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	<title>Revue &#192; b&#226;bord !</title>
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	<description>Publication ind&#233;pendante paraissant quatre fois par ann&#233;e, la revue &#192; b&#226;bord ! est &#233;dit&#233;e au Qu&#233;bec par des militant&#183;e&#183;s, des journalistes ind&#233;pendant&#183;e&#183;s, des professeur&#183;e&#183;s, des &#233;tudiant&#183;e&#183;s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une r&#233;volution dans l'organisation de notre soci&#233;t&#233;, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
&#192; b&#226;bord ! a pour mandat d'informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d'offrir un espace ouvert pour d&#233;battre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d'origine populaire. &#192; b&#226;bord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la b&#234;tise, d&#233;noncent les injustices et organisent la r&#233;bellion.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>Revue &#192; b&#226;bord !</title>
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		<title>L'univers de Chomsky</title>
		<link>https://www.ababord.org/L-univers-de-Chomsky</link>
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		<dc:date>2014-06-12T02:55:27Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Noam Chomsky, Stevan Harnad</dc:creator>


		<dc:subject>Education et enseignement</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie politique et pens&#233;e critique</dc:subject>
		<dc:subject>Emancipation, insubordination, insurrection</dc:subject>
		<dc:subject>Chomsky, Noam</dc:subject>
		<dc:subject>Harnad, Stevan</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Pourquoi Noam Chomsky est-il aujourd'hui une figure aussi imposante dans le monde de la linguistique ? Au d&#233;but des ann&#233;es 1950, il a pos&#233; une question tr&#232;s simple qui n'avait jamais &#233;t&#233; pos&#233;e auparavant et a d&#233;couvert que la r&#233;ponse &#233;tait fort complexe et tout sauf &#233;vidente : Quelle capacit&#233; le locuteur d'une langue doit-il poss&#233;der pour apprendre &#224; s'exprimer ad&#233;quatement sur le plan grammatical dans celle-ci ou dans toute autre langue ? &lt;br class='autobr' /&gt; La th&#233;orie de la grammaire universelle &lt;br class='autobr' /&gt;
Les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ababord.org/-Dossier-Noam-Chomsky-scientifique-" rel="directory"&gt;Dossier : Noam Chomsky, scientifique et militant&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Harnad-Stevan-+" rel="tag"&gt;Harnad, Stevan&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.ababord.org/IMG/logo/arton1842.png?1642092156' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; width=&#034;610&#034; height=&#034;306&#034; alt=&#034;&#034;/&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Pourquoi Noam Chomsky est-il aujourd'hui une figure aussi imposante dans le monde de la linguistique ? Au d&#233;but des ann&#233;es 1950, il a pos&#233; une question tr&#232;s simple qui n'avait jamais &#233;t&#233; pos&#233;e auparavant et a d&#233;couvert que la r&#233;ponse &#233;tait fort complexe et tout sauf &#233;vidente : Quelle capacit&#233; le locuteur d'une langue doit-il poss&#233;der pour apprendre &#224; s'exprimer ad&#233;quatement sur le plan grammatical dans celle-ci ou dans toute autre langue ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La th&#233;orie de la grammaire universelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les r&#232;gles grammaticales de l'anglais, du fran&#231;ais, du latin, du mandarin ou de toute autre langue &#233;tudi&#233;e sont bien connues. Les locuteurs apprennent soit par induction, l'imitation et les essais et erreurs avec corrections d'autres locuteurs, ou encore par instruction formelle (surtout s'il s'agit d'une langue seconde). Mais Chomsky ne parlait pas de la capacit&#233; d'apprendre ces &#171; r&#232;gles de grammaire habituelles &#187;. Il parle de la &lt;i&gt;capacit&#233; d'apprendre une langue, quelle qu'en soit la nature&lt;/i&gt;. C'est une capacit&#233; qui &#233;chappe actuellement &#224; tous les autres animaux, aux humains ayant des l&#233;sions c&#233;r&#233;brales et aux machines fabriqu&#233;es ou programm&#233;es. D'apr&#232;s Chomsky, cette capacit&#233; ne s'explique que par l'existence de r&#232;gles d'une grammaire universelle, commune &#224; toute langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est particuli&#232;rement int&#233;ressant de voir que les locuteurs, les locutrices, quelle que soit leur langue, peuvent affirmer sans d&#233;lai qu'une phrase est grammaticalement bien form&#233;e ou non m&#234;me si les r&#232;gles mises &#224; l'essai ne sont pas celles des grammaires ordinaires qu'ils avaient apprises par instruction ou induction. Si on s'en &#233;tait arr&#234;t&#233; l&#224;, la d&#233;couverte des r&#232;gles de la grammaire universelle aurait constitu&#233; une avanc&#233;e importante et originale de la linguistique et la surprise s'en serait tenue au fait que ces r&#232;gles aient toujours exist&#233; sans qu'on s'en rende compte parce qu'on les suivait inconsciemment, peut-&#234;tre comme l'athl&#232;te r&#233;ussit ses performances sans conna&#238;tre les r&#232;gles qui r&#233;gissent le mouvement du corps. Cependant, &#224; l'exception de certains m&#233;canismes primitifs du mouvement qui sont inn&#233;s par le fruit de notre &#233;volution, les comp&#233;tences athl&#233;tiques sont apprises par instruction ou induction. Donc, si la grammaire universelle n'est pas apprise par instruction, est-elle apprise inconsciemment par induction, soit par essais et erreurs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse &#224; cette question a &#233;t&#233; la deuxi&#232;me et de loin la plus grande surprise. Les r&#232;gles de la grammaire universelle ne peuvent &#234;tre apprises par essais et erreurs en fonction de ce que l'enfant entend et dit &lt;i&gt;&#224; moins que la plupart des r&#232;gles soient inn&#233;es&lt;/i&gt;. Un enfant en apprentissage du langage n'entend que des phrases qui satisfont aux r&#232;gles de la grammaire universelle et, &#233;tonnamment, apr&#232;s un bref &#233;pisode o&#249; la grammaire est quasi inexistante, l'enfant ne fait que &lt;i&gt;produire&lt;/i&gt; des phrases bien form&#233;es. Il n'y a donc plus d'erreurs &#224; corriger. Les erreurs de grammaire ordinaire abondent et sont corrig&#233;es, mais ce ne sont pas des erreurs par rapport &#224; la grammaire universelle, et elles n'expliquent pas comment l'enfant r&#233;ussit &#224; se conformer aux r&#232;gles de la grammaire universelle, d'o&#249; le fait qu'il &#171; conna&#238;t &#187; ces r&#232;gles m&#234;me inconsciemment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les r&#232;gles de la grammaire universelle sont inn&#233;es parce qu'elles ne peuvent pas &#234;tre apprises sur la base des informations accessibles &#224; l'enfant en apprentissage, comment celles-ci ont-elles int&#233;&#173;gr&#233; notre cerveau ? Il existe de nombreux exemples non probl&#233;matiques de traits biologiques, &#224; la fois des structures et des fonctions, dont des capacit&#233;s comportementales, pour lesquels on peut donner comme explication l'&#233;volution pour la mani&#232;re dont le trait a &#233;t&#233; form&#233; par essais et erreurs au fil du temps. C'est le sc&#233;nario darwinien habituel de la variation g&#233;n&#233;tique et de la s&#233;lection naturelle en fonction des avantages (ou d&#233;savantages) pour la survie et la reproduction. Il n'est pas &#233;vident du tout de savoir ce que seraient la variation darwinienne et les avantages dans le cas de l'&#233;volution de la grammaire universelle par essais et erreurs. Certains en ont fait un argument contre l'existence m&#234;me de la grammaire universelle. Cependant, personne n'a fourni de preuves que les r&#232;gles de la grammaire universelle peuvent &#234;tre apprises. Personne n'a non plus propos&#233; de substitution pour la grammaire universelle, une substitution qui, comme elle, contient des r&#232;gles qui donnent aux gens la capacit&#233; de g&#233;n&#233;rer toutes les affirmations universellement jug&#233;es comme &#233;tant grammatica&#173;lement correctes et de distinguer ces affirmations de celles qui ne sont pas grammaticalement correc&#173;tes, mais qui, &#224; l'oppos&#233; de la grammaire universelle, peut &#234;tre apprise par l'enfant ou a une explication darwinienne plausible pour la s&#233;lection &#233;volutive en raison de ses avantages pour la survie et la reproduction.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Chomsky le platonicien&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Chomsky s'est souvent d&#233;crit comme cart&#233;sien, un adepte de la th&#233;orie de Descartes sur les id&#233;es inn&#233;es&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Chez Descartes, c'est la facult&#233; d'obtenir les id&#233;es par la raison qui est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais il est peut-&#234;tre plus pr&#232;s de Platon, car le caract&#232;re inn&#233; et universel des id&#233;es n'est pas le r&#233;sultat de la s&#233;lection &#233;volutive, l'universalit&#233; a priori des id&#233;es est plut&#244;t inh&#233;rente &#224; la structure des lois naturelles de l'univers physique et peut-&#234;tre m&#234;me aux lois universelles de la logique formelle et des math&#233;matiques&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D&#233;finir les id&#233;es platoniciennes comme des lois de la nature est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grammaire (syntaxe), cependant, n'est pas un ensemble d'&#171; id&#233;es &#187;, mais seulement la forme des symboles. En math&#233;matiques, les r&#232;gles sont fonction des formes des symboles pris isol&#233;ment de leurs r&#233;f&#233;rents dans la r&#233;alit&#233;. Dans le langage, toutefois, les symboles (mots) sont ins&#233;parables de leur sens, sinon ils seraient r&#233;duits &#224; n'&#234;tre que des sons. Les mots expriment des pens&#233;es. L'intuition de Chomsky concernant la relation (ou l'interface) entre le sens et la syntaxe est que la langue est pour tout &#234;tre humain la condition de possibilit&#233; de la pens&#233;e elle-m&#234;me et que la possibilit&#233; de penser comme telle vient avec certaines contraintes structurelles platoniciennes qui, &#224; leur tour, donnent lieu aux r&#232;gles de la grammaire universelle. La structure de la grammaire universelle est li&#233;e par la structure de la pens&#233;e. Les affirmations non conformes &#224; la grammaire universelle sont soit des pens&#233;es mal exprim&#233;es, soit des pens&#233;es impensables. Tout ce qui est pensable, et cela seulement, peut &#234;tre exprim&#233; de mani&#232;re conforme &#224; la grammaire universelle. Contrairement &#224; la th&#233;orie de la grammaire universelle elle-m&#234;me, cependant, cette hypoth&#232;se de contraintes sur la nature et la structure de la pens&#233;e n'est pas v&#233;rifiable empiriquement. Elle n'est pas non plus un th&#233;or&#232;me math&#233;matique dont on peut faire la preuve, du moins jusqu'&#224; pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie de Chomsky sur la grammaire universelle, si elle s'av&#232;re, constitue un probl&#232;me pour la biologie &#233;volutive, mais n'est pas n&#233;cessairement un probl&#232;me pour la linguistique. Si les jugements sur la grammaticalit&#233; qui fournissent les donn&#233;es pour la mise &#224; l'essai des hypoth&#232;ses sur les r&#232;gles de la grammaire universelle sont fiables et universels, la seule mani&#232;re de s'opposer &#224; l'existence de la grammaire universelle (pour quiconque sent qu'il y a mati&#232;re &#224; s'opposer) est de construire une th&#233;orie rivale, une th&#233;orie qui peut de la m&#234;me mani&#232;re fournir les r&#232;gles de g&#233;n&#233;ration uniquement de l'ensemble de ce qui est universellement jug&#233; grammatical et de le distinguer de ce qui ne l'est pas ; mais des r&#232;gles que les enfants peuvent n&#233;anmoins apprendre ou, sinon, qui peuvent avoir &#233;volu&#233; biologiquement avec l'esp&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on ne peut pas trouver une th&#233;orie rivale qui r&#233;pond aux crit&#232;res, mais dont les r&#232;gles peuvent &#234;tre apprises ou &#233;voluer, on peut r&#233;futer les preuves qui soutiennent la grammaire universelle en montrant que les jugements grammaticalement corrects ne sont pas fiables ni universels, mais plut&#244;t variables et mall&#233;ables. Si c'est le cas, il n'y a pas de capacit&#233; universelle &#224; expliquer, donc pas de grammaire universelle et aucun besoin d'en avoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces strat&#233;gies et critiques qui rivalisent pour montrer que Chomsky a tort ont &#233;t&#233; tent&#233;es de nombreuses fois, sans succ&#232;s jusqu'&#224; pr&#233;sent. Comprendre pourquoi tant de gens d'autant de domaines sont motiv&#233;s &#224; montrer que Chomsky a tort est une autre question. Peut-&#234;tre que c'est parce que tout le monde parle une langue, alors que nous ne ma&#238;trisons pas tous le langage des math&#233;matiques, donc nous sommes pr&#234;ts &#224; contester les linguistes, mais pas les math&#233;maticiens m&#234;me si nous ne comprenons pas le travail technique qu'effectuent toutes ces personnes. Peut-&#234;tre que c'est parce que la linguistique de Chomsky diff&#232;re tellement du reste de la linguistique et est tr&#232;s technique. Peut-&#234;tre que c'est parce qu'il est contre-intuitif de penser qu'il peut y avoir des contraintes &#224; notre langage et &#224; notre pens&#233;e dont nous ignorons l'existence. Peut-&#234;tre que c'est seulement par d&#233;sir de se faire un nom en tuant un g&#233;ant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'&#224; pr&#233;sent, Chomsky lui-m&#234;me a facilement et rigoureusement r&#233;pondu &#224; toutes les oppositions &#224; sa th&#233;orie. Il ne fait aucun doute qu'il a &#233;t&#233; et reste le g&#233;ant du champ qu'il a cr&#233;&#233;. Maintenant que les ann&#233;es qui lui restent sont de plus en plus d&#233;vou&#233;es &#224; l'autre projet pour lequel il est aussi plus imposant que quiconque sur la plan&#232;te, soit sauver le monde, il ne reste peut-&#234;tre plus personne pour &#233;carter les lilliputiens qui cherchent &#224; &#233;galer la structure linguistique unique et grandiose qu'il a sculpt&#233;e (ou d&#233;couverte).