobéir à n’importe quelle loi », ils et elles démontrent également leur profonde ignorance de l’histoire des pratiques de désobéissance civile et plus généralement, de la manière par lesquelles les sociétés progressent et se civilisent. Elles montrent comment les mouvements sociaux représentent un univers complètement étranger à ces journalistes, et aux politicienNEs qu’ils côtoient au quotidien, puisqu’ils sont totalement dépasséEs par la logique que le député Khadir tente patiemment de leur expliquer.

« Vous comparez des pommes et des oranges ! C’est énorme ce que vous faites, c’est énorme ce que vous faites ! (...) Est-ce que vous avez le droit de manifester ? Oui, vous avez le droit de manifester, et là vous comparez avec Martin Luther King, la lutte des races [oui oui], et avec la lutte des homosexuels. Monsieur Khadir, soyez proportionnel un peu avec vos affirmations ! »

Ce point de presse est pour moi un cas d’école, que j’ai l’intention d’utiliser la prochaine fois que je donnerai le cours de Sociologie des médias. Il illustre plusieurs aspects de la théorie chomskienne des médias. Je vous soumets deux derniers liens :

* L’émotivité que l’on dénote dans cette dernière intervention (et dans l’ensemble du point de presse) confirme que les journalistes ne sont pas nécessairement manipuléEs ou contrôléEs par leur employeur, mais qu’ils et elles sont sélectionnéEs selon leur adhésion tout à fait volontaire aux idées dominantes. Ils ont intériorisé, au fil de leur parcours académique et professionnel, un certain nombre de valeurs qui les place en position de soumission à l’égard des élites. Un député qui refuse ce système de valeurs les place en état de choc culturel.

* En lien avec cela, ce point de presse montre, comme l’affirme Chomsky, que l’élite tend à être beaucoup plus endoctrinée que le peuple. Ce que Khadir tente d’expliquer à ces journalistes, beaucoup, beaucoup de citoyenNEs l’ont compris instantanément lorsque le projet de loi 78 a été adopté.

Le poste de journaliste à la Colline Parlementaire est généralement l’un des plus prestigieux. Mais cela ne signifie pas que les heureux élus sont celles et ceux avec le sens critique le plus aiguisé. Et si c’était même le contraire ?


[1Noam Chomsky, Comprendre le pouvoir, Montréal, Lux Éditeur, 2008, p. 60.

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