Dossier : Les nouveaux habits (…)

Dossier : Les nouveaux habits de l’impérialisme

Empire. Nouvel habit de l’impérialisme ?

Ricardo Peñafiel

Au tournant du millénaire, Michael Hardt et Antonio Negri avançaient une thèse assez controversée au sujet de l’avènement d’une nouvelle forme « postmoderne » de domination mondialisée qu’ils nomment « Empire ». Pour ces auteurs, la concurrence belliqueuse entre puissances impériales a fait place à un seul système d’exploitation post-étatique de domination mondialisée.

Selon Hardt et Negri, alors que l’impérialisme était marqué par l’expansion de l’État-nation au-delà de ses frontières, la nouvelle forme de domination capitaliste mondialisée est marquée par l’abolition de l’État-nation. Évidemment, cette thèse n’avance pas la disparition concrète des États, mais le fait que ces États ne contrôlent plus les trois piliers fondamentaux de la souveraineté, soit le pouvoir militaire, politique et culturel. Ceux-ci étant subsumés par les pouvoirs centraux de l’Empire.

Aussi, précisent Hardt et Negri, cet Empire n’est pas états-unien (ou européen), mais simplement capitaliste. Encore une fois, il ne s’agit pas de nier l’immense pouvoir des États-Unis ou leur responsabilité dans l’établissement et le maintien de cet ordre mondialisé. Les auteurs constatent plutôt l’interdépendance de divers pouvoirs transnationalisés (pas nécessairement étatiques) dans la reproduction de ce nouvel ordre global.

En d’autres termes, l’unification des marchés a beau s’être réalisée grâce à une monnaie internationale, une hyperpuissance militaire et des institutions politiques internationales, toutes trois marquées par l’hégémonie états-unienne d’après-guerre, il ne s’agit pas d’un empire états-unien. Même Washington est soumis aux pouvoirs et contre-pouvoirs de ce nouvel espace public mondialisé.

La biopolitique de l’empire

L’émergence et la régulation de ce marché mondial s’accompagnent d’une forme biopolitique de domination.

Reprenant le concept foucaldien de biopouvoir, Hardt et Negri insistent sur le fait que, contrairement au pouvoir étatique, basé sur le monopole de la violence, ou au pouvoir industriel, basé sur la production de marchandises, le nouveau pouvoir de l’Empire s’exerce sur la vie elle-même, c’est-à-dire sur les corps, les consciences et les affects de la population.

Encore une fois, il ne s’agit pas de nier la persistance de l’extractivisme, de la production de marchandises matérielles ou des dispositifs disciplinaires de l’État, mais de prendre acte du fait que la domination s’est étendue à des domaines communicationnels, informationnels, cognitifs et affectifs qui touchent à toutes les sphères de la vie humaine.

Empire, stade suprême de l’impérialisme ?

Pourtant, comme le soulignent plusieurs critiques, ce nouvel ordre « impérial », dématérialisé et déterritorialisé, loin d’avoir éradiqué la concurrence entre puissances « impérialistes », engendre encore des guerres pour le contrôle de territoires et de ressources. L’armée la plus puissante au monde affronte d’autres puissances « impérialistes » comme la Russie ou la Chine, autant qu’à des résistances locales « anti-impérialistes ».

Aussi, loin d’avoir aboli les États, le marché global se base sur leur souveraineté et leur monopole de la violence pour imposer à des peuples (in)subordonnés des décisions prises ailleurs et, notamment, dans des forums internationaux au sein desquels les puissances impérialistes pèsent d’un poids démesuré.

La dématérialisation de la production et l’importance acquise par les communications et l’économie du savoir et de l’information, n’empêchent en rien le déplacement de la production industrielle vers le tiers-monde et le retour d’un extractivisme arrachant à la terre et aux peuples du monde les matières premières requises par ladite économie dématérialisée.

Aussi, la financiarisation de l’économie était déjà l’une des caractéristiques de l’impérialisme classique, dont parlait Lénine, comme « stade suprême du capitalisme ». Plutôt qu’un changement de paradigme, « l’Empire » ne serait-t-il pas simplement l’aboutissement de l’impérialisme et du capitalisme, conservant la plupart des leurs « anciennes » articulations ?

Peuple(s), classe ou multitude ?

Le principal intérêt de la thèse d’Empire réside davantage dans le changement épistémologique relatif au « sujet de l’histoire » qui peut résister et renverser cette domination impériale. Délaissant les anciennes conceptions du changement social – basées sur le prolétariat, et donc sur les rapports de production, ou sur le Peuple et la Nation, cherchant à libérer les peuples de la domination impérialiste, mais pas de celle de l’État – Hardt et Negri proposent la notion de multitude.

La multitude fait référence aux différentes formes de vie qui tendent déjà à assumer la reproduction du social indépendamment des tentatives de subordination du capital. S’appliquant à l’ensemble des rapports sociaux, la notion de multitude inclut donc les luttes des travailleurs contre l’exploitation ou des peuples contre la domination étrangère, tout en y ajoutant les luttes des communautés locales contre l’extractivisme, les OGM ou l’accumulation par expropriation, celles des familles des détenu·e·s et disparu·e·s pour la justice et contre l’impunité, des migrant·e·s pour l’universalité du droit à avoir des droits (personne n’est illégal !), des minorisé·e·s ethniques contre le racisme, des diversités sexuelles contre les rapports genrés, et ainsi de suite, toutes les luttes des différentes formes de vie résistant au pouvoir autant qu’au biopouvoir par leur refus de se laisser dominer.

Ces luttes sont déjà connectées, en réseaux. Il importe cependant d’analyser leurs articulations et potentialités pour y dévoiler la société de demain, qui pointe déjà à l’horizon, s’autoproduisant sans se faire parasiter par l’Empire du capital, pas plus que par les guerres impérialistes ou par l’État.

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