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Question de Stevan Harnad &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Vous avez, plus minutieusement que quiconque, expos&#233; tout le mal qu'ont fait individus, &#201;tats, entreprises et collectivit&#233;s du monde entier. Quelles actions doivent &#234;tre entreprises pour &#233;liminer tout ce mal et quelles sont les chances qu'on y parvienne un jour ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;ponse de Noam Chomsky &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas qu'il existe une solution g&#233;n&#233;rale, il y a seulement des solutions sp&#233;cifiques &#224; des probl&#232;mes sp&#233;cifiques. Je laisse aux autres le soin de juger si j'ai r&#233;ussi, mais j'ai au moins tent&#233; de proposer des solutions &#224; court et &#224; long termes pour corriger les probl&#232;mes que j'ai expos&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui doit &#234;tre entrepris d&#233;pend bien s&#251;r de la nature du probl&#232;me en question, mais il est g&#233;n&#233;ralement bien de s'en tenir aux solutions qui ont &#233;t&#233; efficaces par le pass&#233; : &#233;duquer (ce qui veut aussi dire s'&#233;duquer soi-m&#234;me, car s'&#233;duquer fait partie de l'acte m&#234;me d'&#233;duquer, comme tous les parents et tous les enseignant&#183;e&#183;s le savent), s'organiser (puisqu'on peut rarement changer les choses par soi-m&#234;me et que travailler avec les autres est en soi un moyen de mettre en place les constituants d'un monde meilleur) et agir (en fonction des circonstances qui varient beaucoup).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles sont les chances qu'on y arrive ? Personne ne le sait. Lorsque quelques jeunes Noirs se sont install&#233;s au comptoir d'un restaurant &#224; Greensboro en 1960, qui aurait pu pr&#233;voir s'ils allaient se faire jeter en prison et que &#231;a en resterait l&#224; ou s'ils allaient favoriser l'&#233;closion des Freedom Riders, groupe du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), un mouvement de masse pour les droits civils qui a atteint un point culminant il y a exactement soixante ans et qui a entra&#238;n&#233; d'importantes r&#233;formes des lois &#8211; m&#234;me s'il en reste encore beaucoup &#224; faire ? Ce n'est qu'un exemple, mais je le crois repr&#233;sentatif. Les r&#233;alit&#233;s humaines sont essentiellement d&#233;termin&#233;es par la volont&#233; et les choix, choses tr&#232;s difficiles &#224; comprendre et que nous ne comprendrons sans doute jamais.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Chez Descartes, c'est la facult&#233; d'obtenir les id&#233;es par la raison qui est inn&#233;e, pas les id&#233;es en tant que telles. Cette facult&#233; n'est pas le r&#233;sultat de l'&#233;volution. (Note du traducteur)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D&#233;finir les id&#233;es platoniciennes comme des lois de la nature est caract&#233;ristique de l'interpr&#233;tation n&#233;okantienne de Platon (Paul Natorp). La notion de loi de la nature est moderne et ne se retrouve pas chez Platon. (Note du traducteur)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Texte traduit par Tommy Guignard et Fran&#231;ois Doyon&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Un intellectuel, un instinct de libert&#233;</title>
		<link>https://www.ababord.org/Un-intellectuel-un-instinct-de</link>
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		<dc:date>2014-06-12T02:50:33Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Noam Chomsky, Fran&#231;ois Doyon</dc:creator>


		<dc:subject>Militarisme et antimilitarisme</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie politique et pens&#233;e critique</dc:subject>
		<dc:subject>Doyon, Fran&#231;ois</dc:subject>
		<dc:subject>Chomsky, Noam</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Noam Chomsky est n&#233; en 1928 &#224; Philadelphie, ville qui &#233;tait au XVIIIe si&#232;cle le phare &#233;tatsunien de la philosophie des Lumi&#232;res. Sa pens&#233;e est-elle le fruit de son &#233;poque ? Quelles ont &#233;t&#233; ses influences tout au long de sa vie ? Regardons de plus pr&#232;s l'intellectuel et le militant qu'il a &#233;t&#233; et continue d'&#234;tre pour essayer de mettre au jour les racines qui soutiennent son &#339;uvre. &lt;br class='autobr' /&gt; I am a child of the Enlightenment. &#8211; Noam Chomsky &lt;br class='autobr' /&gt;
Une formation (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ababord.org/-Dossier-Noam-Chomsky-scientifique-" rel="directory"&gt;Dossier : Noam Chomsky, scientifique et militant&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Militarisme-et-antimilitarisme-+" rel="tag"&gt;Militarisme et antimilitarisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Philosophie-politique-et-pensee-+" rel="tag"&gt;Philosophie politique et pens&#233;e critique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Doyon-Francois-+" rel="tag"&gt;Doyon, Fran&#231;ois&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Chomsky-Noam-+" rel="tag"&gt;Chomsky, Noam&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.ababord.org/IMG/logo/arton1843.png?1642092156' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; width=&#034;530&#034; height=&#034;324&#034; alt=&#034;&#034;/&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Noam Chomsky est n&#233; en 1928 &#224; Philadelphie, ville qui &#233;tait au XVIIIe si&#232;cle le phare &#233;tatsunien de la philosophie des Lumi&#232;res. Sa pens&#233;e est-elle le fruit de son &#233;poque ? Quelles ont &#233;t&#233; ses influences tout au long de sa vie ? Regardons de plus pr&#232;s l'intellectuel et le militant qu'il a &#233;t&#233; et continue d'&#234;tre pour essayer de mettre au jour les racines qui soutiennent son &#339;uvre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;I am a child of the Enlightenment. &#8211; Noam Chomsky&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cit&#233; par David Barsamian dans Chronicles of Dissent, Common Courage, 1992.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une formation rationaliste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le petit Noam &#233;tait un enfant dou&#233;. Avant l'&#226;ge de deux ans, il a &#233;t&#233; envoy&#233; &#224; l'Oak Lane Country Day School. Une grande place &#233;tait accord&#233;e &#224; la cr&#233;ativit&#233; dans cette &#233;cole et l'esprit de comp&#233;tition n'y &#233;tait pas encourag&#233;, ce qui explique peut-&#234;tre en partie son aversion pour l'esprit du capitalisme. En 1939, &#226;g&#233; d'&#224; peine onze ans, il publie son premier article qui porte sur la menace de l'expansion du fascisme en Espagne, alors en pleine guerre civile. &#192; l'&#226;ge de douze ans, il go&#251;te l'esprit de comp&#233;tition avec consternation lorsqu'il est envoy&#233; &#224; l'&#233;cole secondaire centrale de Philadelphie, un abat-jour pour les jeunes les plus brillants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky a par la suite &#233;tudi&#233; la philosophie et la linguistique &#224; l'Universit&#233; de Pennsylvanie. Le style de pens&#233;e de Chomsky est caract&#233;ristique de la tradition de la philosophie analytique enseign&#233;e dans les universit&#233;s &#233;tats&#173;&#173;&#173;&#173;uniennes. La philosophie analytique consid&#232;re que le but de la philosophie est l'analyse logique du langage et la clarification logique de la pens&#233;e. N&#233;e en r&#233;action &#224; l'obscurit&#233; de l'id&#233;alisme allemand, cette approche de la philosophie accorde beaucoup d'importance &#224; la mise en &#233;vidence des erreurs de raisonnement et des concepts vagues et obscurs que l'on retrouve souvent chez les penseurs appartenant &#224; la tradition &#171; continentale &#187; ou franco-allemande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retrouve en effet chez Chomsky un profond d&#233;dain (&#224; mon avis tr&#232;s souvent justifi&#233; !) de la philosophie franco-allemande. &#171; Les intellectuels ont un probl&#232;me : ils doivent justifier leur existence. [&#8230;] Il s'agira de prendre ce qui est plut&#244;t simple et de le faire passer pour tr&#232;s compliqu&#233; et tr&#232;s profond. Les groupes d'intellectuels interagissent comme cela. Ils se parlent entre eux, et le reste du monde est suppos&#233; les admirer, les traiter avec respect et ainsi de suite. Mais traduisez en langage simple ce qu'ils disent et vous trouverez bien souvent ou bien rien du tout, ou bien des truismes, ou bien des absurdit&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Noam Chomsky, cit&#233; par Normand Baillargeon et David Barsamian, Entretiens (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; &#192; ces d&#233;raillements, Chomsky pr&#233;f&#232;re la clart&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le linguiste inn&#233;iste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En 1966, Noam Chomsky publie un livre intitul&#233; Cartesian Linguistics : A Chapter in the History of Rationalist Thought, o&#249; il se r&#233;clame du patronage de Ren&#233; Descartes. Or, Descartes appartient &#224; la tradition de l'inn&#233;isme, cette doctrine philosophique d'origine platonicienne selon laquelle certaines id&#233;es ou structures mentales appartiennent &#224; la nature m&#234;me de l'&#234;tre humain. Chomsky va s'inspirer de cette tradition pour postuler l'existence de structures linguis&#173;tiques fondamentales, inn&#233;es et uni&#173;versellement partag&#233;es par tous les &#234;tres humains. Un &#234;tre humain n'apprend jamais &#224; parler, il sait toujours d&#233;j&#224; parler, car l'aptitude &#224; la parole fait partie de la nature humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; dans les ann&#233;es 1950, Chomsky va utiliser l'inn&#233;isme pour lutter contre la domination des sciences humaines par le behaviorisme de Skinner. Dans Verbal Behavior, un ouvrage aujourd'hui pratiquement rel&#233;gu&#233; aux oubliettes, Skinner veut appliquer son mod&#232;le d'explication m&#233;caniste du comportement au langage. Pour Skinner, tous les comportements humains sont acquis, y compris le langage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie de Skinner, qui devenait &#224; l'&#233;poque une orthodoxie en sciences humaines et en philosophie, apparaissait aux yeux de Chomsky comme n&#233;faste et paralysante pour la vie intellectuelle. Il d&#233;cide ainsi de publier une critique de Verbal Behavior avant m&#234;me que l'ouvrage ne soit publi&#233; en 1957. Pour Chomsky, l'acquisition du langage par confrontation au milieu dans lequel l'individu a grandi n'explique pas la production du discours po&#233;tique et la capacit&#233; des individus &#224; produire des &#233;nonc&#233;s radicalement nouveaux. Chomsky emprunte ici &#224; Descartes l'id&#233;e que le langage humain est fondamentalement cr&#233;atif, contrairement &#224; celui des autres animaux. Cette critique est l'un des textes qui eurent le plus d'influence sur le domaine de la psychologie au XXe si&#232;cle. On lui doit la naissance du cognitivisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis, Chomsky n'a cess&#233; de perfectionner sa th&#233;orie. Elle est aujourd'hui &#224; ce point appro&#173;fondie qu'elle rel&#232;ve plus de la philosophie du langage que de la linguistique. En effet, Chomsky remet en question de fa&#231;on radicale la nature m&#234;me du langage lorsqu'il affirme que le ph&#233;nom&#232;ne du langage s'apparente davantage au ph&#233;nom&#232;ne de la pens&#233;e qu'&#224; celui de la communication. Et lorsqu'il d&#233;crit la pens&#233;e comme une sorte de &#171; dialogue int&#233;rieur &#187;, on ne peut que remarquer l'affinit&#233; de Chomsky avec Platon&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Noam Chomsky, &#171; What is language and why does it matter ? &#187;, conf&#233;rence (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le militant pour la libert&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une des id&#233;es politiques fondamentales de Chomsky est que le simple bon sens de l'ouvrier suffit &#224; comprendre et &#224; critiquer le monde dans lequel nous vivons. Chomsky a