J’habite où je lutte
Entrer en conversation pour transformer le monde
,
Depuis plusieurs années, les invitations à repenser nos liens se multiplient — liens avec le territoire, avec les (non-)humain·es, avec nous-mêmes… Si certaines portent déjà leurs fruits, nous pensons que la transformation du monde passe aussi par notre engagement commun dans une multiplicité de conversations, parfois difficiles, à visée transformatrice.
Lassé·es des logorrhées managériales et des propagandes politiques, nous investissons aujourd’hui les pages d’À bâbord — dont nous partageons le projet d’« entretenir l’optimisme de la volonté » et de « dépasser le pessimisme de la raison » [1], — pour entrer en conversation avec vous.
Revenant au sens latin classique de la conversation (conversari : « se tenir habituellement dans un lieu ; vivre avec quelqu’un » [2]), nous faisons le pari qu’il est possible dans ces pages de nous parler, d’en parler : de la persistance coloniale sur les terres autochtones, de nos vies asservies et précarisées par le capitalisme extractiviste, de nos imaginaires formatés par la société de consommation et le néolibéralisme sauvage, de nos vulnérabilités à géométries variables, des violences que l’on subit, de celles qu’on inflige aussi.
Vouloir échapper au cynisme ambiant et espérer que le monde se trouve transformé par notre parole demande de faire preuve d’honnêteté intellectuelle et de courage, sans aucun doute ; d’humilité et de générosité, aussi. Ce sont autant de qualités que l’on retrouve dans les œuvres littéraires qui nous guident, lorsqu’il est temps de crier nos colères et d’imaginer collectivement les avenirs dans lesquels il nous sera possible d’exister. À travers ce texte, et ceux qui suivront, nous souhaitons donc mettre des mots sur nos colères et partager le hasard de nos lectures et de nos inspirations. Ainsi, nous espérons contribuer aux conversationS transformatrices auxquelles vous participez déjà en lisant À bâbord !, et que nous voulons écrire avec un S majuscule. Parce que le pluriel n’ajoute pas seulement de la complexité aux phrases que l’on formule ; il permet aussi leur entrelacement au-delà des frontières et du temps. Il décuple leur pouvoir subversif. Il résonne comme une promesse de métamorphose dans un monde plus défait pour certain·es que pour d’autres, déjà effondré par endroits, qui ne se conjugue plus, pour beaucoup, qu’au temps d’un « peut-être » de plus en plus incertain.
Les mots sont nos continents
« Il y en a parmi nous qui pensent que les Canadien·ne·s devraient retourner dans leur pays d’origine. Pas moi. J’espère plutôt qu’ils et elles s’éprendront de cette terre de la même manière que moi : en s’y consacrant pleinement, de façon responsable, et pour la vie. »
Lee Maracle, Treize conversations, Éditions Varia, 2022
Depuis longtemps, les prises de parole de Lee Maracle, autrice de la Première Nation Stó:lō [3], nous inspirent. Dans ses Treize conversations, l’autrice emblématique de la critique anticoloniale canadienne et du féminisme autochtone nous invite, lecteurices non autochtones, à demeurer sur les territoires que nous avons pourtant foulés sans permission, exploités sans considération. Elle nous veut responsables, solidaires et complices dans l’invention de formes d’existence qui soient respectueuses de toutes formes de vie et de leurs expressions plurielles. Elle nous apprend non pas à fuir ou à partir, mais plutôt à habiter autrement : en aimant, en respectant et en construisant, là où l’on a atterri, la possibilité d’une métamorphose radicale. Sans naïveté, nous nourrissons l’espoir que d’autres que nous prendront aussi son invitation au sérieux et que la lecture de son œuvre transformera pour toujours le regard de ceux et celles qui voudraient s’accompagner mutuellement pour la suite du monde [4].
À sa voix, nous souhaitons mêler celles d’autres auteurices autochtones, pour qu’au-delà des textes publiés, elles résonnent ensemble. Celles d’An Antane Kapesh, de Joséphine Bacon et de Naomi Fontaine, écrivaines innues qui savent dire la délicatesse des liens qui les attachent au territoire et qu’elles proposent en partage à qui choisira d’en prendre soin. Celle de Billy-Ray Belcourt, auteur queer de la Première Nation crie de Driftpile, qui s’efforce de penser la viabilité de formes de vies qui émergent des dégradations infligées aux territoires et des violences faites aux corps minorisés. Celle de Thomas King, auteur aux multiples origines, notamment grecque et cherokee, qui invite à changer les histoires que l’on raconte sur le monde pour transmuter le monde lui-même.
