L’affaire Snowden, un an plus tard

5 juin 2014

L’affaire Snowden, un an plus tard

Il y a un an aujourd’hui, le journal britannique The Guardian publiait les premières révélations fournies par Edward Snowden sur la surveillance de la NSA et de ses partenaires de l’alliance Five Eyes (la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande). Ces révélations sont déjà passées à l’histoire, en raison de ce qu’elles nous enseignent sur les rapports entre l’État et ses citoyen.ne.s au 21è siècle, sur la place que les technologies de communication ont prise dans nos vies, et enfin sur le type de travail journalistique qui a permis à de telles informations d’être transmises au public du monde. Sans vouloir en faire un bilan exhaustif ou définitif, j’aimerais ici partager certaines réflexions à ce sujet.

D’entrée de jeu, il me faut préciser que je ne reviendrai pas en détail sur le contenu des révélations elles-mêmes. Il y en a un grand nombre et elles sont capitales ; d’autres les ont déjà colligées avec brio [1]. Je voudrais plutôt donner quelques pistes permettant d’expliquer un tel succès sur le plan journalistique par le biais de parallèles avec l’expérience de WikiLeaks, pour ensuite m’attarder sur quelques remises en question que ces révélations ont permises.

Une approche journalistique familière

On ne peut s’empêcher de constater des ressemblances entre les reportages sur la NSA et la divulgation de documents par WikiLeaks, particulièrement les câbles diplomatiques, à partir de la fin de 2010 [2]. Dans les deux cas, le travail de fond est principalement mené par des gens qui se trouvent à l’extérieur du journalisme institutionnel. Bien sûr, c’est le cas des sources, deux informaticien.ne.s politisé.e.s (Chelsea Manning, qui envoie les documents du département d’État à WikiLeaks, est analyse d’informations pour l’armée américaine ; Edward Snowden n’a pas complété ses études secondaires et travaille dans le milieu du renseignement depuis des années). C’est aussi le cas des journalistes ou éditeurs. Julian Assange provient du milieu des hackers, Glenn Greenwald est avocat constitutionnel, Laura Poitras est réalisatrice de documentaires.

Par ailleurs, le travail de WikiLeaks et celui de Greenwald et Poitras sont tous deux basés sur des partenariats avec de grands médias établis, notamment le Guardian en Grande-Bretagne, le Washington Post aux États-Unis, Der Spiegel en Allemagne et O Globo au Brésil. Un autre point commun aux deux aventures journalistiques est qu’elles prennent place sur une scène transnationale : Greenwald est établi au Brésil et a pris plusieurs mois avant de tenter une visite aux États-Unis, craignant une arrestation ; Laura Poitras est basée en Allemagne après avoir été interrogée plus de 40 fois aux douanes de son pays d’origine, les États-Unis ; Julian Assange est coincé depuis près de deux ans à l’ambassade de l’Équateur à Londres ; Edward Snowden dispose d’un visa temporaire en Russie et vient de demander l’asile politique au Brésil ; Sarah Harrison, avocate pour WikiLeaks qui a assisté Snowden à Moscou, ne peut retourner en Grande-Bretagne de peur d’être arrêtée...

Bien que cette énumération montre la féroce répression entourant ce travail journalistique, elle indique également que cet étalement géographique de leurs activités permet aux principaux intéressé.e.s de poursuivre ce travail de manière combattive. Une telle approche demande également des médias bien implantés dans l’espace numérique, afin de donner une résonance mondiale aux reportages. D’ailleurs, dans le cas de WikiLeaks, de la nouvelle entreprise de presse First Look Media et de la version états-unienne du Guardian, les publications sont exclusivement sur le web.

Lorsqu’on se penche sur les difficultés actuelles des grands médias d’information, on tend à aborder le passage du papier au numérique en montrant tout ce que cette transition pourrait nous faire perdre, et avec raison. On aurait tort, cependant, de négliger que la numérisation des données bénéficie aussi aux lanceurs d’alerte : Snowden a transmis au minimum plusieurs dizaines de milliers de documents à Greenwald et Poirtras. A-t-on réfléchi à la logistique que cela aurait nécessité sans le recours au numérique ? De même, le fait que notre réception de l’information se soit largement déplacée vers l’ordinateur permet à des voix indépendantes de se faire une place plus facilement dans nos habitudes médiatiques. David Sirota l’explique dans un article très intéressant : « [Greenwald] profite du fait qu’à l’ère numérique, la pertinence et la portée de l’information sont moins dépendantes d’un médium spécifique et davantage reliées à son propos comme tel. En d’autres termes, il bénéficie d’un monde centré sur le web, dépendant des médias sociaux et relié par le courriel, dans lequel chaque article est un hyperlien de plus. La montée de ce nouvel univers signifie que si un journaliste comme Greenwald, une documentariste comme Laura Poitras ou un.e autre journaliste déterre une nouvelle importante, cette nouvelle a maintenant la chance de rejoindre une énorme audience, même si elle n’est pas transmise par les anciens médias oligopolistiques » [3]. Cela bouscule les frontières que les médias traditionnels avaient établi entre ce qui peut être publié et ce qui restera sur les tablettes, et ouvre un espace à un style de journalisme qui se pratiquait dans les marges depuis des décennies.

