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Profs contre la hausse et le mouvement syndical

Deux cultures démocratiques se rencontrent

Première partie
5 octobre 2013, Philippe de Grosbois

Les conventions collectives de centaines de milliers d’employé.e.s des secteurs public et parapublic viennent à échéance au printemps 2015. C’est encore loin, mais des réflexions et des débats sont déjà amorcés dans le mouvement syndical. J’ai l’intention de profiter de l’espace qui m’est accordé sur ce blogue pour y contribuer de temps à autre.

Le printemps québécois a vu l’émergence quelque peu spontanée de plusieurs collectifs d’appui à la grève étudiante. Parmi ceux-ci, Profs contre la hausse (PCLH) fut l’un des premiers, des plus actifs et des plus tenaces : en effet, plus d’un an après la fin de la grève, le collectif est encore actif, quoique plus discrètement et avec moins d’effectifs [1]. Même si l’avenir de PCLH est bien difficile à prédire (disparition ? changement de nom ? regroupement sous une autre base d’unité ?), il y a fort à parier qu’une ou plusieurs organisations militantes de ce type se feront entendre lorsque les négociations du secteur public gagneront en intensité. On peut aussi parier que cette éventualité est reçue par plusieurs personnes à la tête du mouvement syndical avec appréhension et méfiance. Ce texte en deux parties a pour but de présenter ce qui distingue les deux types de regroupement ; j’y vois deux cultures démocratiques différentes qui se sont développées dans des contextes différents, mais qui aujourd’hui cohabitent et qui, espérons-le, pourront collaborer lors des batailles à venir.

Deux modes de fonctionnement

Des organisations structurées comme les syndicats, d’une part, et des regroupements plus ou moins spontanés tels que Profs contre la hausse, d’autre part, reposent sur des modes de fonctionnement distincts, sans nécessairement être opposés. Si les deux types d’organisation peuvent légitimement se réclamer d’une certaine démocratie militante, elle ne prend pas forme de la même façon. Observons ces différences, tout en gardant en tête que la typologie est un peu forcée à des fins de compréhension.

Le mouvement syndical québécois s’organise principalement sur la base du centralisme démocratique. Il est généralement admis que les membres d’un exécutif, que celui-ci soit local ou national, disposent d’une marge de manoeuvre plus ou moins grande, entre les assemblées ou les conseils, pour appliquer les mandats qui leur ont été soumis ou prendre des décisions qui leur semblent conformes aux positions adoptées par le syndicat. Un exécutif syndical est souvent élu par acclamation (sans opposition) et au niveau national, indirectement (des élu.e.s élisent d’autres élu.e.s à l’échelon supérieur). Par ces processus d’élection, les membres délèguent une large part des responsabilités à leur(s) exécutif(s). Celui-ci dispose de temps et de ressources supplémentaires pour s’informer, pour mener des réflexions et des débats en petit groupe, ainsi que pour monter des dossiers et des argumentaires. Il soumettra ensuite le produit final à ses membres, espérant obtenir l’adhésion la plus unanime possible à ses recommandations. Pour cela, il tend à fonctionner dans une certaine confidentialité et est souvent réticent à l’idée de laisser la possibilité aux membres de s’approprier les documents à l’avance. Puisque le syndicat représente légalement tous les travailleurs exerçant la même fonction dans un établissement, c’est l’exécutif qui dispose de la légitimité de parler au nom du syndicat ; en un sens, les membres leur accordent un certain monopole de la parole publique, tant dans les instances syndicales supérieures que dans les médias. Bref, on trouve une nette division entre les représentant.e.s élu.e.s d’un syndicat et les membres : les un.e.s préparent et soumettent, les autres commentent et adoptent ; les un.e.s représentent, les autres sont représenté.e.s.

