Le coeur à gauche... et la droite aux tripes

13 juin 2013

Le coeur à gauche... et la droite aux tripes

Depuis lundi a lieu le 35è Congrès du Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN [1]. J’y assiste comme délégué de mon syndicat local. J’ai pu être présent aux journées de lundi et de mercredi ; le Congrès se termine vendredi. Après deux jours de participation au Congrès, je dois me rendre à l’évidence : si le coeur est à gauche, c’est la droite qui est véritablement l’objet des préoccupations de fond.

Il s’agit de quelque chose que je remarque depuis que j’ai commencé à m’impliquer au Conseil central, il y a trois ans : lorsqu’il est question de politique, on n’a de mots que pour « la montée de la droite ». Naïvement, j’avais espoir qu’un Congrès ayant pour thème Notre coeur bat à gauche, traiterait de… la gauche : quelles sont nos idées ? Quelles sont les stratégies possibles ? Que faut-il améliorer ? Comment s’inspirer des luttes innovatrices et percutantes des dernières années (Printemps arabe, Occupy, Carrés rouges) ? Quels moyens d’actions privilégier ?

Bien sûr, je ne soutiens pas que la montée de la droite n’est pas un phénomène réel. Mais chaque fois que nous insistons sur sa montée, nous ne faisons que confirmer notre désarroi face à celle-ci. Notre objectif principal devient : « contrer la droite ». Or, « contrer la droite » signifie plus souvent qu’autrement adopter une attitude défensive. On se retrouve donc devant la joyeuse tâche de préserver des acquis (alors qu’on devrait chercher à transformer nos institutions pour le mieux) et de chercher à plaire à ce grand concept flou qu’est l’opinion publique (qu’on croit à tort figée, cynique et peu mobilisable).

C’est ainsi qu’on se cantonne dans une posture de défense du statu quo. Pendant ce temps, la fameuse droite, elle, poursuit son chemin et approfondit son projet. Et nous, nous demeurons condamné.e.s à jouer sur son terrain : saccage de l’assurance-emploi, remise en question de la formule Rand, etc. Bref, la force de la droite n’a d’égal que la faiblesse de la gauche, de son incapacité à développer une analyse solide, à prendre des risques, à être audacieuse, provocatrice, confrontationnelle et combattive.

La peur doit changer de camp

Il m’est d’avis qu’à la CSN, on a peur de la droite. J’entends régulièrement la phrase : « 60% des Québécois.e.s ont voté pour un parti de droite aux dernières élections provinciales ». Or, 66% des Québécois.e.s ont voté pour un parti de gauche aux dernières élections fédérales... Et depuis quand croit-on, à gauche, que des élections viciées par la corruption, la propagande et un mode de scrutin archaïque sont un véritable indicateur des orientations politiques d’une population ? J’entends aussi qu’ « il y a beaucoup de gens de droite parmi nos membres ». Il devait y avoir beaucoup d’étudiant.e.s de droite dans les Collèges et Universités qui ont fait la grève pendant 5 ou 6 mois l’an dernier… peut-être devrions-nous nous demander par quels moyens le mouvement étudiant a réussi à enjamber cet obstacle ?

Hélas, à la CSN, on va dans le sens inverse : on tente de se faire le plus consensuel possible [2]. On essaie de charmer celles et ceux qui votent pour nos adversaires, alors qu’il faut les mettre face à un discours radicalement autre. La CSN fait la même erreur que le Parti Québécois : elle cherche à séduire les CAQistes au lieu de développer un projet de société véritablement original et frondeur. Dans les deux cas, les résultats obtenus par cette stratégie parlent d’eux-mêmes.

Au sujet du Parti Québécois, justement, il est pour le moins troublant de voir la CSN et d’autres centrales syndicales lui amener de si timides critiques [3]. En ouverture du Congrès, le président de la CSN, Jacques Létourneau, a parlé de « renverser les conservateurs à Ottawa » mais de « montrer au gouvernement Marois qu’il fait fausse route ». Comment expliquer cette différence, alors que le bilan du Parti Québécois est si désastreux ? Plusieurs hypothèses sont possibles ; pour ma part, je crois qu’une cause importante est la peur de voir Philippe Couillard et les Libéraux accéder au pouvoir. Or, le Parti Québécois fait probablement le calcul que si les centrales syndicales ont peur de Philippe Couillard et de François Legault, il peut continuer à mettre de l’avant ses politiques antisociales sans s’inquiéter d’une contestation trop forte de la part des syndicats.

Tant et aussi longtemps que le Parti Québécois craint davantage les marchés financiers que sa propre population, il ira de l’avant avec l’austérité. Il ne s’agit pas de faire entendre raison au PQ, mais de prendre acte de ses allégeances et des milieux envers lesquels il est véritablement loyal. Alors, pourquoi ne pas se mobiliser en vue de renverser le gouvernement Marois ? Un coup parti, pourquoi ne pas chercher à renverser tout gouvernement qui n’entre pas en rupture claire avec les dogmes néolibéraux ?


[1Le Conseil central de Montréal réunit tous les syndicats affiliés à la CSN de la grande région de Montréal (en tout cas, tous ceux qui envoient des délégué.e.s). Les conseils centraux de la CSN se consacrent traditionnellement au « deuxième front », soit l’appui et la mobilisation autour de luttes sociales et politiques qui dépassent la stricte défense de la convention collective.

[2Que l’on consulte, par exemple, la déclaration du 5è rassemblement des jeunes de la CSN, qui nous a été présentée mercredi matin : je ne vois rien dans ce document avec lequel qui que ce soit de bien intentionné pourrait être en désaccord. On s’attendrait à ce qu’un Comité jeunes secoue les fondations de son organisation plutôt que de tenter de s’y faire une place en adoptant un discours presque identique à celle-ci.

[3On se souviendra que dans les jours précédant la manifestation du 27 avril dernier contre la réforme conservatrice de l’assurance-emploi, les président.e.s des grandes centrales syndicales avaient parvenir une lettre destinée au contingent « Deux réformes, une même logique », qui liait la réforme de l’assurance-emploi aux coupures péquistes à l’aide sociale. La lettre avait pour but de dissuader le contingent d’organiser une conférence de presse à ce sujet.

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