Justement, un dernier point commun entre WikiLeaks et le travail de Greenwald et Poitras est la pratique d’un journalisme très militant et politisé, qui tend à dépasser la fausse opposition entre "rapporter les faits" et "donner son opinion". WikiLeaks comme Greenwald soutiennent systématiquement leur travail par des documents officiels, et en cela, font ironiquement preuve d’une plus grande objectivité que bien des journalistes dits "neutres" qui fondent leurs articles sur des a priori non-divulgués. Armés de ces preuves, ils peuvent ensuite se placer dans une posture de confrontation très vigoureuse à l’égard des mensonges des représentants officiels. Le fait de donner accès aux documents des gouvernements eux-mêmes force l’interruption d’un certain théâtre médiatico-politique qu’entretiennent les politiciens, les lobbyistes, les firmes de relations publiques… et de nombreux journalistes. On peut donc avancer l’hypothèse que la charge répressive à l’endroit des lanceurs d’alerte et des journalistes est exceptionnellement forte non seulement en raison du contenu des révélations, mais parce que cette méthode de dévoilement elle-même sape une bonne part de la légitimité des élites tant politiques que médiatiques.

Des préconceptions à revoir

Les révélations de Snowden nous invitent à repenser un certain nombre de distinctions avec lesquelles nous étions habitués de fonctionner. J’en vois au moins quatre :

1) Nous avons appris à séparer nos activités de tous les jours (qu’on appelle le monde réel ou la vraie vie) et nos communications sur Internet (qu’on qualifie de virtuelles). Les révélations de Snowden ont, je l’espère, fait réaliser à plusieurs que cette distinction n’a pas de sens : à travers la simple collecte de nos métadonnées, c’est l’ensemble de nos vies bien concrètes qui peuvent être monitorées : où nous sommes, qui nous côtoyons, ce que nous lisons et partageons… De même, en définissant Internet comme le lieu du virtuel, on en est venus à penser qu’il s’agissait d’un espace inatteignable, à l’abri du contrôle des États. On voit aujourd’hui qu’il n’en est rien.

2) Plusieurs sont encore tenté.e.s de distinguer ceux qui n’auraient rien à se reprocher des autres individus, les "suspect.e.s". Qu’importe si les gouvernements larguent la présomption d’innocence et amassent des données sur chacun.e d’entre nous, si on ne commet pas de faute, on peut poursuivre sa vie comme avant, semble-t-il... Or, ce ne sont pas seulement des terroristes ou des criminel.le.s qui sont placé.e.s dans une situation de vulnérabilité par cette surveillance, mais aussi des avocat.e.s qui défendent certain.e.s client.e.s, des journalistes qui travaillent auprès de sources explosives, des militant.e.s dont la cause nuit aux intérêts financiers des corporations qui manipulent le gouvernement, et bien d’autres. De plus, comme le soutient brillamment Eben Moglen, cette invasion de la vie privée doit être perçue comme un désastre écologique : si une entreprise vous demandait la permission de polluer l’air qui se trouve dans votre cour arrière, la proposition vous semblerait absurde puisque l’air circule vers vos voisins, dans votre ville, dans votre pays... De la même manière, si vous avez une adresse Gmail et donc, que vous avez consenti à ce que tous vos courriels à vie soient entreposés sur les serveurs de Google, toutes les personnes à qui vous avez écrit et qui vous ont écrit sont aussi l’objet de ce stockage de données... La vie privée sur Internet doit être protégée collectivement, et non par des ententes contractuelles factices.