Un regroupement tel que Profs contre la hausse, s’il s’est fait sur la base d’une identité professionnelle, est d’abord et avant tout affinitaire [2]. Les profs qui s’y sont retrouvés ont répondu à une invitation qui les interpellait sur la base de positions politiques et d’une volonté de prendre part à une lutte de manière plus active que ce que leur offrait leur syndicat et ce, bien que les activités d’enseignement étaient interrompues dans de nombreuses institutions d’enseignement touchées par la grève étudiante. PCLH est davantage inspiré par les pratiques de démocratie directe et de démocratie participative - il y aurait certainement des distinctions à faire entre ces deux termes, mais je ne veux pas les détailler ici. Dès les premières rencontres, en mars 2012, il fut établi que PCLH n’aurait pas de représentant.e.s élu.e.s ou de porte-parole, entre autres pour éviter d’en arriver à contester la légitimité de la représentation syndicale. PCLH s’est formé comme un réseau permettant de faire converger des profs militants vers des projets communs et de partager l’information de manière horizontale. Les frontières du collectif sont floues : il n’y a pas de liste de membres bien définie. On y a retrouvé des retraité.e.s de même que des enseignant.e.s provenant de plusieurs centrales syndicales. Outre sa base de ralliement de départ, PCLH n’a pas de prises de position fermement établies et les participant.e.s n’ont pas à parvenir à un consensus sur diverses actions. Pour toutes ces raisons, ses adhérent.e.s se sont plusieurs fois longuement demandé s’ils pouvaient légitimement signer une lettre d’appui en tant que groupe. La plupart du temps, les profs contre la hausse préfèrent parler de leur voix individuelle, ce qui explique probablement la popularité et l’efficacité des lettres ouvertes aux centaines de signatures : on reconnaît la puissance de l’affirmation collective sans perdre son identité personnelle ni adhérer de manière permanente à un programme ou une structure.

Les causes socio-historiques de ces différences

Il est à mon avis possible de mieux saisir la cristallisation de ces deux types d’organisation par un regard rétrospectif sur la transformation des mouvements sociaux au Québec et en Occident depuis quelques décennies. Le vécu sociohistorique de différentes cohortes de militant.e.s ne doit pas être négligé pour approfondir notre compréhension des tensions actuelles. On excusera ici aussi le portrait esquissé à gros traits.

Au Québec, le mouvement syndical a acquis toute sa force dans les années 1960 et 1970, à une époque de quasi-plein emploi, de stabilisation des conditions de travail et d’expansion de la fonction publique, qui voit entrer dans ses rangs toute une cohorte de jeunes adultes. S’il y a bel et bien d’autres mouvements sociaux en émergence (les mouvements écologiste et étudiant, par exemple) ou en expansion (le féminisme), le syndicalisme demeure le mouvement social « de référence ». Nous sommes à l’époque de la Guerre froide, le marxisme est la forme achevée de l’anticapitalisme et l’opposition capital-travail est centrale.

Les années 1980 et 1990 sont des décennies de reculs pour le mouvement syndical à travers le monde occidental : la contre-attaque néolibérale prend forme. Le monde du travail est déstabilisé par les pertes d’emploi, la précarité, le travail autonome. Le mur de Berlin, puis l’empire soviétique s’écroulent, entraînant avec eux le contrepoids idéologique des pays soi-disant communistes. Au Québec, les syndicats, durement frappés par des lois spéciales et l’idéologie néolibérale, passent du combat au partenariat, alors que le mouvement indépendantiste vit son deuxième échec référendaire. Les luttes sociales les plus percutantes sont désormais portées par les féministes (marche Du pain et des roses de 1995), les étudiant.e.s (grève étudiante de 1996) et la nébuleuse altermondialiste (Sommet des Amériques à Québec en 2001), dans laquelle tout ce beau monde se retrouve. À partir de la fin des années 1990, ce sont principalement l’altermondialisme et l’anarchisme qui renouvellent la critique du capitalisme mondialisé. Le travail n’occupe plus une place dominante dans le discours : on dénonce surtout ses formes odieuses à l’étranger (maquiladoras, zones franches, etc.) ou son effritement chez nous (chômage et précarité).

L’excellent ouvrage Québec en mouvements, dirigé par Francis Dupuis-Déri, décrit bien ce contexte et ces mouvements par lesquels une génération complète de militant.e.s se politise. C’est là que plusieurs développent leur attachement à l’auto-organisation et aux pratiques de démocratie directe, bien loin des organisations syndicales. La grève étudiante de 2005, la plus longue et la plus vigoureuse jusqu’alors, s’inscrit aussi dans cette lignée.

