Topo politique sur le témoignage de Paul Dumais, professeur au Cégep de Rosemont

4 décembre 2015

Topo politique sur le témoignage de Paul Dumais, professeur au Cégep de Rosemont

Intervention à l’émission Simplement humain

Voici, dans ses grandes lignes, la transcription de mon intervention à l’émission de radio Simplement humain (CIBL). L’émission a été diffusée mercredi le 2 décembre dernier.

Marie-Josée Paquette-Comeau : Nous venons d’entendre l’entrevue avec Paul Dumais, pouvez-vous nous dire en quoi la suspension des professeur·e·s de cégep peut représenter de la répression politique ?

Yvan Perrier : Nous vivons dans un État dit de droit. Dans ce genre de société, les citoyennes et citoyens sont réputés jouir de droits et libertés constitutionnels inviolables par l’État ou ses représentant·e·s. Mais voilà, à l’occasion ces droits et libertés sont susceptibles d’être bafoués par des personnes qui occupent des positions d’autorité. Sans me prononcer sur la cause qui est pendante devant le tribunal, j’avance que quand des personnes se font réprimander pour avoir exercé ce qu’ils et elles considèrent être leur liberté de parole ou leur liberté d’expression, nous sommes en présence d’une situation qui correspond à de la répression politique.

M.-J. P.-C. : Êtes-vous en train de nous dire que dans un État de droit les droits et libertés constitutionnels ne sont pas toujours appliqués ?

Y. P. : Tout à fait, Marie-Josée. Dans un État de droit, nous vivons dans « l’illusion » que nos droits d’opposition sont exerçables en tout temps. Or, dès que le désordre commence à prendre forme, l’ordre, ou si vous préférez les personnes qui sont en position d’autorité pour imposer l’ordre, vont prendre des décisions en vue de mâter la contestation. Il ne faut jamais oublier que l’ordre ne va pas de soi au sein d’une société. L’ordre et le désordre sont toujours présents. Ils coexistent. Ils sont liés l’un à l’autre. Quand l’ordre se sent menacé par un souffle contestataire, la répression se déploie en vue de faire triompher l’ordre.

M.-J. P.-C. : Si je vous comprends bien, ce n’est pas parce que les juges de la Cour suprême du Canada ont décidé que le droit de grève bénéficie d’une protection constitutionnelle que ce droit peut être exercé en tout temps par les citoyennes et les citoyens ?

Y. P. : C’est ça, Marie-Josée. J’aimerais développer un peu sur cette décision de la Saskatchewan Federation of Labour rendue en janvier dernier. Dans cette décision, la juge Abella écrit au nom de la majorité des juges qui ont entendu la cause que, et je cite «  le droit de grève n’est pas seulement dérivé de la négociation collective, il en constitue une composante indispensable. Le temps me parait venu de le consacrer constitutionnellement. » La juge n’a pas écrit que le droit de grève peut s’exercer en tout temps. Elle a tout simplement mentionné que ce droit est « une composante indispensable » à la « négociation collective ». Nous verrons comment cette jurisprudence évoluera dans le temps. Mais pour le moment, il est hautement spéculatif de vouloir extrapoler sur la portée réelle de ce jugement.

M.-J. P.-C. : Selon toi Yvan, dans une société dite « libre et démocratique », la liberté d’expression peut être piétinée par des personnes en position d’autorité ?

Y. P. : Hélas oui. Du premier ministre du pays, d’une province ou d’un territoire au recteur ou au directeur général d’un établissement d’enseignement postsecondaire, les personnes en position d’autorité peuvent prendre des décisions qui, sur le coup, sont en parfaite contradiction avec les droits et libertés de chacun·e. Quand cette situation se produit, nous sommes devant une manifestation de la répression politique.

M.-J. P.-C. : Peux-tu nous dire de manière plus spécifique ce à quoi correspond au juste la « répression politique » ?

Y. P. : Oui Marie-Josée, je vais tenter de définir ce qui est tristement en cause quand nous sommes devant cette détestable manifestation d’excès d’autoritarisme. L’expression « répression politique » correspond à ce qui suit : il s’agit d’une action qui vise à punir sévèrement une personne ou un groupe de personnes qui, aux yeux des autorités étatiques, veulent poser, posent ou ont posé un geste qui s’apparente au désordre social. Il s’agit donc de l’exercice de contraintes graves, voire de violences excessives. C’est ainsi que des dirigeant·e·s entendent éliminer les voix de l’opposition et de la dissidence.

La répression politique fait mal parce qu’elle consiste en l’oppression (c’est-à-dire soumettre une personne à une autorité excessive et injuste) ou la persécution (imposer à une personne un traitement injuste et cruel de manière acharnée) d’un individu ou d’un groupe de personnes (organisé ou non) pour des motifs politiques. Cette répression ne vise rien de moins qu’à restreindre ou à empêcher la participation de cet individu ou de ces groupes à la vie politique de la société.

M.-J. P.-C. : À travers quels gestes la répression politique se manifeste-t-elle ?

Y. P. : La répression politique se manifeste à travers des gestes comme : la discrimination politique, la violence policière, l’emprisonnement pour des motifs politiques, la déportation, la suppression des droits et libertés constitutionnels, etc. Elle s’accompagne d’actions violentes comme le meurtre, la torture, la disparition et ainsi de suite. Quand cette répression politique est organisée en haut lieu et sanctionnée par les instances étatiques, on peut parler de « terrorisme étatique ». La répression politique n’est pas réservée exclusivement aux dictatures ou aux États totalitaires. Elle est bien présente dans tous les types de régimes politiques, y compris au sein des régimes démocratiques. Dans les États totalitaires et les dictatures, la répression politique peut être menée par une police secrète, une police privée, l’armée, des groupes paramilitaires ou, plus effrayants, des escadrons de la mort.

M.-J. P.-C. : C’est un sombre tableau de la pratique humaine que tu viens de nous présenter.

Y. P. : En effet, mais j’aimerais conclure sur une note un peu plus joyeuse. Ici je me permets de citer Paul Claudel qui a écrit et je cite : « L’ordre est le plaisir de la raison, mais le désordre est le délice de l’imagination. » Alors, ne renonçons jamais au délice de l’imagination et faisons place au désordre !

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