fr&#233;quent&#233; d&#232;s l'&#226;ge de douze ans le kiosque &#224; journaux de son oncle de New York, l&#224; o&#249; se rassemblaient chaque jour pour discuter de politique des ouvriers de la classe moyenne au ch&#244;mage. C'est dans ce milieu qu'il entre en contact avec les id&#233;es anarchistes, des id&#233;es qui furent certes d&#233;velopp&#233;es par de grands intellectuels europ&#233;ens, mais qu'on retrouve aussi dans les journaux ouvriers &#233;tatsuniens d&#232;s le d&#233;but du XIXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le militantisme de Chomsky repose sur l'hypoth&#232;se que l'&#234;tre humain aspire naturellement &#224; la libert&#233; politique et sur le principe moral selon lequel un intellectuel a la responsabilit&#233; de d&#233;noncer les injustices dans la mesure o&#249; il a acc&#232;s plus facilement &#224; l'information. D&#232;s 1964, il va prendre publiquement position contre la guerre du Vietnam en d&#233;clarant que la mort de civils pendant la guerre fait partie d'une strat&#233;gie pour permettre aux &#201;tats-Unis d'occuper et de maintenir l'espace central sur l'&#233;chiquier g&#233;opolitique mondial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;nonciation de la guerre du Vietnam n'&#233;tait que le d&#233;but. Depuis les cinquante derni&#232;res ann&#233;es, en plus de s'attaquer avec virulence &#224; des organismes comme le Fonds mon&#233;taire international (FMI) et la Banque mondiale, Chomsky n'a jamais cess&#233; de critiquer tr&#232;s s&#233;v&#232;rement la politique &#233;trang&#232;re des &#201;tats-Unis, particuli&#232;rement celle qui concerne le Vietnam, le Laos, le Cambodge, l'Am&#233;rique latine, le Timor oriental, le Kosovo, l'Afghanistan et la Palestine. Il compare les actions du gouvernement &#233;tatsunien &#224; celles du crime organis&#233;. Les &#201;tats-Unis sont loin d'&#234;tre les d&#233;fenseurs de la d&#233;mocratie qu'ils pr&#233;tendent &#234;tre, car &#171; selon les principes des proc&#232;s de Nuremberg, chaque pr&#233;sident am&#233;ricain depuis lors aurait &#233;t&#233; pendu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Noam Chomsky, Comprendre le pouvoir, Montr&#233;al, Lux, 2008, p. 100-101.&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, malgr&#233; la soi-disant libert&#233; d'expression, les critiques de Chomsky de la politique &#233;trang&#232;re &#233;tatsunienne n'ont presque jamais &#233;t&#233; pr&#233;sent&#233;es dans les m&#233;dias de masse. Pour tenter d'expliquer ce ph&#233;nom&#232;ne, il a d&#233;velopp&#233; avec l'&#233;conomiste Edward S. Herman une th&#233;orie sur les m&#233;dias. Dans Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media (1988), ils expliquent que le fonctionnement m&#234;me des m&#233;dias impose des filtres &#224; travers lesquels l'information doit passer avant d'atteindre le public. Ne se retrouvent dans les m&#233;dias de masse que les informations qui ne nuisent pas aux int&#233;r&#234;ts du monde des affaires. En appliquant ces filtres, les m&#233;dias de masse &#233;tats-uniens servent leurs int&#233;r&#234;ts comme le fait n'importe quelle entreprise priv&#233;e, tout en se soumettant &#224; l'&#201;tat d'une fa&#231;on qui plairait aux pires dictateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky fait aussi observer que, de plus en plus, l'entreprise priv&#233;e prend en charge les responsabilit&#233;s de l'&#201;tat. On privatise ainsi des pans entiers de la fonction publique, pr&#233;textant que le secteur priv&#233; est plus efficace que celle-ci. Les institutions politiques se laissent progressivement dominer par ce que Chomsky appelle de &#171; vastes institutions de tyrannie priv&#233;e &#187;. Structur&#233;es de fa&#231;on tr&#232;s hi&#233;rarchique, ces tyrannies priv&#233;es exercent une tr&#232;s grande influence sur les politiques de l'&#201;tat tout en &#233;chappant &#224; tout contr&#244;le d&#233;mocratique. Bref, l'&#201;tat-nation se transforme progressivement en &#201;tat-corporation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faire ? Contrairement &#224; Platon ou L&#233;nine, Chomsky ne pr&#233;tend pas savoir comment organiser tous les aspects d'une soci&#233;t&#233; juste. On peut associer sa pens&#233;e politique &#224; l'anarchisme, car il croit que c'est en remettant le pouvoir &#233;conomique entre les mains des travailleurs et des travailleuses qu'il serait possible d'organiser une soci&#233;t&#233; plus juste. Le pouvoir de tyrannies priv&#233;es doit &#234;tre combattu par la prise en charge de la direction des entreprises par les ouvri&#232;res et ouvriers eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on retourne aux racines de la pens&#233;e de Chomsky, on d&#233;couvre que les deux volets de l'&#339;uvre de sa vie reposent sur l'hypoth&#232;se qu'il existe une nature commune &#224; tous les &#234;tres humains, une nature qui rend possible la cr&#233;ativit&#233;. Comme le croyaient les Lumi&#232;res du XVIIIe si&#232;cle, il existe une nature humaine &#224; respecter imp&#233;rativement si nous voulons organiser une soci&#233;t&#233; juste. Chomsky se fonde sur l'espoir que l'humain est n&#233; pour &#234;tre libre ; il milite pour briser ses fers.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hans-Georg Gadamer, V&#233;rit&#233; et m&#233;thode, Paris, Seuil, 1996, p. 298.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Question de Fran&#231;ois Doyon &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer &#233;crit : &#171; En v&#233;rit&#233; ce n'est pas l'histoire qui nous appartient, c'est nous au contraire qui lui appartenons (5). &#187; Que pensez-vous de cette affirmation ? Votre pens&#233;e politique est-elle un produit de l'histoire, croyez-vous qu'un&#183;e intellectuel&#183;le puisse s'affranchir de tous les pr&#233;jug&#233;s de la tradition et de son &#233;poque ? Si oui, croyez-vous l'avoir fait ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;ponse de Noam Chomsky &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous appartenons &#224; l'histoire seulement au sens o&#249; nous faisons partie d'une culture et d'une soci&#233;t&#233; qui a sa propre histoire et nous ne pouvons &#233;viter d'&#234;tre influenc&#233;s par ses pr&#233;suppos&#233;s, ses id&#233;es, ses pratiques, bref, ses &#171; pr&#233;jug&#233;s de la tradition &#187;. Mais nous pouvons certainement nous lib&#233;rer de tout cela, et plusieurs l'ont fait. L'ai-je fait moi-m&#234;me ? Je crois que oui, mais c'est aux autres d'en juger.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cit&#233; par David Barsamian dans Chronicles of Dissent, Common Courage, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Noam Chomsky, cit&#233; par Normand Baillargeon et David Barsamian, Entretiens avec Chomsky, Montr&#233;al, &#201;ditions &#201;cosoci&#233;t&#233;, 2002, p. 45-46.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Noam Chomsky, &#171; What is language and why does it matter ? &#187;, conf&#233;rence prononc&#233;e &#224; Montr&#233;al le 25 octobre 2013.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Noam Chomsky, Comprendre le pouvoir, Montr&#233;al, Lux, 2008, p. 100-101.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hans-Georg Gadamer, V&#233;rit&#233; et m&#233;thode, Paris, Seuil, 1996, p. 298.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Le programme biolinguistique</title>
		<link>https://www.ababord.org/Le-programme-biolinguistique</link>
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		<dc:date>2014-06-12T02:46:31Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Noam Chomsky, Anne-Marie Di Sciullo</dc:creator>


		<dc:subject>Emancipation, insubordination, insurrection</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie et espace public</dc:subject>
		<dc:subject>Chomsky, Noam</dc:subject>
		<dc:subject>Di Sciullo, Anne-Marie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les paragraphes suivants visent &#224; souligner la contribution exceptionnelle de Noam Chomsky, ce grand intellectuel qui, au si&#232;cle dernier, a fait faire un changement de paradigme scientifique &#224; la linguistique et qui ne cesse de faire avancer nos connaissances du langage, cet objet qui fait partie de la biologie humaine et qui sert &#224; exprimer des pens&#233;es complexes. &lt;br class='autobr' /&gt; Les travaux de Chomsky ont en effet assu&#173;r&#233; le passage du structuralisme &#224; la grammaire g&#233;n&#233;rative. Le courant structuraliste (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ababord.org/-Dossier-Noam-Chomsky-scientifique-" rel="directory"&gt;Dossier : Noam Chomsky, scientifique et militant&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Emancipation-insubordination-+" rel="tag"&gt;Emancipation, insubordination, insurrection&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Democratie-et-espace-public-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie et espace public&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Chomsky-Noam-+" rel="tag"&gt;Chomsky, Noam&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Di-Sciullo-Anne-Marie-+" rel="tag"&gt;Di Sciullo, Anne-Marie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.ababord.org/IMG/logo/arton1839.png?1642092156' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; width=&#034;504&#034; height=&#034;218&#034; alt=&#034;&#034;/&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les paragraphes suivants visent &#224; souligner la contribution exceptionnelle de Noam Chomsky, ce grand intellectuel qui, au si&#232;cle dernier, a fait faire un changement de paradigme scientifique &#224; la linguistique et qui ne cesse de faire avancer nos connaissances du langage, cet objet qui fait partie de la biologie humaine et qui sert &#224; exprimer des pens&#233;es complexes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les travaux de Chomsky ont en effet assu&#173;r&#233; le passage du structuralisme &#224; la grammaire g&#233;n&#233;rative. Le courant structuraliste europ&#233;en, d&#233;velopp&#233; en France par Ferdinand de Saussure dans la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle, vise l'identification et la classification des &#233;l&#233;ments constitutifs des langues &#8211; les phon&#232;mes, les morph&#232;mes, les syntagmes &#8211; donnant lieu &#224; des analyses qui mettent en &#233;vidence leur structuration manifeste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que n&#233;cessaires, les &#233;tudes taxinomiques et structurales ne suffisent pas &#224; expliquer pourquoi il est possible de produire et de comprendre des phrases nouvelles. Alors qu'il est impossible d'&#233;num&#233;rer toutes les expressions linguistiques d'une langue donn&#233;e, il est par contre possible de produire des suites infinies, telles que : &lt;i&gt;[le philosophe [qui conna&#238;t le linguiste [qui conna&#238;t l'informaticien [qui conna&#238;t le politicien&#8230;&lt;/i&gt; Seule une proc&#233;dure dite g&#233;n&#233;rative peut d&#233;crire l'infinit&#233; discr&#232;te du langage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un article important publi&#233; en 1956, Chomsky propose la hi&#233;rarchie des grammaires formelles. Selon cette hi&#233;rarchie, les grammaires de capacit&#233; g&#233;n&#233;rative plus puissantes incluent proprement celles dont la capacit&#233; g&#233;n&#233;rative est plus faible. Chomsky montre que les grammaires des langues humaines ont au moins la capacit&#233; g&#233;n&#233;rative des grammaires &#224; r&#232;gles de r&#233;&#233;criture, puisque les grammaires r&#233;guli&#232;res ne peuvent d&#233;crire les structures r&#233;cur&#173;sives ench&#226;ss&#233;es qui font partie des expres&#173;sions linguistiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La proc&#233;dure g&#233;n&#233;rative qui caract&#233;rise le langage humain est une proc&#233;dure r&#233;cursive illi&#173;mit&#233;e. Les limites sur la r&#233;cursivit&#233; sont dues aux restrictions impos&#233;es par d'autres syst&#232;mes de la cognition humaine, incluant les limites de notre m&#233;moire de travail, qui rendent impossible l'interruption d'une phrase plus d'une fois. Ainsi, alors que la phrase suivante qui ne contient qu'une proposition auto-ench&#226;ss&#233;e est acceptable &lt;i&gt;le philosophe [que le linguiste a rencontr&#233;] est entr&#233;&lt;/i&gt;, la phrase qui suit incluant deux propositions auto-ench&#226;ss&#233;es est plus difficile &#224; traiter le philosophe [que le linguiste [qui est professeur au MIT] conna&#238;t] est entr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie des grammaires formelles de Chomsky perdure et est la base de plusieurs d&#233;veloppements dans des domaines connexes, notamment le traitement automatique des langues naturelles. Les travaux r&#233;cents sur le parsage syntaxique minimaliste utilisent des grammaires qui ont au moins la capacit&#233; g&#233;n&#233;rative des grammaires de r&#233;&#233;criture. La th&#233;orie des grammaires formelles a donn&#233; &#233;galement lieu &#224; plusieurs exp&#233;rimentations sur la sp&#233;cificit&#233; du langage humain par rapport aux m&#233;thodes de communication des autres animaux. Ces travaux indiquent que ces derniers ne peuvent acqu&#233;rir des grammaires artificielles dont la capacit&#233; g&#233;n&#233;rative d&#233;passe celle des grammaires r&#233;guli&#232;res. L'infinit&#233; discr&#232;te du langage humain diff&#233;rencie ce dernier des syst&#232;mes de communication animale. Cette propri&#233;t&#233; est une partie int&#233;grante de la facult&#233; du langage, la proc&#233;dure g&#233;n&#233;rative qui fait partie de l'h&#233;ritage g&#233;n&#233;tique humain.