3) Tel que je l’ai abordé un peu plus tôt, les publications entourant les documents fournis par Edward Snowden nous invitent à revoir la distinction entre journalisme et militantisme et ce, pour au moins deux raisons. D’abord, le fait même de publier de tels documents implique presque inévitablement de se placer en posture de confrontation avec les autorités. Cela suppose également qu’on est prêt.e à dire carrément que les représentant.e.s gouvernementaux nous mentent en plein visage, quand on a à sa disposition des documents qui le démontrent. Ce n’est peut-être pas neutre, mais c’est objectivement vrai ! Ensuite, le journalisme contemporain se rapproche de plus en plus du militantisme parce qu’il est farouchement attaqué par les pouvoirs établis. Ces révélations sont enthousiasmantes, mais la riposte répressive à l’endroit des journalistes et des sources donne à penser que le journalisme d’investigation est sérieusement menacé. La quête de la vérité tend de plus en plus à devenir un obstacle à la reproduction du système économique et politique actuel. Dans ces conditions, un.e journaliste qui veut bien faire son travail risque fort de devenir, de manière ou d’une autre, activiste pour atteindre son objectif. Trois mots pour ces dernier.e.s : PGP, ça presse.

4) Finalement, une dernière distinction à reconsidérer est celle qui sépare la surveillance étatique de la surveillance privée. Le parent pauvre des analyses des révélations de Snowden concerne probablement la privatisation croissante des activités de surveillance et de collecte de données. Rappelons que lorsqu’il a recueilli les fameux documents, Snowden travaillait pour un sous-contractant de la NSA, la firme privée Booz Allen Hamilton (un p.p.p. du renseignement, autrement dit). N’oublions pas également que des entreprises telles que Google et Facebook ont bâti leur fortune via l’accumulation de données à notre endroit. Je renvoie à nouveau à Eben Moglen : « Si vous avez un compte Facebook, Facebook surveille chaque instant que vous y passez. De plus - encore plus important - chaque page web que vous visitez qui dispose d’un bouton Facebook "J’aime" rapporte votre visite à Facebook, que vous cliquiez sur le bouton ou non. Si le journal que vous lisez chaque jour a un bouton "J’aime" ou des boutons semblables sur ces pages, alors Facebook ou les autres services vous regardent lire le journal : ils savent quelles nouvelles vous lisez et combien de temps vous passez à les consulter » [4].

On peut être tenté de trouver cette surveillance moins pernicieuse parce qu’elle se ferait principalement à des fins commerciales et non politiques. Or, quand on apprend que la NSA s’abreuve auprès de ces compagnies, et que les individus à la tête de Google, par exemple, entretiennent de bonnes relations avec les directeurs de la NSA, on voit bien que ce cloisonnement est illusoire. Et comme nous faisons ici face à des entreprises privées, il est beaucoup plus difficile de demander des comptes à ses dirigeant.e.s qu’à nos représentant.e.s élu.e.s. Pourtant, les capacités de monitoring que ces corporations développent sont beaucoup plus importantes que ce qu’aurait pu rêver un État il y a à peine quelques décennies...

* * *

À l’évidence, on n’a pas terminé de prendre la mesure des implications des révélations de la dernière année. Souhaitons-nous plusieurs autres Edward Snowden, Glenn Greenwald et Laura Poitras pour la suite des choses.


[1Voir, par exemple, la chronologie détaillée d’Al Jazeera, celle du Guardian, qui fournit également plusieurs documents d’introduction générale au dossier, ainsi qu’une collection de tous les reportages et entrevues de Democracy Now ! sur la question. En français, le travail des wikipédien.ne.s est à ma connaissance le plus fouillé jusqu’à présent : on peut consulter un document de 40 pages de données chronologiques, documents officiels et références. Radio-Canada a aussi monté une page, sur laquelle on retrouve leurs principaux articles, au titre complètement obsolète : Ces lanceurs d’alerte, traîtres ou héros ? (quand même l’amant de la raison d’État Mathieu Bock-Côté se repent d’avoir qualifié Snowden de traître, cette question est-elle encore pertinente ?). Du côté de La Presse et du Devoir, de manière générale on se limite encore à relayer des articles d’agences de presse, même si le Canada participe activement au programme de surveillance développé dans le cadre du partenariat Five Eyes et même si on a récemment appris que le gouvernement canadien faisait au moins 1,2 millions de requêtes de renseignements par année aux firmes de télécommunications. Un jour, peut-être…

[2J’ai écrit un article relatant en détail des tribulations de WikiLeaks dans le numéro d’hiver 2014 des Nouveaux Cahiers du Socialisme.

[3David Sirota, The journalist who hacked the old system, Pando Daily, 3 décembre 2013. Ma traduction.

[4Eben Moglen, Privacy under attack : the NSA files revealed new threats to democracy, The Guardian, 27 mai 2014. Ma traduction.

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