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	<title>Revue &#192; b&#226;bord !</title>
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	<description>Publication ind&#233;pendante paraissant quatre fois par ann&#233;e, la revue &#192; b&#226;bord ! est &#233;dit&#233;e au Qu&#233;bec par des militant&#183;e&#183;s, des journalistes ind&#233;pendant&#183;e&#183;s, des professeur&#183;e&#183;s, des &#233;tudiant&#183;e&#183;s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une r&#233;volution dans l'organisation de notre soci&#233;t&#233;, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
&#192; b&#226;bord ! a pour mandat d'informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d'offrir un espace ouvert pour d&#233;battre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d'origine populaire. &#192; b&#226;bord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la b&#234;tise, d&#233;noncent les injustices et organisent la r&#233;bellion.</description>
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		<title>Revue &#192; b&#226;bord !</title>
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		<title>Penser le journalisme dans un monde en crise</title>
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		<dc:date>2008-08-21T13:24:00Z</dc:date>
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		<dc:creator>Jean Pichette</dc:creator>


		<dc:subject>M&#233;dias et journalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Pichette, Jean</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Il faut prendre au s&#233;rieux la pr&#233;tention des journalistes &#224; se voir comme &#171; chiens de garde de la d&#233;mocratie &#187; pour saisir l'ampleur des d&#233;rives actuelles de l'id&#233;al moderne d'autonomie collective, classiquement entendu comme la capacit&#233; de la soci&#233;t&#233; de prendre en main son histoire. Appr&#233;hender le journalisme en le confrontant &#224; sa doxa permet alors de resituer la crise contemporaine du journalisme dans le miroir de la crise du politique. Cela ne fait bien s&#251;r pas dispara&#238;tre le probl&#232;me (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ababord.org/-Dossier-Medias-journalisme-et-" rel="directory"&gt;Dossier : M&#233;dias, journalisme et critique sociale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Medias-et-journalisme-+" rel="tag"&gt;M&#233;dias et journalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.ababord.org/+-Pichette-Jean-+" rel="tag"&gt;Pichette, Jean&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.ababord.org/IMG/logo/arton259.jpg?1642092212' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; width=&#034;369&#034; height=&#034;440&#034; alt=&#034;&#034;/&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il faut prendre au s&#233;rieux la pr&#233;tention des journalistes &#224; se voir comme &#171; chiens de garde de la d&#233;mocratie &#187; pour saisir l'ampleur des d&#233;rives actuelles de l'id&#233;al moderne d'autonomie collective, classiquement entendu comme la capacit&#233; de la soci&#233;t&#233; de prendre en main son histoire. Appr&#233;hender le journalisme en le confrontant &#224; sa &lt;i&gt;doxa&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La doxa est l'ensemble &#8211; plus ou moins homog&#232;ne &#8211; d'opinions confuses, de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; permet alors de resituer la crise contemporaine du journalisme dans le miroir de la crise du politique. Cela ne fait bien s&#251;r pas dispara&#238;tre le probl&#232;me extr&#234;mement grave de la marchandisation de l'information, mais permet de le resituer dans une logique plus large, la d&#233;symbolisation du monde, qu'il faut comprendre pour saisir les enjeux fondamentaux &#224; l'&#339;uvre dans les transformations du journalisme et des m&#233;dias. Du coup, les analyses centrant leurs critiques sur des consid&#233;rations &#233;conomiques montrent rapidement leurs limites, incapables qu'elles sont de penser la n&#233;cessit&#233; d'instituer un espace de repr&#233;sentation au sein de la soci&#233;t&#233;. La &#171; radicalit&#233; &#187; de certaines critiques peut d&#232;s lors &#234;tre vue comme le compl&#233;ment innocent &#8211; l'alli&#233; &#171; objectif &#187; &#8211; d'une dynamique de destruction de toute m&#233;diation r&#233;fl&#233;chie au sein de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un espace public de d&#233;bat