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'entreprise g&#233;n&#233;rative&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Noam Chomsky a non seulement fond&#233;, mais est rest&#233; &#224; l'avant-garde de ce que l'illustre linguiste n&#233;erlandais Henk van Riemsdijk, un pilier de la grammaire g&#233;n&#233;rative en Europe, a nomm&#233; &#171; l'entreprise g&#233;n&#233;rative &#187;. Cette entreprise consiste essentiellement &#224; d&#233;couvrir les propri&#233;t&#233;s de la forme de la proc&#233;dure g&#233;n&#233;rative de la facult&#233; du langage. Les premiers mod&#232;les syntaxiques propos&#233;s par Chomsky distinguent les r&#232;gles de r&#233;&#233;criture de la base des transformations, qui de concert d&#233;rivent les expressions linguistiques. Le premier type de r&#232;gles d&#233;rive les structures profondes et le second type de r&#232;gles d&#233;rive les structures de surface. Ce mod&#232;le permet de relier par un ensemble de r&#232;gles formelles les structures inter&#173;rogatives et les structures passives aux structures actives, comme les suivantes : &lt;i&gt;(1) Le philosophe a interview&#233; un linguiste (2) Qui est-ce que le philosophe a interview&#233; ? (3) Un linguiste a &#233;t&#233; interview&#233;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisque la grammaire est un ensemble de moyens finis capables de d&#233;river une infinit&#233; d'expressions linguistiques, Chomsky propose de simplifier le mod&#232;le de la grammaire et la forme des r&#232;gles g&#233;n&#233;ratives. Les multiples r&#232;gles de r&#233;&#233;criture de la base et les multiples transformations propos&#233;es au cours du d&#233;veloppement de l'entreprise g&#233;n&#233;rative sont r&#233;duites &#224; une seule dans le programme appel&#233; &#171; minimaliste &#187; pr&#233;sent&#233; pour la premi&#232;re fois en 1995. Les diff&#233;rentes contraintes sur les transformations (telles que la contrainte sur le mouvement de t&#234;tes) et la contrainte sur les d&#233;placements des constituants phrastiques sont subsum&#233;es sous une condition plus g&#233;n&#233;rale de mouvement le plus court, qui minimise la recherche dans l'espace d&#233;rivationnel. Cette simplification du mod&#232;le de grammaire, que ce soit dans le nombre et la forme des op&#233;rations et des contraintes, satisfait le principe de parcimonie, un principe m&#233;thodologique basique en science.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Minimalisme et biolinguistique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le programme minimaliste qui r&#233;duit l'expression des propri&#233;t&#233;s de la proc&#233;dure g&#233;n&#233;rative de la facult&#233; du langage au strict minimum permet un d&#233;veloppement accru des recherches sur la biologie du langage. L'entreprise biolinguistique a pris naissance dans les ann&#233;es 1950 par des efforts concert&#233;s de linguistes, biologistes, psychologues et philosophes incluant Chomsky, Piaget, Monot, Lenneberg. Ce domaine multidisciplinaire est depuis r&#233;cemment l'objet d'activit&#233;s de recherche donnant lieu &#224; des perc&#233;es importantes sur des questions aussi fondamentales que les suivantes : Quelle est l'origine du langage ? Comment le langage se d&#233;veloppe-t-il chez l'individu ? Qu'est-ce qui donne lieu &#224; la diversit&#233; linguistique ? &#192; quoi sert le langage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky identifie trois facteurs dans le d&#233;veloppement du langage chez l'individu : l'h&#233;ritage g&#233;n&#233;tique, l'exp&#233;rience et les facteurs externes &#224; la facult&#233; du langage qui r&#233;duisent la complexit&#233; de traitement des expressions linguistiques. La base g&#233;n&#233;tique de la facult&#233; du langage r&#233;side dans le substrat neuronal qui dessert la facult&#233; cognitive humaine sp&#233;cialis&#233;e dans l'activit&#233; symbolique du langage (en particulier les aires Brodmann 44 et 45).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette activit&#233; cognitive, dont la capacit&#233; g&#233;n&#233;rative r&#233;side en une seule op&#233;ration binaire r&#233;cur&#173;sive, offre par sa simplicit&#233; une mod&#233;lisation qui est compatible avec l'&#233;mergence du langage. L'hypoth&#232;se selon laquelle le langage a &#233;merg&#233; par un changement minimal dans le cerveau humain se distingue de l'approche &#233;volutionniste, selon laquelle le langage humain actuel serait pr&#233;c&#233;d&#233; d'au moins deux &#233;tapes historiques de d&#233;veloppement : un mot &gt; deux mots (proto-langage) &gt; langage. Le fait que le langage soit une innovation r&#233;cente (100 000 ans) dans l'&#233;volution des esp&#232;ces rend l'hypoth&#232;se &#233;volutionniste peu probable. Le fait que les expressions transmises par les primates non humains et les oiseaux chanteurs ne pr&#233;sentent pas de relations hi&#233;rarchiques favorise l'hypoth&#232;se de l'&#233;mergence du langage humain qui, de mani&#232;re caract&#233;ristique, est articul&#233; en termes de relations hi&#233;rarchiques entre constituants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'acquisition du langage par l'enfant requiert l'exposition au langage parl&#233; par les personnes auxquelles il est expos&#233;, bien que l'&#233;vidence linguistique &#224; laquelle il est expos&#233; soit partielle : phrases incompl&#232;tes, &#171; faux d&#233;parts &#187;, erreurs dues &#224; la fatigue, au stress, etc. ; c'est ce qu'on appelle la pauvret&#233; du stimulus. Malgr&#233; celle-ci, l'enfant d&#233;veloppe une grammaire de la langue &#224; laquelle il est expos&#233; dans un court laps de temps. Ce d&#233;veloppement serait impossible dans l'absence de la base biologique du langage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La variation linguistique est un processus naturel, comme c'est le cas de la variation en biologie, o&#249; une m&#234;me esp&#232;ce ne contient pas d'instances identiques. Dans le programme minimaliste, la diversit&#233; linguistique est issue d'un choix binaire dans les valeurs des traits associ&#233;s aux &#233;l&#233;ments fonctionnels, comme le temps dans le domaine verbal et le d&#233;terminant dans le domaine nominal. Cette approche permet de d&#233;river la variation reli&#233;e &#224; l'ordre des mots. Elle contraste avec l'approche typologique de Greenberg, qui classifie les langues selon la position des constituants majeurs : le sujet, le verbe et l'objet. La th&#233;orie des principes et param&#232;tres formul&#233;e par Chomsky d&#232;s 1979 et &#233;tay&#233;e par la suite dans le cadre du programme minimaliste offre une approche formelle &#224; la diversit&#233; linguistique qui conduit &#224; la d&#233;couverte de points communs et de divergences entre la variation en biologie et la variation linguistique ; entre la variation linguistique, l'acquisition du langage et la variation phylog&#233;n&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Des voies nouvelles&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'entreprise biolinguistique ouvre de nouvelles voies de recherche et permet, comme le souligne Chomsky, d'aller au-del&#224; de l'ad&#233;quation explicative et de lier ainsi les propri&#233;t&#233;s formelles du langage &#224; sa base biologique, &#224; la variation linguistique, &#224; l'acquisition du langage, &#224; la phylog&#233;nie des langues et aux facteurs qui r&#233;duisent la complexit&#233;. La contribution de Noam Chomsky au d&#233;veloppement des connaissances de ce qui nous distingue des autres &#234;tres de la cr&#233;ation, soit le langage, est remarquable et ne cessera d'&#234;tre une source d'inspiration en linguistique et au-del&#224; des fronti&#232;res de cette discipline.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Question d'Anne-Marie Di Sciullo&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le programme biolinguistique permet de nouvelles avenues pour explorer ce qui est propre &#224; la facult&#233; de langage et ce qui est p&#233;riph&#233;rique. Pourquoi l'&#233;tude formelle du langage (par exemple binarit&#233; pro&#233;minence, distance structurale vs lin&#233;aire) est-elle importante pour notre compr&#233;hension du langage, cette facult&#233; sp&#233;cifiquement humaine de transmettre des pens&#233;es complexes ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;ponse de Chomsky&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je pense que nous sommes d'accord pour dire qu'il n'y a pas d'approche coh&#233;rente des propri&#233;t&#233;s fondamentales du langage qui ne reconnaisse que chaque langue sp&#233;cifie un ensemble infini d'expres&#173;sions structur&#233;es qui sont interpr&#233;t&#233;es par des syst&#232;mes sensorimoteurs et conceptuels-intentionnels &#8211; et qui, donc, adopte une forme de grammaire g&#233;n&#233;rative &#8211; et qui ne reconnaisse en outre le fait &#233;vident que chacun de ces syst&#232;mes internes est une caract&#233;ristique biologique de l'individu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tude formelle du langage est un &#233;l&#233;ment crucial de l'&#233;tude de ce syst&#232;me et donc de l'&#233;tude de cette capacit&#233; humaine particuli&#232;re de cr&#233;er des pens&#233;es complexes &#8211; et parfois de les transmettre. Il s'agit d'un &#233;l&#233;ment capital de cette &#233;tude. Quelle importance a-t-il ? On ne peut r&#233;pondre &#224; cette question qu'en poursuivant l'&#233;tude formelle du langage et des autres facteurs qui peuvent &#234;tre impliqu&#233;s dans la construction et la transmission de pens&#233;es complexes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Photo : G&#233;rald McKenzie&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Chomsky, le langage et la cr&#233;ativit&#233; ordinaire</title>
		<link>https://www.ababord.org/Chomsky-le-langage-et-la</link>
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		<dc:date>2014-06-12T02:42:23Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Noam Chomsky, James McGilvray</dc:creator>


		<dc:subject>Education et enseignement</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie politique et pens&#233;e critique</dc:subject>
		<dc:subject>Chomsky, Noam</dc:subject>
		<dc:subject>McGilvray, James</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La cr&#233;ativit&#233; et la libert&#233; sont des th&#232;mes centraux dans le travail de Noam Chomsky. Avec Descartes, il pense que les &#234;tres humains sont dot&#233;s de libre arbitre. Avec les anarchosyndicalistes, il soutient que les &#234;tres humains se r&#233;alisent dans des actions et par du travail cr&#233;atif, tout sp&#233;cialement dans du travail utile &#224; autrui. &lt;br class='autobr' /&gt; Langage et cr&#233;ativit&#233; selon Chomsky &lt;br class='autobr' /&gt;
En ce qui concerne le langage et le r&#244;le qu'y joue la cr&#233;ativit&#233;, Chomksy soutient que c'est par l'&#233;volution du langage (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ababord.org/-Dossier-Noam-Chomsky-scientifique-" rel="directory"&gt;Dossier : Noam Chomsky, scientifique et militant&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Education-et-enseignement-+" rel="tag"&gt;Education et enseignement&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Chomsky-Noam-+" rel="tag"&gt;Chomsky, Noam&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-McGilvray-James-+" rel="tag"&gt;McGilvray, James&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.ababord.org/IMG/logo/arton1834.png?1642092155' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; width=&#034;544&#034; height=&#034;401&#034; alt=&#034;&#034;/&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;La cr&#233;ativit&#233; et la libert&#233; sont des th&#232;mes centraux dans le travail de Noam Chomsky. Avec Descartes, il pense que les &#234;tres humains sont dot&#233;s de libre arbitre. Avec les anarchosyndicalistes, il soutient que les &#234;tres humains se r&#233;alisent dans des actions et par du travail cr&#233;atif, tout sp&#233;cialement dans du travail utile &#224; autrui.