Loin des éléments de langage dont se contentent bien des promoteurs de la désormais fameuse — et parfois fallacieuse — réconciliation, chacun·e de ces auteurices participe au dialogue qui soutient la fabrication au jour le jour de notre vie commune. Et il faut dire qu’à notre grande surprise, iels ont le courage, la grandeur d’âme peut-être, de le faire sans que la colère ne les aveugle ou qu’elle ne porte atteinte à la possibilité de l’avenir qu’iels appellent de leurs vœux.
En cela, leurs voix rejoignent celles d’écrivain·es qui, comme Karine Rosso et Nicholas Dawson, nous invitent à « accueillir le sentiment de la colère sans qu’il prenne toute la place [5] ». Dans l’entrelacement de leurs trajectoires au-delà des frontières Nord/Sud américaines, nous apercevons à notre tour une certaine beauté du monde : celle qui s’envisage lorsque l’on troque la haine pour l’amour, la rancœur pour l’espoir, et que l’on se rend capable de regarder le monde depuis ses marges, d’apprendre à (se) le dire dans plusieurs langues.
Nous habitons où nous luttons
À l’heure de la polycrise [6], nous voulons croire au(x) pouvoir(s) des mots, aux promesses de rencontres, aux partages d’expériences, aux dialogues entrelacés et (dis)continus. En panachant sciences sociales, arts et littérature, nous tentons de penser les conditions d’une métamorphose. Celle-ci s’invente depuis les territoires — réels ou imaginaires — où s’inscrivent nos existences et la possibilité de nos résistances. Car nous habitons (à) l’endroit de nos luttes, et luttons pour les lieux que nous habitons et qui nous habitent en retour.
De migrations en assignations à résidence, de moments de doute en proclamations de solidarité, nous luttons. Ici et maintenant. Au quotidien et sans fin. Contre la surenchère des haines misogynes, queerphobes, racistes et validistes. Contre les frontières arbitraires qui traversent les corps. Contre la financiarisation des biens essentiels et la précarisation de notre quotidien. Contre la privatisation des communs. Contre la criminalisation de nos engagements et de nos soulèvements. Contre le ravage de nos espérances et l’asservissement de nos imaginaires.
Nous luttons en frottant nos pensées les unes aux autres, sans avoir peur de (se) dire, de (se) perdre, de (se) taire, de (se) retrouver. Nous cherchons (et trouvons) ici aussi nos « autres », des humain·es avec qui tisser les fils d’innombrables conversations. Dans le numéro 103 de la revue, Kharoll-Ann Souffrant signait un « Petit éloge de la bravoure » auquel nous acquiesçons : « Le courage est probablement la capacité à se présenter telles que nous sommes vraiment, dans tous nos travers et avec toutes nos forces, dans un monde qui est hostile à notre simple existence », écrivait-elle. Son expérience de féministe racisée n’est pas la nôtre, alors nous l’écoutons. Et nous espérons qu’elle accepte que l’on joigne humblement nos voix à la sienne, lorsqu’il fait sens de dire l’intrication de nos combats.
Au contraire de ce que l’on pense trop souvent, nous sommes nombreux·ses à avoir des choses à nous dire. En conversations physiques ou virtuelles, en temps réel ou asynchrone, nous pouvons lutter ensemble depuis tous les endroits de ce monde. Pour le défaire, le triturer, le froisser, l’embrouiller. Pour trouver, au moment de ces gestes, la joie de le métamorphoser. Et pour espérer enfin que, modelé par nos pensées communes les plus folles et les plus inespérées, cet autre monde se plaise à lui-même et soit un écrin pour toutes nos vies.
[1] Nous reprenons ici le titre de l’éditorial du numéro 103 de la revue.
[2] Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), « Converser », Trésor de la langue française informatisé, [en ligne], https://www.cnrtl.fr/etymologie/converser.
[3] Lee Maracle est décédée en 2021, sur les terres non cédées qui l’ont vue naître, le long du fleuve Fraser qui coule dans le sud de la Colombie-Britannique.
[4] Nous piquons cette expression à Pierre Perrault et Michel Brault, qui en ont fait le titre d’un des grands chefs-d’œuvre du cinéma direct.
[5] Karine Rosso, Nicholas Dawson, Nous sommes un continent. Correspondance mestiza, Éditions Triptyque, Difforme, 2021.
[6] Le terme définit une situation dans laquelle différentes crises — économique, sociale, environnementale, démocratique, géopolitique — adviennent simultanément, s’alimentent et produisent des effets plus graves que la simple combinaison de leurs conséquences isolées.