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler le lien historique tr&#232;s &#233;troit entre la d&#233;mocratie et les m&#233;dias, qui vont soutenir le d&#233;veloppement d'un espace public permettant de d&#233;battre collectivement des enjeux sociopolitiques et des orientations normatives du monde. Le journalisme affleure ainsi en tant que m&#233;diation : il ne s'agit plus de faire entendre une parole de v&#233;rit&#233; &#233;manant d'&#171; en haut &#187; mais de favoriser un d&#233;bat entre citoyens &#171; &#233;clair&#233;s &#187;, aptes &#224; d&#233;terminer les formes d'un monde qui n'appara&#238;t donc plus comme quelque chose de donn&#233; mais plut&#244;t &#224; construire. Le journalisme est donc indissociable de la construction d'un espace politique dans lequel la soci&#233;t&#233; se d&#233;double, se distancie d'elle-m&#234;me pour se repr&#233;senter, se r&#233;fl&#233;chir &#8211; dans le double sens du terme : se donner une image d'elle-m&#234;me, qui pourra lui appara&#238;tre comme un projet &#224; r&#233;aliser, et se penser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; une dimension fondamentale &#8211; et fondatrice &#8211; du journalisme qu'il faut garder &#224; l'esprit pour jauger la situation pr&#233;sente : le journalisme, comme le politique, se constitue dans un &#233;cart, une distance creus&#233;e au sein m&#234;me de la soci&#233;t&#233;. Ce lieu de repli sur soi, cette mise &#224; distance du monde, du dedans de celui-ci, portait bien s&#251;r l'id&#233;al d'un rapport r&#233;fl&#233;chi et critique &#224; la r&#233;alit&#233;, que devait en quelque sorte incarner la figure du citoyen. Le journalisme permettait ainsi la mise en forme symbolique du conflit social : indissociable de l'id&#233;al d&#233;mocratique, il ouvrait &#224; la parole la possibilit&#233; de construire pacifiquement, &#224; travers le d&#233;bat, une repr&#233;sentation diff&#233;rente du monde pouvant devenir moteur de transformation de la soci&#233;t&#233;. Il ne s'agit pas ici d'affirmer que le journalisme &#8211; ni d'ailleurs le politique ou le projet &#233;ducatif moderne &#8211; a connu un &#226;ge d'or o&#249; il aurait &#233;t&#233; &#224; la hauteur de cet id&#233;al mais de rappeler que seule cette volont&#233; d'instaurer une distance critique face &#224; la r&#233;alit&#233; a permis &#224; la pratique journalistique d'appara&#238;tre l&#233;gitime dans le mouvement de constitution d'un espace public de d&#233;bat. Que la pratique n'ait pas toujours &#233;t&#233; conforme &#224; son id&#233;al constitutif est une chose ; qu'elle renonce massivement &#224; tout id&#233;al pour devenir un simple exercice de communication parmi d'autres devrait toutefois suffire &#224; nous convaincre qu'une mutation profonde du journalisme est en cours depuis peut-&#234;tre d&#233;j&#224; un si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur cette toile de fond qu'il nous faut aujourd'hui penser le journalisme, alors que sont remises en question toutes les formes de m&#233;diation &#8211; y compris le politique &#8211; que la modernit&#233; avait jug&#233; fondamentales pour la construction du monde. Nous vivons d&#233;sormais dans un monde o&#249; tout &#233;cart est vu comme suspect et o&#249; la transparence appara&#238;t comme la vertu cardinale favorisant un acc&#232;s &lt;i&gt;im-m&#233;diat&lt;/i&gt;, r&#233;put&#233; &#171; authentique &#187;, &#224; la r&#233;alit&#233;. Le choix des mots n'est pas ici anodin : que peut en effet signifier le journalisme (ou, plus largement, les m&#233;dias) dans un monde valorisant l'imm&#233;diatet&#233; &#8211; la n&#233;gation des m&#233;diations ? Comment penser le travail journalistique dans un contexte social o&#249; les m&#233;diations apparaissent non pas constitutives de la r&#233;alit&#233; mais comme des obstacles voilant cette r&#233;alit&#233;, bloquant l'acc&#232;s &#224; son &#171; essence &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question qui se trouve ainsi pos&#233;e est au fond tr&#232;s simple : les normes &#233;mergeant d'un espace public de r&#233;flexion font-elles partie de la r&#233;alit&#233;, qu'elles contribueraient ainsi &#224; mettre en forme, ou lui sont-elles plut&#244;t fondamentalement &#233;trang&#232;res ? L'enjeu est loin d'&#234;tre th&#233;orique : l'approfondissement du tout-&#224;-l'&#233;conomie ambiant &#8211; dans ses versions tant n&#233;olib&#233;rale que n&#233;omarxiste &#8211; requiert en effet la remise en cause de la l&#233;gitimit&#233; de la m&#233;diation politique, avec les limites que