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Langage et cr&#233;ativit&#233; selon Chomsky&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne le langage et le r&#244;le qu'y joue la cr&#233;ativit&#233;, Chomksy soutient que c'est par l'&#233;volution du langage que les &#234;tres humains ont &#233;t&#233; dot&#233;s de cette &#171; cr&#233;ativit&#233; ordinaire &#187; et, avec elle, de cet extraordinaire degr&#233; de flexibilit&#233; cognitive qui leur est propre. Le langage fait donc de nous des organismes uniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky ne se contente pas de pr&#233;sumer que les &#234;tres humains sont libres. Les raisons pour lesquelles il soutient que nous sommes dot&#233;s du libre arbitre tiennent, en partie au moins, &#224; certaines de ses importantes observations relatives &#224; la mani&#232;re dont nous parlons. Il regroupe ces observations sous l'expression &#171; dimension cr&#233;ative de l'usage du langage &#187; ou DCUL (CALU en anglais : &#171; the creative aspect of language use &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Essentiellement, ces observations nous invitent &#224; noter que la parole humaine, l'expression linguistique des id&#233;es, semblent ne pas &#234;tre caus&#233;es par des &lt;i&gt;stimuli&lt;/i&gt; internes ou externes (elles sont donc, en ce sens, sans &lt;i&gt;stimuli&lt;/i&gt;) ; qu'elles peuvent appara&#238;tre dans un nombre infini de phrases et d'expressions (elles sont donc potentiellement illimit&#233;es) ; et que, pourtant, malgr&#233; qu'elles soient non caus&#233;es et potentiellement infinies, elles sont typiquement appropri&#233;es au contexte de discours ou de pens&#233;e dans lequel elles sont produites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette DCUL joue un r&#244;le important dans l'id&#233;e que se fait Chomsky de l'objet d'&#233;tude d'une science du langage. C'est qu'elle pr&#233;sente un v&#233;ritable d&#233;fi &#224; toute tentative de construire une science naturelle prenant pour objet le langage tel qu'il est utilis&#233;, cela dans la mesure o&#249; les sciences naturelles, qui sont parfaitement en mesure d'&#233;tudier des &#233;v&#233;nements d&#233;termin&#233;s ou m&#234;me al&#233;atoires, ne sont pas faites pour &#233;tudier des &#233;v&#233;nements qui sont non caus&#233;s, potentiellement illimit&#233;s et pourtant appropri&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une science naturelle du langage&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, la DCUL n'interdit pas de concevoir une science qui &#233;tudierait un syst&#232;me interne, lequel pourrait, sans cause apparente, g&#233;n&#233;rer un nombre infini de phrases ou d'expressions qu'on pourra utiliser pour les fins qu'on poursuit &#8211; sp&#233;culer, expliquer des actions et ainsi de suite. Une science naturelle portant sur un tel syst&#232;me interne ferait comprendre comment et pourquoi l'usage cr&#233;atif du langage est &lt;i&gt;possible&lt;/i&gt;. Pour le dire de mani&#232;re plus g&#233;n&#233;rale, une science naturelle du langage devra se centrer sur le syst&#232;me biologique que nous avons dans la t&#234;te et qui est mis en place par la nature et non sur la mani&#232;re dont les produits de ce syst&#232;me sont utilis&#233;s par les &#234;tres humains : les usages du langage sont en effet trop vari&#233;s pour cela &#8211; ils sont, justement, cr&#233;atifs. Mais cette mani&#232;re de faire est aussi tr&#232;s opportune puisque la cr&#233;ativit&#233; linguistique est accessible &#224; chacun et chacune &#233;tant donn&#233; que la facult&#233; de langage, en vertu de la croissance et du d&#233;veloppement normaux, est accessible &#224; tous les &#234;tres humains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La DCUL souligne &#233;galement que la cr&#233;ativit&#233; associ&#233;e &#224; l'usage courant d'une langue apporte avec elle des capacit&#233;s cognitives qui sont uniques aux &#234;tres humains, lesquels sont les seuls &#224; poss&#233;der cette facult&#233;. Ces capacit&#233;s apparaissent parce que l'esprit humain, ind&#233;pendamment des circonstances, est capable de g&#233;n&#233;rer un nombre infini d'expressions aux structures conceptuelles complexes, lesquelles peuvent &#234;tre utilis&#233;es pour comprendre, penser, sp&#233;culer, s'interroger, &#233;valuer, argumenter, discuter, planifier, comparer, mod&#233;liser, sugg&#233;rer des syst&#232;mes &#233;conomiques ou des types de gouvernement, imaginer, explorer, se rappeler, comprendre les id&#233;es d'autrui, estimer, ruminer, esp&#233;rer&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autres animaux ont eux aussi des capacit&#233;s cognitives, mais elles sont d'un autre genre et g&#233;n&#233;ralement centr&#233;es sur la r&#233;solution de probl&#232;mes qu'ils rencontrent dans leur niche &#233;cologique. Il est donc probable que l'apparition du langage durant l'&#233;volution &#8211; possiblement par une seule mutation &#8211; soit la premi&#232;re des conditions de ce qu'on appelle parfois &#171; l'&#233;tincelle humaine &#187;, &#233;tant donn&#233; que ce qui caract&#233;rise l'&lt;i&gt;homo sapiens&lt;/i&gt;, ce sont ses capacit&#233;s cognitives et qu'en vertu de celles-ci il est capable de s'adapter &#224; diff&#233;rents environnements et de coordonner ses activit&#233;s avec d'autres, de travailler et d'&#233;laborer avec eux des projets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre flexibilit&#233; cognitive et notre capacit&#233; &#224; nous adapter &#224; diff&#233;rents environnements proviennent donc de ce que nous poss&#233;dons le langage. Il existe peut-&#234;tre d'autres caract&#233;ristiques qui sont uniques aux &#234;tres humains, comme la musique ou un sens moral. Mais elles ne nous apportent rien de comparable &#224; la facult&#233; du langage et elles pourraient m&#234;me &#234;tre li&#233;es &#224; celle-ci, voire d&#233;pendre d'elle.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une &#233;nigme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces remarques &#224; propos de la &#171; cr&#233;ativit&#233; ordinaire &#187; &#8211; les difficult&#233;s qu'elle pose &#224; une science naturelle et comment celle-ci peut n&#233;anmoins montrer de quelle fa&#231;on cette cr&#233;ativit&#233; est possible et en quoi elle nous est utile &#8211; tout cela semble &#233;vident et ce qui s'ensuit pour l'action humaine et le politique est &#233;galement clair.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, ce type de cr&#233;ativit&#233; pose une &#233;nigme. Les pens&#233;es et les actions des &#234;tres humains semblent en effet libres et les contributions &#224; la cr&#233;ativit&#233; d'un syst&#232;me linguistique interne paraissent ind&#233;niables. Mais la science linguistique de Chomsky pr&#233;sente le syst&#232;me du langage que nous avons dans la t&#234;te comme un syst&#232;me dont les op&#233;rations internes sont d&#233;terministes. Et cela n'est pas vrai seulement du langage : d'autres sciences qui &#233;tudient le syst&#232;me cerveau/esprit sont elles aussi d&#233;terministes &#8211; comme la th&#233;orie de Marr sur la vision &#8211; ou du moins attribuent un r&#244;le &#224; certains &#233;l&#233;ments al&#233;atoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, les sciences qui &#233;tudient l'esprit (&lt;i&gt;mind&lt;/i&gt;) semblent devoir comprendre les op&#233;rations internes des syst&#232;mes mentaux d'une mani&#232;re d&#233;terministe ou d'une mani&#232;re al&#233;atoire, mais comme on l'a vu, ni le d&#233;terminisme ni le hasard ne permettent de rendre compte de la cr&#233;ativit&#233; linguistique. Si vous posez une question, par exemple : &#171; O&#249; est le d&#233;panneur le plus proche ? &#187;, il n'y a aucune limite aux r&#233;ponses que vous pourrez recevoir et chacune pourrait &#234;tre appropri&#233;e, du moins si elle vous permet de vous rendre &#224; destination, ou bien vous met en garde contre cette destination, ou vous incite &#224; y aller, ou encore vous induit en erreur, selon le contexte et les buts que poursuit votre r&#233;pondant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'au XVIIe si&#232;cle Descartes a d&#233;couvert ce fait relatif &#224; la mani&#232;re dont les &#234;tres humains utilisent le langage, il a conclu que la seule mani&#232;re d'en rendre compte &#233;tait de supposer que (ce qu'il tenait pour) les op&#233;rations rationnelles de l'esprit humain fonctionnaient ind&#233;pendamment de (ce qu'il tenait pour) le corps. Cela l'a amen&#233; &#224; cette id&#233;e que l'esprit (le si&#232;ge des op&#233;rations rationnelles) est distinct du corps, que l'esprit et le corps sont deux substances distinctes et incompatibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une forme ou l'autre de ce dualisme, sans n&#233;cessairement &#234;tre celui de Descartes, a s&#233;duit et s&#233;duit encore bien des gens, qui esp&#232;rent pouvoir expliquer gr&#226;ce &#224; lui comment on peut &#224; la fois &#234;tre libres et responsables de nos actions, m&#234;me si les m&#233;canismes de notre esprit tel qu'ils sont scientifiquement d&#233;crits sont d&#233;termin&#233;s ou, au mieux, laissent place au hasard. En fait, le dualisme est la position spontan&#233;ment adopt&#233;e par &#224; peu pr&#232;s tout le monde. Il a &#224; premi&#232;re vue le m&#233;rite d'expliquer comment peuvent coexister des actions dont on peut &#234;tre tenu responsable et des sciences des m&#233;canismes mentaux qui excluent toute responsabilit&#233; pour nos comportements.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une solution possible&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs autres mani&#232;res, dualistes ou non, de r&#233;soudre cette &#233;nigme ont &#233;t&#233; avanc&#233;es. L'une d'elles, que je pense plus plausible, sugg&#232;re que la description et l'explication d'actions et des affaires quotidiennes courantes par des raisons, qui sont ce que produit le sens commun, se situent sur un plan cognitif diff&#233;rent de celui des descriptions et des explications donn&#233;es par les sciences naturelles des ph&#233;nom&#232;nes mentaux &#8211; par exemple la vision ou le traitement de la langue &#8211; qui sont alors d&#233;crits et expliqu&#233;s en termes de causes et d'effets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une mani&#232;re de nommer ces diff&#233;rents plans est d'appeler &#171; psychologie populaire &#187; les descriptions et explications des actions par des raisons, une capacit&#233; que nous poss&#233;dons tous et dont nous faisons usage dans la vie quotidienne &#8211; comme nous y utilisons aussi une &#171; biologie populaire &#187; et une &#171; physique populaire &#187;. Cette psychologie populaire est une composante importante du sens commun. Quant aux autres descriptions et explications des fonctions et processus mentaux, ils sont une version particuli&#232;re, appliqu&#233;e &#224; un objet pr&#233;cis, de la science naturelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une hypoth&#232;se qui sous-tend cette approche est que diff&#233;rents domaines cognitifs sont autant de mani&#232;res diff&#233;rentes par lesquelles les &#234;tres humains r&#233;solvent des probl&#232;mes : un de ces probl&#232;mes est la description et l'explication des actions et des intentions dans le cas o&#249; des int&#233;r&#234;ts humains sont en jeu, l'autre est de produire des descriptions objectives des faits sans faire intervenir de notions exprimant des intentions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi ces deux approches sont-elles si diff&#233;rentes ? Elles r&#233;sultent de ce que les &#234;tres humains ont &#224; leur disposition diff&#233;rentes mani&#232;res de r&#233;soudre des probl&#232;mes. Pourquoi avons-nous recours aux deux ? Parce que nous devons nous occuper des actions des &#234;tres humains et de ce qui les int&#233;resse dans le monde et parce que nous voulons aussi fournir des explications dans le cadre de th&#233;ories causales. Sont-elles identiques ? Bien s&#251;r que non. Mais elles sont sans doute tout ce que nous avons &#224; notre disposition : nous n'en connaissons pas d'autres. Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que nous sommes des cr&#233;atures vivantes poss&#233;dant les capacit&#233;s qui sont les n&#244;tres et pas d'autres. Le sens commun et la science sont en fait nos seules mani&#232;res de r&#233;soudre des probl&#232;mes, cela en raison de la nature m&#234;me de notre esprit et de nos concepts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas certain que cette solution soit la mani&#232;re dont Chomsky r&#233;soudrait l'&#233;nigme. Mais elle a au moins le m&#233;rite de prendre appui sur un th&#232;me important de son travail, qui est de rappeler que les &#234;tres humains sont des cr&#233;atures biologiques, rien de plus, et qu'ils ont en cons&#233;quence les capacit&#233;s intellectuelles limit&#233;es qui sont les leurs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Question de James McGilvray&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Votre th&#233;orie computationnelle du langage semble devoir adh&#233;rer &#224; une conception d&#233;terministe de la computation linguistique. Et d'autres th&#233;ories des syst&#232;mes mentaux humains semblent, elles aussi, &#234;tre d&#233;terministes. Pourtant, comme l'a fait remarquer Descartes, la parole humaine semble libre. En fait, vous &#234;tes d'accord avec Descartes quand celui-ci nous fait remarquer la cr&#233;ativit&#233; linguistique et vous avez fait de la cr&#233;ativit&#233; et du libre arbitre des donn&#233;es centrales de votre conception d'une vie humaine d&#233;cente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on admet que les th&#233;ories computationnelles des syst&#232;mes mentaux vont dans la bonne direction, comment les &#234;tres humains peuvent-ils agir librement &#224; partir de syst&#232;mes mentaux qui semblent d&#233;terministes ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;ponse de Noam Chomsky&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon avis, l'id&#233;e de Descartes sur ce que certains d'entre nous ont appel&#233; &#171; la dimension cr&#233;ative du langage humain &#187; n'a pas re&#231;u toute l'attention qu'elle m&#233;rite, que ce soit dans les travaux consacr&#233;s &#224; Descartes ou dans les recherches et r&#233;flexions plus g&#233;n&#233;rales portant sur la vie mentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette id&#233;e est centrale dans sa science/sa philosophie et elle soul&#232;ve pr&#233;cis&#233;ment la question que vous posez, qui est un cas particulier et crucial d'un ensemble plus g&#233;n&#233;ral. Consid&#233;rez par exemple la mise en &#339;uvre de l'action motrice : je tends la main pour atteindre la tasse de caf&#233; sur le bureau voisin. Plusieurs philosophes &#8211; et d'autres &#8211; pensent qu'ils peuvent r&#233;soudre ce probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'en suis absolument pas convaincu et je consid&#232;re que le probl&#232;me reste enti&#232;rement ouvert, qu'il est m&#234;me possiblement au-del&#224; des limites des capacit&#233;s humaines de compr&#233;hension &#8211; une possibilit&#233; qui ne devrait pas surprendre les personnes qui pensent que les &#234;tres humains sont des organismes biologiques et pas des sortes d'anges.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Photo : G&#233;rald McKenzie&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Chomsky et l'universit&#233;</title>
