La Grèce et nous

31 août 2015, Claude Vaillancourt

Les évènements qui ont secoué la Grèce sont devenus pour plusieurs observateurs progressistes le grand feuilleton de l’été. L’enjeu était énorme : il s’agissait de la bataille d’un peuple affaibli après cinq années de mesures d’austérité contre des institutions supranationales technocrates, celle d’un petit pays fragilisé de l’Europe du Sud contre de grandes puissances du Nord, celle de la démocratie contre le pouvoir des grands intérêts financiers.

Il était prévu depuis longtemps que le vrai combat se déroulerait en juin. Celui-ci fut aussi terrible qu’on l’avait craint. Du côté de la troïka et des pays les plus puissants de l’Europe, on fit des offres inacceptables, allant à l’encontre de tout ce qu’avait promis Syriza à ses électeurs. Et pour montrer qu’on ne badinait pas, pour effrayer la population, on alla jusqu’à imposer la fermeture des banques et le contrôle des capitaux.

Devant de pareils tours de force, Syriza eut le courage de répondre par un référendum, qui permit aux Grecs de rejeter les offres qu’on leur faisait avec 61% des votes. Pour bien des gens au Québec, là où la seule mention du mot « référendum » crée un traumatisme, l’opération était admirable.

Par la suite, les Grecs se verront forcés d’accepter ce qu’ils avaient refusé, au prix d’une des atteintes des plus flagrantes contre la démocratie : hausse des taxes à la consommation, privatisations et libéralisations (électricité, gaz, marchés du lait et de la boulangerie), réforme des retraites, etc. Ces mesures ne sont pas une version adoucie de celles imposées auparavant, comme certains médias et politiciens l’ont laissé croire. Elles impressionnent par leur extrémisme, comme s’il s’agissait davantage de soumettre un peuple en lui faisant violence plutôt que d’envisager des solutions à ses problèmes.

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En moins d’un mois, la Grèce est passée d’un modèle d’opposition au grand capital au statut de victime d’un système trop fort pour elle, et qui a su briser une fois pour toute l’espoir d’envisager l’avenir autrement que par souffrance et l’austérité.

On ne peut se retenir de faire un lien avec la situation au Québec, où se déroule aussi une bataille contre les mesures d’austérité, bien que celles qu’on veut nous imposer ne se comparent en rien, par leur dureté, à celles subies par les Grecs. Alors que la Grèce nous montrait qu’on pouvait gagner, voici qu’elle nous indique que la défaite est inéluctable.

Perdre rapidement un modèle aussi inspirant, et voir le Premier ministre Tsipras faire campagne contre ce en quoi il avait cru, pourraient décourager les plus coriaces. Mais la victoire de la troïka est davantage celle du dogme que celle de la raison économique. Tordre le bras d’un pays couché par terre n’est pas très méritoire et il ne fait pas de doute que dans l’avenir, on jugera très sévèrement cette inconcevable mise en tutelle d’un pays démocratique.

La défaite de la Grèce nous rappelle que si les modèles sont inspirants, s’ils sont nécessaires pour nous permettre d’avancer, ils ne sont pas suffisants. Il ne faut jamais cesser de réfléchir au type de société à laquelle nous aspirons, se méfier des dogmes, ne jamais perdre de vue l’équité et la justice sociale. Et en suivant notre propre combat, qui devrait donner cours à de difficiles batailles pendant l’automne qui vient, on peut constater qu’il n’est pas nécessaire d’attendre des malheurs, comme ceux qui toucheront encore la Grèce, pour prouver que nous avons raison.

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Plusieurs rendez-vous politiques importants montrent que la lutte contre l’austérité reste bien vivante. En Espagne, Podemos ne se laisse pas abattre par la déroute de Syriza. Dans un article du Monde diplomatique, le chef du parti, Pablo Iglesias, montre bien que ce pays a ce qui manque à la Grèce pour s’imposer dans les négociations : un véritable poids économique. L’Espagne représente 10,6% du PIB de la zone euro, contre seulement 1,9% pour la Grèce.

Deux candidats dans des courses à la chefferie, au cœur même des pays qui ont le plus contribué à l’application des politiques néolibérales, remportent des succès inattendus. Jeremy Corbin au Royaume-Uni est le plus populaire des candidats à la direction du Parti travailliste et se distingue de ses rivaux par sa position nettement anti-austérité. Bernie Sanders surprend en devançant Hillary Clinton dans un récent sondage au New Hampshire, et en soulevant le public dans de larges rassemblements, lui qui se dit « social-démocrate », un terme pourtant honni chez notre grand voisin. Bien que ces deux candidats se trouvent encore loin de la victoire, il font la preuve d’une grande insatisfaction, au sein même de partis du centre, devant les choix politiques et économiques de ces dernières années.

La Grèce nous a aussi donné la leçon qu’il ne faut pas tout mettre ses œufs dans le même panier d’un parti politique — même si, dans ce pays, une grande partie de la société civile s’est aussi signalée par sa résistance acharnée. Il semble clair qu’à l’automne prochain, les appuis ne viendront d’ailleurs pas de la classe politique, sinon de quelques députés courageux mais marginalisés. Cette lutte qui nous attend est trop essentielle pour ne pas la soutenir avec toute notre force et toute notre énergie, peu importe les choix qu’on fait ou qu’on impose ailleurs.

P.-S.

Ce billet a d’abord été publié dans Le Journal des Alternatives.

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