Si le mouvement syndical a accompagné et appuyé ces mouvements (notamment via les Forums Sociaux Mondiaux), et s’il s’est lui-même fortement mobilisé (contre la réingénierie de l’État du premier mandat de Jean Charest par exemple), il s’est à plusieurs reprises avéré incapable de prendre pleinement part aux nouvelles vagues de contestation. J’ai souvenir de deux grandes manifestations où les centrales syndicales nous invitaient littéralement à tourner à droite alors que la véritable lutte se trouvait vers la gauche. En avril 2001, au Sommet des Amériques de Québec, la Marche des Peuples quittait le centre-ville de Québec, abandonnant les altermondialistes qui confrontaient l’immense clôture installée par les forces de l’ordre. La marche se termina dans un terrain vague. 11 ans plus tard, à la grande manifestation du 22 mai 2012, alors qu’une large part de la population québécoise commençait à prendre conscience de la nécessité de désobéir à la loi spéciale du gouvernement Charest, le service d’ordre des centrales syndicales enjoignait les manifestant.e.s à suivre le trajet divulgué aux forces policières, alors que l’écrasante majorité choisissait plutôt la désobéissance civile en suivant le parcours non-annoncé au préalable. Ces moments très symboliques ont fortement influencé la perception de bien des militant.e.s à l’égard de l’affaiblissement politique des organisations syndicales.

Il est probablement encore trop tôt pour bien mesurer les effets des grands mouvements des dernières années, que ce soit dans le monde (Printemps arabe, Indignad@s, Occupy) ou au Québec (grève étudiante de 2012). Si on peut entrevoir, sur le plan du discours, une résurgence de la lutte des classes dans un contexte de crise économique, sur le plan des modes d’organisation, il semble qu’on tende à approfondir la tendance qui s’est affirmée à travers l’altermondialisme. Les mouvements qui se forment ont des frontières si floues et poreuses que parfois, ils n’existent que le temps d’une manifestation ou portent simplement le nom de la date du rassemblement. La prise de parole publique est encore plus diffuse et effacée : certain.e.s revendiquent l’anonymat ou ont recours à un alterego imaginé (Anonymous, Pussy Riot, Anarchopanda) ; certains mouvements n’ont pas de porte-parole (Occupy), d’autres tentent de les contraindre le plus strictement possible aux principes de la démocratie directe (CLASSE).

À suivre

J’ose espérer qu’une telle remise en contexte socio-historique montre que l’apparition d’un regroupement comme Profs contre la hausse n’est pas qu’un accident, mais s’inscrit dans le contexte plus large de l’évolution des mouvements sociaux en Occident. De même, les tensions vécues avec le mouvement syndical sont révélatrices de pressions de plus en plus fortes à l’endroit de ce dernier, qui peine à s’adapter à ces bouleversements. La seule nouveauté est peut-être que cette fois-ci ces pratiques plus libertaires émergent à l’intérieur du mouvement syndical québécois.

Dans la deuxième et dernière partie de cette réflexion, je tenterai de faire la démonstration que le fossé entre les regroupements comme PCLH et le mouvement syndical se voit aussi sur le plan des communications. La place croissante d’Internet et des médias sociaux dans nos vies favorise grandement les collectifs semblables à PCLH et mettent encore plus en lumière la nécessité pour le mouvement syndical de renouveler ses pratiques. Je m’interrogerai également sur les manières par lesquelles il pourrait être possible de rapprocher ces deux cultures démocratiques.

NOTES

[1] Pour le seul automne 2013, on peut remarquer la mise en ligne d’un nouveau site web, la production de textes sur l’implantation de l’assurance qualité au collégial, la mise en place d’un canon à courriels dirigé vers le Conseil du Trésor pour contester les baisses de salaire annoncées pour les enseignants du collégial et l’organisation, pour une deuxième année, des Journées de l’éducation, les 25 et 26 octobre prochains (voir l’affiche ci-haut).

[2] L’an dernier, Anne-Marie Le Saux et moi avons écrit un article de présentation du groupe ici.

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