		<link>https://www.ababord.org/Chomsky-et-l-universite</link>
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		<dc:date>2014-06-12T02:36:27Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Normand Baillargeon, Noam Chomsky</dc:creator>


		<dc:subject>Education et enseignement</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie politique et pens&#233;e critique</dc:subject>
		<dc:subject>Baillargeon, Normand </dc:subject>
		<dc:subject>Emancipation, insubordination, insurrection</dc:subject>
		<dc:subject>Chomsky, Noam</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les id&#233;es de Chomsky sur l'&#233;ducation en g&#233;n&#233;ral et sur l'universit&#233; en particulier sont moins connues que ses id&#233;es politiques, mais elles sont riches et stimulantes. Ce sont en outre des sujets sur lesquels il a passablement &#233;crit. Cette fois encore, sa r&#233;flexion s'inscrit globalement dans la tradition libertaire. &lt;br class='autobr' /&gt; Je me centrerai ici sur ses id&#233;es sur l'universit&#233;, notamment parce que cette institution traverse en ce moment, un peu partout en Occident, une crise profonde aux nombreuses (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ababord.org/-Dossier-Noam-Chomsky-scientifique-" rel="directory"&gt;Dossier : Noam Chomsky, scientifique et militant&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Education-et-enseignement-+" rel="tag"&gt;Education et enseignement&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Emancipation-insubordination-+" rel="tag"&gt;Emancipation, insubordination, insurrection&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Chomsky-Noam-+" rel="tag"&gt;Chomsky, Noam&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.ababord.org/IMG/logo/arton1817.png?1642092155' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; width=&#034;465&#034; height=&#034;531&#034; alt=&#034;&#034;/&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les id&#233;es de Chomsky sur l'&#233;ducation en g&#233;n&#233;ral et sur l'universit&#233; en particulier sont moins connues que ses id&#233;es politiques, mais elles sont riches et stimulantes. Ce sont en outre des sujets sur lesquels il a passablement &#233;crit. Cette fois encore, sa r&#233;flexion s'inscrit globalement dans la tradition libertaire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je me centrerai ici sur ses id&#233;es sur l'universit&#233;, notamment parce que cette institution traverse en ce moment, un peu partout en Occident, une crise profonde aux nombreuses dimensions et que la r&#233;flexion de Chomsky aide &#224; mieux comprendre certains des plus importants enjeux li&#233;s &#224; cette crise et sugg&#232;re m&#234;me des mani&#232;res de la surmonter.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'id&#233;e d'universit&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une part importante de sa r&#233;flexion et de ses analyses a pour cause imm&#233;diate et pour principal objet l'universit&#233; am&#233;ricaine, notamment celle de la fin des ann&#233;es soixante et du d&#233;but des ann&#233;es soixante-dix, alors que se d&#233;ploie un militantisme auquel il prit une part active.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces analyses, Chomsky en convient, ne peuvent en aucun cas &#234;tre enti&#232;rement, et sans subir d'adaptations, transpos&#233;es &#224; d'autres contextes sociaux ou politiques. Il met donc en garde contre une analyse a-historique et d&#233;contextualis&#233;e de l'universit&#233; : &#171; &lt;i&gt;Il est inutile de discuter de la fonction de l'universit&#233; en faisant abstraction des circonstances historiques concr&#232;tes, de m&#234;me que ce serait un gaspillage d'&#233;nergie d'&#233;tudier de la sorte toute autre institution sociale. Dans une soci&#233;t&#233; diff&#233;rente, des questions totalement diff&#233;rentes peuvent se poser quant &#224; la fonction de l'universit&#233; et quant &#224; savoir quels probl&#232;mes sont pressants.&lt;/i&gt; &#187; Cependant, la r&#233;flexion de Chomsky met en jeu ce que j'appellerais volontiers une philosophie de l'universit&#233;, dont la port&#233;e d&#233;passe de loin la conjoncture &#224; l'occasion de laquelle elle a &#233;t&#233; formul&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a souvent not&#233; l'influence que la pens&#233;e de Wilhelm von Humboldt (1767-1835), notamment par son rationalisme, son lib&#233;ralisme et la place qu'elle fait &#224; l'id&#233;e de nature humaine, a exerc&#233;e sur la pens&#233;e de Chomsky. C'est encore le cas de sa r&#233;flexion sur l'universit&#233;. Il n'est pas indiff&#233;rent que Humboldt soit aussi le concepteur de l'Universit&#233; de Berlin et c'est bien, pour l'essentiel, &#224; la conception normative de la nature et des fonctions de l'universit&#233; que ces id&#233;es commandaient d&#233;j&#224; chez lui que Chomsky est rest&#233; profond&#233;ment attach&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'universit&#233;, disait Humboldt que cite Chomsky, &#171; &lt;i&gt;n'est rien d'autre que la vie spirituelle de ces &#234;tres humains qui, en raison du loisir que leur procurent leurs circonstances ext&#233;rieures ou en vertu d'une aspiration int&#233;rieure, sont port&#233;s vers l'&#233;tude et la recherche&lt;/i&gt; &#187;. Sa capacit&#233; &#224; permettre la satisfaction de ces aspirations humaines, rappellera Chomsky, est un indice du degr&#233; de d&#233;veloppement d'une civilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais Chomsky sait aussi parfaitement bien qu'une universit&#233; existe dans un contexte historique, social et &#233;conomique donn&#233; et que la poursuite de son id&#233;al propre entre bien souvent en conflit avec les exigences qui lui sont faites et avec lesquelles elle doit pourtant composer. C'est ainsi que Chomsky fait remarquer que la pression sociale demande que les universit&#233;s imposent des normes et des standards fond&#233;s sur des crit&#232;res qui sont biais&#233;s contre ceux qui ne poss&#232;dent pas les traits de caract&#232;re, les attitudes et les ant&#233;c&#233;dents qui sont ceux des classes moyennes sup&#233;rieures. Ces crit&#232;res assurent le renforcement des valeurs de ces classes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le maintien d'un id&#233;al et l'&#233;preuve du r&#233;el&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour une part significative, me semble-t-il, le grand int&#233;r&#234;t et la puissance de la r&#233;flexion de Chomsky sur l'universit&#233; tient &#224; ce qu'il ne renonce ni &#224; cet id&#233;al, qu'il s'agit de d&#233;fendre, ni non plus &#224; la reconnaissance de tout le poids des modalit&#233;s de son inscription, comme autant d'obstacles qu'il s'agit de lever, mais sans sacrifier &#224; l'id&#233;al vis&#233;. C'est en ce sens qu'il faut comprendre que Chomsky, porteur de l'id&#233;al d&#233;crit plus haut, attach&#233; &#224; l'id&#233;e d'un lieu libre vou&#233; &#224; la formulation, &#224; la critique et &#224; la libre discussion d'id&#233;es, aux valeurs d'objectivit&#233;, de v&#233;rit&#233; et d'honn&#234;tet&#233; intellectuelle, restera &#233;galement critique envers certaines des analyses de l'universit&#233; et des pistes de solution qui furent alors avanc&#233;es par une partie de la mouvance militante des ann&#233;es soixante, dont il reconna&#238;t par ailleurs les m&#233;rites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certaines de ces analyses tendaient par exemple &#224; conclure que ce qu'il faut, avant tout, c'est changer l'administration et la direction des universit&#233;s, puisque ce seraient elles qui imposeraient &#224; l'institution et &#224; ses professeur&#183;e&#183;s l'accomplissement de certaines fonctions d&#233;plorables et anti-acad&#233;miques au profit des institutions dominantes. D'autres, devant la militarisation et l'instrumentalisation de l'universit&#233;, pr&#233;conisent de travailler &#224; son abolition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky arguera que l'universit&#233; reste, malgr&#233; tout, l'une des plus ouvertes et des plus libres institutions de nos soci&#233;t&#233;s &#8211; parce que la libert&#233; et la cr&#233;ativit&#233; sont des conditions indispensables de l'accomplissement de sa mission propre et parce que certains des r&#233;sultats ou des retomb&#233;es de ce qui s'y accomplit sont potentiellement utiles, voire vitaux, pour les institutions dominantes. En ce sens, &#233;crit-il, elle est une &#171; institution irr&#233;ductiblement parasitaire &#187; et sa perte serait dramatique pour tous ceux et celles qui aspirent &#224; une radicale transformation sociale. D'autant que la relative ouverture de l'universit&#233; assure que ces activit&#233;s y sont accomplies dans une certaine mesure au grand jour, tandis qu'elles seraient toujours accomplies &#224; l'ext&#233;rieur de l'universit&#233; si celles-ci &#233;taient abolies, mais cette fois de mani&#232;re beaucoup plus occulte et sans gu&#232;re de possibilit&#233;, pour le public, d'exercer sur elles un v&#233;ritable contr&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky rappelle en outre ce fait remarquable que bien souvent rien n'y est impos&#233; d'en haut : en d'autres termes, que c'est de leur plein gr&#233; que des universitaires font exactement ce que les institutions dominantes attendent d'eux, et cela, sans que les administrations des universit&#233;s n'aient &#224; le leur imposer de quelque mani&#232;re que ce soit. C'est librement que ces sortes de &#171; pr&#234;tres s&#233;culiers &#187; et &#171; experts en l&#233;gi&#173;timation &#187; se font les vecteurs de l'endoctrinement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Projections lib&#233;rantes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Chomsky proposera pour sa part de travailler &#224; des changements qui soient plus que cosm&#233;tiques et qui viseraient d'abord et avant tout &#171; l'&#233;tat d'esprit d'une grande partie du corps professoral ainsi que les valeurs morales et intellectuelles auxquelles ses membres sont attach&#233;s &#187; dans l'espoir que l'universit&#233;, sans se d&#233;naturer, puisse, &#224; sa mani&#232;re propre, contribuer au changement social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On d&#233;couvre aussi, chez Chomsky, le souci d'un engagement concret, d'une incessante confrontation avec la pratique et la poursuite du dialogue avec ses confr&#232;res et cons&#339;urs, &#233;tudiant&#183;e&#183;s, administrateurs.Il r&#233;sulte de tout cela de nombreuses propositions concr&#232;tes pour une r&#233;forme de l'universit&#233; et j'en &#233;voquerai &#224; pr&#233;sent quelques-unes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky a d'abord sugg&#233;r&#233;, le plus s&#233;rieusement du monde semble-t-il, que l'on nomme de son vrai nom ce qui se fait &#224; l'universit&#233;. S'agit-il de recherche militaire ou plus g&#233;n&#233;ralement de d&#233;veloppement de technologies meurtri&#232;res ou dangereuses ? Qu'elles soient nomm&#233;es sur le campus, sous une banni&#232;re assez explicite pour que chacun sache parfai&#173;tement ce qui se d&#233;roule dans les d&#233;parte&#173;ments concern&#233;s. On aurait ainsi des D&#233;partements de la mort et, pourquoi pas, des D&#233;partements de justification de la pollution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, et avec raison me semble-t-il, il a sugg&#233;r&#233; que les th&#232;ses de doctorat ne devraient pas de mani&#232;re trop rigide n'&#234;tre toujours que le fruit de contributions individuelles, &#234;tre restreintes par des &#233;ch&#233;ances immuables, &#234;tre confin&#233;es &#224; des objectifs limit&#233;s et &#224; des objets de recherche conventionnels et peu propices &#224; la sp&#233;culation. De telles contraintes, dira-t-il, produisent de la recherche triviale et peuvent conduire des universitaires &#224; consacrer leurs carri&#232;res &#224; de banales modifications de travaux d&#233;j&#224; accomplis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arguant que les cloisonnements disciplinaires et la division m&#234;me de l'universit&#233; en d&#233;partements pouvaient contribuer &#224; l'occultation de certaines questions et de certains probl&#232;mes, il a sugg&#233;r&#233; diverses formes de ce qu'on pourrait appeler de la transdisciplinarit&#233;. Par exemple, les &#233;tudiantes et &#233;tudiants des cycles sup&#233;rieurs devraient &#234;tre incit&#233;s &#224; d&#233;fendre la pertinence de leur champ de recherche devant une perspective critique qui n'admet pas d'embl&#233;e les pr&#233;misses et les limites que se donne toute discipline. Au sein de l'universit&#233;, les philosophes lui semblent tout particuli&#232;rement bien form&#233;s pour accomplir cette t&#226;che et il faut les encourager &#224; le faire, tout particuli&#232;rement avec les &#233;tudiant&#183;e&#183;s en sciences humai&#173;nes et sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky a &#233;galement insist&#233; sur l'importance de la mission d'&#233;ducation de l'universit&#233;, rappelant qu'elle est, &#171; &lt;i&gt;du point de vue de la soci&#233;t&#233;, plus importante encore que sa mission de recherche et certainement beaucoup plus importante que celle de servir les int&#233;r&#234;ts du gouvernement ou de l'industrie &lt;/i&gt; &#187;. Il a pour sa part, et longtemps, offert au MIT un enseignement libre et parall&#232;le, ouvert &#224; tous et qui fut extr&#234;mement populaire. Bien entendu, il a encore souhait&#233; l'intervention des universitaires dans les d&#233;bats et combats de leur temps &#8211; exprimant &#224; l'occasion une nostalgie d'un temps pas si &#233;loign&#233; o&#249; &#171; [&#8230;] &lt;i&gt;bien des scientifiques&lt;/i&gt; [&#8230;] &lt;i&gt;se sont activement engag&#233;s dans la culture vivante de la classe ouvri&#232;re de leur temps, s'effor&#231;ant de pallier la discrimination de classe op&#233;r&#233;e par les institutions culturelles par des programmes d'&#233;ducation populaire et par des livres de math&#233;matiques, de sciences et d'autres sujets encore destin&#233;s au grand public&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky a sugg&#233;r&#233; aux universitaires bien d'autres moyens de d&#233;fendre l'universit&#233;. Tous visent &#224; permettre que soit pr&#233;serv&#233;e l'int&#233;grit&#233; intellectuelle de la communaut&#233; acad&#233;mique et &#224; d&#233;fendre l'ind&#233;pendance de l'universit&#233; contre ces facteurs qui pourraient inciter des universitaires &#224; trahir la libert&#233; acad&#233;mique &#8211; Chomsky nommera : l'acc&#232;s &#224; l'argent et au pouvoir ; le monolithisme id&#233;ologique ; le fait de se concentrer sur des probl&#232;mes triviaux qui int&#233;ressent des professions ; et la tendance, particuli&#232;rement dans certaines sciences du comportement, &#224; se livrer &#224; des exp&#233;rimentations sur tout et n'importe quoi, sans se soucier des cons&#233;quences pour les &#234;tres humains.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Question de Normand Baillargeon&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quels sont &#224; vos yeux les avantages et les dangers de ces Massive Online Open Courses (ou MOOC&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur les MOOC, voir Normand Baillargeon, &#171; Les limites de l'enseignement &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, autrement dit : cours en ligne offerts &#224; un grand nombre de personnes), dans lesquels plusieurs universit&#233;s s'engagent activement en ce moment ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;ponse de Noam Chomsky&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il y a en effet des avantages et des dangers et ce qui l'emportera d&#233;pendra de la mani&#232;re dont les options sont d&#233;ploy&#233;es et mises en &#339;uvre. Tout le monde applaudit, par exemple, au fait qu'une personne n'ayant jamais fr&#233;quent&#233; l'universit&#233; puisse &#233;couter des cours sur des sujets importants ; et tout le monde admettra aussi que m&#234;me avec le meilleur des professeurs, on manquera une bonne part de la richesse que peut offrir une formation universitaire : le contact direct avec des pairs et avec des professeurs, l'acc&#232;s aux biblio&#173;th&#232;ques, des occasions de travailler en &#233;quipe avec d'autres, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou encore, prenez un cours universitaire dispens&#233; sous la forme d'un MOOC par une professeure ou un professeur &#233;minent. Cela pr&#233;sente des avantages, tout comme le fait d'&#233;tudier un tr&#232;s bon manuel ou les r&#233;sultats de la recherche. Mais ces avantages peuvent tourner au vinaigre si ces cours font en sorte que le ou la professeure ne joue plus ce r&#244;le de premier plan qui doit &#234;tre le sien de proposer &#224; la classe des contenus similaires, mais adapt&#233;s aux besoins sp&#233;cifiques des personnes engag&#233;es dans cette activit&#233; : les &#233;tudiant&#183;e&#183;s et les professeur&#183;e&#183;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a m&#234;me des probl&#232;mes pour les institutions qui offrent ces cours et certains d'entre eux ont &#233;t&#233; rappel&#233;s par l'ancien chef du d&#233;partement de math&#233;matiques de ma propre universit&#233;, le MIT. C'est un d&#233;partement remarquable, mais, comme il l'a soulign&#233;, il pourrait bien &#234;tre mis &#224; mal par les MOOC. Supposez qu'un des meilleurs professeurs du d&#233;partement offre, selon la formule des MOOC, un cours qui est suivi dans quelque universit&#233; &#8211; dont les professeur&#183;e&#183;s deviennent alors, en pratique, des aides-enseignant&#183;e&#183;s. Une des cons&#233;quences serait l'&#233;limination d'occasions de recherche et d'enseignement pour les &#233;tudiantes et &#233;tudiants dipl&#244;m&#233;s du d&#233;partement du MIT, puis le d&#233;clin d'un prestigieux d&#233;partement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ne sont l&#224; que des exemples, parmi de nombreux autres. De tels programmes doivent &#234;tre mis en place en portant une tr&#232;s grande attention &#224; leurs possibles effets. Mais cela a peu de chances de se produire au moment o&#249; le mod&#232;le entrepreneurial se r&#233;pand de plus en plus dans l'enseignement sup&#233;rieur.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur les MOOC, voir Normand Baillargeon, &#171; Les limites de l'enseignement &#224; distance &#187;, &#192; b&#226;bord !, no 49, avril-mai 2013.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Ce texte est adapt&#233; de mon introduction &#224; : &lt;i&gt;Noam Chomsky, Permanence et mutations de l'universit&#233;&lt;/i&gt;, PUL, 2010.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Photo : Luciano Benvenuto&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Lib&#233;rer la nature humaine</title>
		<link>https://www.ababord.org/Liberer-la-nature-humaine</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.ababord.org/Liberer-la-nature-humaine</guid>
		<dc:date>2014-06-12T02:29:04Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Noam Chomsky, Alison Edgley</dc:creator>


		<dc:subject>Philosophie politique et pens&#233;e critique</dc:subject>
		<dc:subject>Emancipation, insubordination, insurrection</dc:subject>
		<dc:subject>Chomsky, Noam</dc:subject>
		<dc:subject>Edgley, Alison</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Noam Chomsky critique depuis cinquante ans le capitalisme d'&#201;tat en g&#233;n&#233;ral et la politique &#233;trang&#232;re des &#201;tats-Unis en particulier. Il interpr&#232;te la rh&#233;torique politique et ses effets concrets sous un angle socialiste libertaire ou anarchiste. En effet, Chomsky adh&#232;re &#224; un grand principe : la vie humaine a une valeur en elle-m&#234;me. Son inspiration, il la puise dans la lutte de Bertrand Russell pour que la soci&#233;t&#233; &#171; [&#8230;] valorise les choses autrement que sous un rapport de domination et que (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ababord.org/-Dossier-Noam-Chomsky-scientifique-" rel="directory"&gt;Dossier : Noam Chomsky, scientifique et militant&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Philosophie-politique-et-pensee-+" rel="tag"&gt;Philosophie politique et pens&#233;e critique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Emancipation-insubordination-+" rel="tag"&gt;Emancipation, insubordination, insurrection&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Chomsky-Noam-+" rel="tag"&gt;Chomsky, Noam&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Edgley-Alison-+" rel="tag"&gt;Edgley, Alison&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.ababord.org/IMG/logo/arton1828.png?1642092155' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; width=&#034;288&#034; height=&#034;192&#034; alt=&#034;&#034;/&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Noam Chomsky critique depuis cinquante ans le capitalisme d'&#201;tat en g&#233;n&#233;ral et la politique &#233;trang&#232;re des &#201;tats-Unis en particulier. Il interpr&#232;te la rh&#233;torique politique et ses effets concrets sous un angle socialiste libertaire ou anarchiste. En effet, Chomsky adh&#232;re &#224; un grand principe : la vie humaine a une valeur en elle-m&#234;me. Son inspiration, il la puise dans la lutte de Bertrand Russell pour que la soci&#233;t&#233; &#171; [&#8230;] &lt;i&gt;valorise les choses autrement que sous un rapport de domination et que les citoyens deviennent ainsi de sages membres d'une collectivit&#233; libre&lt;/i&gt; [&#8230;] &lt;i&gt;par l'association de la citoyennet&#233; et de la libert&#233; de cr&#233;ativit&#233; individuelle &lt;/i&gt; [&#8230;]&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; [&#8230;] to give a sense of the value of things other than domination, to help (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La critique des &#201;tats-Unis&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La critique de Chomsky est centr&#233;e sur la domination et l'exploitation sous toutes leurs formes. &#201;tant donn&#233; que les &#201;tats d'aujourd'hui, quelle qu'en soit leur forme, regroupent des &#233;lites et prot&#232;gent les privil&#232;ges acquis, il est important de jeter la lumi&#232;re sur les activit&#233;s de l'&#201;tat qui ne font pas progresser cette &#171; libert&#233; de cr&#233;ativit&#233; individuelle &#187; pour tous les citoyens et toutes les citoyennes, et pas seulement pour la population &#233;tats-unienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chomsky s'attaque principalement &#224; la politique &#233;trang&#232;re des &#201;tats-Unis &#8211; m&#234;me s'il lui est arriv&#233; de critiquer les actes d'autres &#201;tats occidentaux, notamment le Royaume-Uni &#8211;, et ce, pour trois raisons. D'abord, nombreux sont ceux qui croient que ses critiques de la politique &#233;tats-unienne soit sont un moyen de justifier les atrocit&#233;s commises par ceux qu'on appelle les &#201;tats voyous, soit n'ont simplement aucun effet. Chomsky est un intellectuel et un universitaire engag&#233; qui, conform&#233;ment &#224; sa vision des choses, a des responsabilit&#233;s sociales. En tant que citoyen &#233;tats-unien en position socialement privil&#233;gi&#233;e, il choisit d'user de son influence. Les &#201;tats-Unis sont une d&#233;mocratie, ce qui lui permet de formuler ses objections qui mettent au jour certains des &#233;l&#233;ments les plus destructeurs de la politique gouvernementale et en att&#233;nuent parfois la port&#233;e. Ensuite, le fait qu'il ait choisi de parler principalement des &#201;tats-Unis montre que la politique &#233;trang&#232;re &#233;tats-unienne a pour lui beaucoup d'influence. Les d&#233;cisions de l'administration des &#201;tats-Unis peuvent en effet toucher des millions de personnes et alimenter les conflits entre puissances mondiales. Donc, bien qu'il con&#231;oive que d'autres dirigeants dans le monde, y compris de pays en d&#233;veloppement, fassent des choses horribles, les actions de Washington auront fort probablement un effet plus important. Enfin, Chomsky a choisi la politique &#233;trang&#232;re &#233;tats-unienne parce qu'il est d'avis que, dans le monde universitaire, la politique int&#233;rieure fait d&#233;j&#224; l'objet de nombreuses critiques. Il veut ainsi r&#233;&#233;quilibrer les choses&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alison Edgley, The Social and Political Thought of Noam Chomsky, Routledge, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un socialisme sans Marx&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le socialisme libertaire de Chomsky s'inspire de Humboldt et de Rocker, mais pas de Marx, car, selon lui, c'est depuis longtemps l'effet du pouvoir centralis&#233; sur les forces productives et non le mat&#233;rialisme historique qui a cr&#233;&#233; et entretenu le capitalisme. Comme le fait voir Rocker, le d&#233;veloppement des secteurs industriels en Europe est un produit d'un favoritisme extr&#234;me qui a fait d'eux de v&#233;ritables monopoles. Le capitalisme est le produit non pas de l'av&#232;nement des forces productives, mais de l'effet du pouvoir centralis&#233; sur ces forces. Sans pouvoir centralis&#233;, le capitalisme aurait &#233;t&#233; impossible et n'aurait pas surv&#233;cu. Dans cette optique, si la forme de l'&#201;tat actuelle est d&#233;truite, le capitalisme en viendrait &#224; dispara&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'anarchisme de Chomsky est une forme libertaire de socialisme. Pour lui, la soci&#233;t&#233; id&#233;ale est une soci&#233;t&#233; socialiste : l'organisation sociale est au mieux lorsqu'elle est &#233;galitaire et juste. Cependant, l'&#233;galit&#233; est &#224; la fois une fin et un moyen et ne doit jamais &#234;tre atteinte par des m&#233;thodes autoritaires. La libert&#233; est au c&#339;ur de la civilisation humaine si l'objectif ultime est que la soci&#233;t&#233; traite tout le monde de la m&#234;me mani&#232;re et qu'on valorise du m&#234;me coup les diff&#233;rences. La fin ne justifie jamais les moyens. Chomsky doute qu'on ne soit jamais capable d'atteindre la soci&#233;t&#233; id&#233;ale. Bien au contraire, quelle que soit la forme d'organisation sociale que l'humanit&#233; conna&#238;tra, il faudra demeurer vigilant, car de nouvelles formes de domination auront toujours tendance &#224; appara&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La critique des organisations sociale et politique de Chomsky rel&#232;ve d'une conception normative des choses et d'une interpr&#233;tation de la nature humaine. D'apr&#232;s lui, toutes les critiques, favorables ou non, vis-&#224;-vis des formes sociales doivent logiquement se baser sur ce qu'on consid&#232;re &#234;tre bon pour les &#234;tres humains : &#171; [&#8230;] &lt;i&gt;s'il y a un aspect moral &#224; ce que nous d&#233;fendons, c'est parce que nous croyons ou esp&#233;rons croire que le changement pour lequel nous militons constitue une am&#233;lioration pour le genre humain en fonction de la nature m&#234;me de l'&#234;tre humain&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; [...] if there is any moral character to what we advocate, it is because (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un essentialisme non d&#233;terministe&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour Chomsky, la nature humaine poss&#232;de quatre grandes caract&#233;ristiques. Premi&#232;rement, et c'est le fondement m&#234;me de sa r&#233;flexion, les humains ont un instinct de libert&#233;. Par &#171; &lt;i&gt;instinct de libert&#233;&lt;/i&gt; &#187;, on ne fait pas r&#233;f&#233;rence &#224; la qu&#234;te de l'autonomie individuelle inh&#233;rente &#224; la vision lib&#233;rale de l'&#234;tre humain. Il s'agit plut&#244;t d'un d&#233;sir de cr&#233;ation naturel qui, si rien n'y fait obstacle, tend &#224; engendrer la coop&#233;ration, la complicit&#233; et l'interd&#233;pendance. Ce d&#233;sir de cr&#233;ation, la deuxi&#232;me caract&#233;ristique humaine, peut s'&#233;panouir lorsque les ressources sont collectives au lieu d'appartenir &#224; des int&#233;r&#234;ts priv&#233;s et d'&#234;tre soumises &#224; leur domination. Chaque personne est &#224; la fois productrice et consommatrice : il serait donc inutile d'obliger les gens &#224; faire des t&#226;ches fastidieuses ou ennuyeuses. En effet, la science, la technologie et l'intellect peuvent &#234;tre mis &#224; profit pour effectuer des t&#226;ches et cr&#233;er des produits dignes d'int&#233;r&#234;t au lieu de quantit&#233;s pl&#233;thoriques de produits bas de gamme qui d&#233;pendent d'esclaves salari&#233;s pr&#234;ts &#224; faire docilement le travail. Lorsque des compromis sociaux sont n&#233;cessaires, Chomsky croit que les collectivit&#233;s locales pourraient prendre leurs d&#233;cisions de mani&#232;re intelligente et rationnelle. La rationalit&#233;, notre capacit&#233; &#224; raisonner, est la troisi&#232;me caract&#233;ristique de la nature humaine. Si les ressources et les connaissances sont mieux r&#233;parties, les humains seront, dit-il, capables de s'entendre et de faire des choix judicieux en fonction des circonstances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette interpr&#233;tation essentialiste de la nature humaine est fond&#233;e sur une quatri&#232;me caract&#233;ristique, la capacit&#233; intrins&#232;que d'abduction. L'abduction est la pr&#233;disposition de l'&#234;tre humain &#224; &#233;tablir des th&#233;ories sur le monde social et naturel pour lesquelles nous pouvons &#233;laborer des tests pour en assurer la logique et fournir des preuves de ce que nous avan&#231;ons. C'est un processus par lequel l'esprit formule des hypoth&#232;ses selon certaines r&#232;gles et en s&#233;lectionne &#224; partir de divers facteurs, notamment les preuves &#233;tablies. D'autres facteurs pourraient &#234;tre la logique, l'intuition et l'imagination, lesquelles permettent d'interpr&#233;ter les preuves empiriques et d'expliquer les probl&#232;mes auxquels nous faisons face. C'est en nous basant l&#224;-dessus que nous cherchons donc les meilleures interpr&#233;tations et explications possibles des &#233;v&#233;nements sociaux et politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interpr&#233;tation des relations internationales de Chomsky ne fait pas appel &#224; une seule v&#233;rit&#233; v&#233;rifiable concernant la nature humaine. Il croit plut&#244;t que les interpr&#233;tations des faits sociaux rel&#232;vent chacune d'une vision particuli&#232;re de la nature humaine m&#234;me si nous ne pourrons probablement jamais &#233;tablir avec certitude ce qu'est notre nature. C'est peut-&#234;tre que nous ne sommes pas faits pour nous analyser de cette mani&#232;re. L'incapacit&#233; de la plus grande part des sciences sociales de reconna&#238;tre ce fait explique la critique que fait Chomsky de leur pr&#233;tention &#224; la scientificit&#233;. Chomsky est honn&#234;te quant au manque de preuves scientifiques pour appuyer sa conception (ou n'importe quelle autre conception) de la nature humaine et admet volontairement qu'il prend comme pr&#233;misse de d&#233;part son espoir en ce que l'&#234;tre humain est capable de faire si les conditions sont gagnantes. Tout comme les &#234;tres humains sont faits pour s'exprimer verbalement avec cr&#233;ativit&#233; tout en respectant des r&#232;gles, Chomsky pr&#233;f&#232;re croire que nous avons aussi l'instinct de la libert&#233; et de la cr&#233;ativit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une opinion radicale, mais Chomsky n'admet que prudemment et modestement un lien flou entre ses th&#233;ories linguistiques et ses &#233;crits politiques. Selon les hypoth&#232;ses sur lesquelles il a choisi de s'appuyer, il est naturel pour lui de penser que les &#234;tres humains doivent, pour &#234;tre productifs, travailler dans des conditions qu'ils ont choisies et en association volontaire avec les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vision de la nature humaine de Chomsky l'incite &#224; militer pour une soci&#233;t&#233; qui privil&#233;gie la diversit&#233; et non l'homog&#233;n&#233;it&#233;. M&#234;me s'il insiste clairement sur la capacit&#233; de l'&#234;tre humain &#224; influencer les processus sociaux et politiques, il est n&#233;anmoins &#233;vident que les structures sociales influencent la mani&#232;re dont se manifeste la nature humaine. Cependant, si les structures sociales fa&#231;onnent et restreignent le comportement social et politique de l'&#234;tre humain, la nature humaine n'est en revanche pas infiniment mall&#233;able, pas plus que les structures sociales ne sont statiques ou in&#233;luctables. Il rejette donc le dualisme entre un essentialisme fort et un anti-essentialisme. C'est l&#224; le reflet de son humilit&#233; &#224; titre de chercheur. M&#234;me s'il s'est d&#233;j&#224; avou&#233; essentialiste, Chomsky ne fait pas l'erreur de consid&#233;rer le comportement humain comme &#233;tant d&#233;termin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Chomsky, la nature humaine se r&#233;alise de nombreuses mani&#232;res. Les humains ne manquent pas de capacit&#233;s. Celles qui se r&#233;v&#232;lent d&#233;pendent en grande partie des institutions en place. &#171; &lt;i&gt;Si nous avions des institutions qui laissaient les meurtriers pathologiques en libert&#233;, ces derniers domineraient le monde. La seule mani&#232;re de survivre serait de laisser libre cours &#224; ces m&#234;mes pulsions &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; If we had institutions which permitted pathological killers free rein, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Logiquement, si nous organisons la soci&#233;t&#233; de mani&#232;re &#224; valoriser l'empathie, l'aide et la solidarit&#233;, elles s'imposeraient comme qualit&#233;s dominantes. En ce sens, il nous incombe de d&#233;cider ensemble les qualit&#233;s que nous voulons privil&#233;gier pour l'esp&#232;ce humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie de Chomsky se d&#233;marque donc des autres. Elle s'inscrit dans une vision de la nature humaine o&#249; la libert&#233;, la cr&#233;ativit&#233; et la solidarit&#233; sont fondamentales et reconna&#238;t que les &#234;tres humains ont toujours le choix malgr&#233; les structures en place. La propension de l'&#234;tre humain &#224; modeler le monde est importante en ce que ce monde en est un o&#249; les structures sociales et politiques sont constamment faites et refaites. C'est pour Chomsky une raison d'insister sur le pouvoir et les responsabilit&#233;s qui sont les n&#244;tres et que nous avons envers les autres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Question d'Alison Edgley&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En tant qu'intellectuel public, vous avez choisi d'exprimer par la plume votre opposition au capitalisme d'&#201;tat et votre vision d'une autre mani&#232;re de vivre. Quelles autres formes de r&#233;sistance pr&#233;sentes en Occident admirez-vous et pourquoi ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;ponse de Noam Chomsky&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cela n'est pas important, mais ce qui est dit n'est pas vrai pour moi : j'ai &#233;t&#233; tr&#232;s impliqu&#233; dans de l'action directe, j'ai &#233;t&#233; souvent emprisonn&#233; pour d&#233;sob&#233;issance civile et ce n'est que parce que les politiques du gouvernement &#233;tats-unien ont chang&#233; apr&#232;s &#171; l'Offensive du T&#234;t &#187; et que des proc&#232;s ont &#233;t&#233; annul&#233;s que j'ai pu &#233;viter une longue incarc&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont d'ailleurs l&#224; des formes de r&#233;sistance qui peuvent &#234;tre entreprises en Occident et qui peuvent &#234;tre pr&#233;cieuses. La d&#233;sob&#233;issance civile peut &#234;tre tr&#232;s utile pour secouer les attitudes complaisantes, pour encourager les gens &#224; reconsid&#233;rer ce qu'ils ont tenu pour acquis et, en certains cas, pour les inciter &#224; devenir plus activement impliqu&#233;s qu'ils et elles ne l'&#233;taient dans des enjeux importants. Et cela fonctionne souvent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en ai vu de nombreux et percutants exemples &#8211; ainsi de ce r&#233;dacteur en chef d'un des plus importants quotidiens des &#201;tats-Unis dont le fils s'&#233;tait engag&#233; dans le mouvement de refus de la conscription : il a alors commenc&#233; &#224; reconsid&#233;rer ses croyances, sa publication est devenue substantiellement plus critique des politiques de l'&#201;tat et s'est mise &#224; mener des enqu&#234;tes critiques s&#233;rieuses. publication est devenue substantiellement plus critique des politiques de l'&#201;tat et s'est mise &#224; mener des enqu&#234;tes critiques s&#233;rieuses. C'est loin d'&#234;tre un cas unique et ce ne sont l&#224; que quelques exemples de r&#233;sistance qui me paraissent possibles et valables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant aux visions d'une autre mani&#232;re de vivre, le mieux est de les cr&#233;er, comme cela peut &#234;tre fait, par exemple, &#224; travers des entreprises g&#233;r&#233;es par les travailleurs et les travailleuses, des coop&#233;ratives, de l'agriculture locale et de nombreuses autres fa&#231;ons.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; [&#8230;] to give a sense of the value of things other than domination, to help to create wise citizens of a free community [...] through the combination of citizenship with liberty in individual creativeness [...]. &#187; (Bertrand Russell, &lt;i&gt;Power : A New Social Analysis&lt;/i&gt;, New York, W. W. Norton &amp; Co., 1938, p 305).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alison Edgley, &lt;i&gt;The Social and Political Thought of Noam Chomsky&lt;/i&gt;, Routledge, Londres, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; [...] if there is any moral character to what we advocate, it is because we believe or are hoping that this change we are proposing is better for humans because of the way humans are. &#187; (N. Chomsky, &lt;i&gt;Noam Chomsky : Language and Politics&lt;/i&gt;, edited by C.P. Otero, Montr&#233;al, Black Rose Books, 1988, p. 597).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; If we had institutions which permitted pathological killers free rein, they'd be running the place. The only way to survive would be to let those elements of your nature manifest themselves. &#187; (N. Chomsky, &lt;i&gt;Noam Chomsky : Language and Politics&lt;/i&gt;, op. cit,. p. 773.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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