celle-ci assigne n&#233;cessairement aux pr&#233;tentions &#224; l'autonomie et &#224; la toute-puissance individuelles. Disons les choses autrement : l'&#233;conomie se construit sur une conception individualiste de l'homme, r&#233;put&#233; entrer dans un rapport &#224; autrui sur une base fondamentalement int&#233;ress&#233;e. Dans cette optique, le symbolique, la culture, n'apparaissent plus comme des donn&#233;es fondatrices de l'exp&#233;rience humaine. La soci&#233;t&#233; peut alors &#234;tre r&#233;duite en un lieu o&#249; s'entrechoquent des atomes portant des int&#233;r&#234;ts sp&#233;cifiques et pouvant &#233;ventuellement s'associer entre eux pour la d&#233;fense de ces int&#233;r&#234;ts. Elle cesse donc de pouvoir &#234;tre appr&#233;hend&#233;e comme un lieu &#8211; vivant &#8211; de culture capable de se r&#233;fl&#233;chir ; elle devient un objet analysable par une esp&#232;ce de physique des rapports sociaux o&#249;, pourrait-on dire avec Marx, &#171; &lt;i&gt;le mort saisit le vif&lt;/i&gt; &#187;, dans la mesure o&#249; tend &#224; n'&#234;tre saisi comme &#171; r&#233;el &#187; que ce qui &#233;chappe &#224; toute vis&#233;e subjective, si ce n'est celle r&#233;sultant de tendances statistiques. C'est ainsi que, par anthropomorphisme na&#239;f &#8211; mais surtout ridicule &#8211; on peut pr&#234;ter une intentionnalit&#233; au march&#233; boursier alors m&#234;me qu'on traite de plus en plus de gens comme de simples objets, mall&#233;ables au point de pouvoir en disposer librement apr&#232;s usage, tels des d&#233;chets.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Crise de la repr&#233;sentation
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;symbolisation du monde &#233;voqu&#233;e plus haut trouve dans cette dynamique son point d'ancrage : la soci&#233;t&#233; &#233;tant d&#233;sormais vue comme le produit empirique d'interactions entre atomes individuels, tout d&#233;tour par la repr&#233;sentation para&#238;t suspect, comme un voile jet&#233; sur la r&#233;alit&#233; pour en cacher les aspects fondamentaux. On comprend dans cette optique que le journalisme devienne lui-m&#234;me objet de suspicion, peu importe les modalit&#233;s concr&#232;tes de son exercice : que peut en effet signifier le projet de repr&#233;senter la r&#233;alit&#233; quand l'id&#233;e m&#234;me de repr&#233;sentation s'apparente &#224; un dessein de dissimulation, comme si les mots, loin d'&#234;tre la chair du rapport humain au monde, pouvaient &#234;tre r&#233;duits &#224; de simples vecteurs de mensonge ? La crise du journalisme doit ainsi &#234;tre inscrite dans le m&#234;me horizon de pens&#233;e que celle d'autres types de repr&#233;sentation (litt&#233;rature, th&#233;&#226;tre, arts visuel, etc.) : toutes les formes de narration de la r&#233;alit&#233;, par lesquelles celle-ci se r&#233;fl&#233;chit, sont aujourd'hui sous la loupe du soup&#231;on et participent de ce qu'on peut identifier comme une crise de la repr&#233;sentation. La difficult&#233; de penser la repr&#233;sentation comme exigence d'une distance &#224; soi de la soci&#233;t&#233; est perceptible, notamment, dans la r&#233;duction de l'id&#233;e m&#234;me d'une crise de la repr&#233;sentation en un simple manque de repr&#233;sentativit&#233; de divers segments de la soci&#233;t&#233; au sein des institutions politiques. Le nombre de ces &#171; bouts de r&#233;alit&#233; &#187; &#233;tant multipliable &#224; l'infini (femmes, homosexuels, patrons, handicap&#233;s, groupes ethniques, travailleurs, ch&#244;meurs, gens des r&#233;gions, etc.), la sortie de cette crise passerait ainsi par la constitution d'une carte de la r&#233;alit&#233; &#224; une &#233;chelle 1:1, comme la r&#233;alise le cartographe d'un texte de Borges, rendant du coup visibles tous les segments (r&#233;put&#233;s exister de fa&#231;on autonome) de la r&#233;alit&#233;. On peut alors se demander, bien s&#251;r, quel est l'int&#233;r&#234;t d'avoir une repr&#233;sentation qui n'est en fait qu'une duplication de la r&#233;alit&#233;, r&#233;alit&#233; ainsi vid&#233;e de toute tension interne (entre ce qu'elle est et ce qu'elle pourrait &#234;tre si on la voulait autrement). Mais n'est-ce pas l&#224; pr&#233;cis&#233;ment le projet du journalisme contemporain : dresser un portrait empirique de la r&#233;alit&#233; par addition de bouts de r&#233;alit&#233; r&#233;put&#233;s ind&#233;pendants entre eux, en s'abstenant, surtout, sauf &#224; sombrer dans le crime de l&#232;se-r&#233;alit&#233; qu'on appelle &#171; id&#233;ologie &#187;, de faire des liens entre ces moments du r&#233;el ? Un scandale politique, ici ; une famine, l&#224; ; un meurtre sordide, ici ; une annonce d'investissement, l&#224; ; une gr&#232;ve d'athl&#232;tes professionnels, ici, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effet le plus notable de ce r&#233;tr&#233;cissement de la distance entre la r&#233;alit&#233; et la repr&#233;sentation qu'on s'en fait est d'enfermer le r&#233;el dans ce qu'il est : l'espace public appara&#238;t de moins en moins comme un lieu o&#249; pourrait l&#233;gitimement &#234;tre pens&#233; le d&#233;passement de ce qui est par la projection dans une alt&#233;rit&#233; (un autre monde) qu'on estimerait souhaitable, sur la base de normes d&#233;battues collectivement. L'imm&#233;diatet&#233;, c'est la pr&#233;sentation du monde dans son &#171; &#233;vidence &#187; empirique, incontournable, inquestionnable : le monde &#233;tant ce qu'il est, il faudrait simplement s'y adapter, ainsi que le clament en ch&#339;ur nos &#233;lites m&#233;diatico-politiques. Sur le plan journalistique, cette valorisation de l'imm&#233;diatet&#233; se traduit par l'affirmation d'une neutralit&#233; qui place en son centre l'id&#233;al d'objectivit&#233;. D&#232;s les ann&#233;es &#8216;20, le journaliste et sociologue am&#233;ricain Walter Lippmann appelait ainsi de ses v&#339;ux une professionnalisation du journalisme passant selon lui par l'adh&#233;sion stricte &#224; l'id&#233;e d'objectivit&#233;, telle que promue par la connaissance scientifique. La complexification du monde, estimait-il, avait rendu caduc l'id&#233;al du citoyen &#233;clair&#233; : le journaliste devait d&#232;s lors se mettre au service des experts, seuls aptes, &#224; ses yeux, &#224; g&#233;rer les probl&#232;mes sociaux. Invit&#233; &#224; favoriser la professionnalisation (ou la technocratisation) du politique, le journaliste allait ainsi nourrir &lt;i&gt;de facto&lt;/i&gt; la d&#233;politisation de l'espace public. Les probl&#232;mes sociopolitiques devant &#234;tre pris en charge par les &#171; experts &#187;, le d&#233;bat public perdait en effet sa raison d'&#234;tre : rien ne sert de d&#233;battre, de questionner les finalit&#233;s d'une logique abandonn&#233;e &#224; elle-m&#234;me, il faut permettre &#224; ceux qui savent de g&#233;rer la r&#233;alit&#233;. Cette &#171; privatisation du public &#187; &#8211; qui accorde &#224; l'&#171; expert &#187; une place privil&#233;gi&#233;e dans l'espace public &#8211; allait tr&#232;s rapidement trouver son compl&#233;ment inverse dans la &#171; publicisation du priv&#233; &#187;, permettant au journaliste de se sentir justifi&#233; d'amener dans l'ar&#232;ne publique des informations &#224; caract&#232;re priv&#233; &#8211; potins et autres comm&#233;rages &#8211; concernant des hommes et des femmes publics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce brouillage entre le &#171; public &#187; et le &#171; priv&#233; &#187;, au profit de la reconnaissance graduelle d'un espace de gestion unifi&#233;, indiff&#233;renci&#233;, ach&#232;ve de dissoudre l'id&#233;e d'une capacit&#233; collective de d&#233;cider de l'orientation du monde et de mandater en ce sens une puissance publique l&#233;gitime. Il nourrit au contraire un sentiment d'impuissance et de fatalit&#233; &#8211; &#171; de toutes fa&#231;ons, les experts s'en occupent &#187; &#8211; qui fait des citoyens de moins en moins des acteurs et de plus en plus de simples spectateurs, voire des consommateurs de spectacles, y compris du spectacle de leur propre vie. La d&#233;mocratie comme autonomie collective, prise en charge collective du devenir du monde, se transforme alors en son exact inverse : une h&#233;t&#233;ronomie croissante, un abandon &#224; toutes sortes de forces centrifuges auxquelles les individus sont somm&#233;s de s'adapter &#171; librement &#187;, du moins avec les lambeaux de &#171; libert&#233; &#187; qui leur restent. De plus en plus r&#233;duite au choix du consommateur, la libert&#233; perd peu &#224; peu toute r&#233;sonance politique, avec la distance critique au r&#233;el que cela comportait. Aussi ne faut-il pas s'&#233;tonner que l'espace public s'apparente de plus en plus &#224; un espace publicitaire et qu'il soit m&#234;me reconnu comme tel par les acteurs m&#233;diatiques, dont Guy Crevier, &#233;diteur de &lt;i&gt;La Presse&lt;/i&gt;, qui &#233;crivait ainsi, le 22 septembre dernier : &#171; &lt;i&gt;Curieux et ouverts sur le monde, les lecteurs de&lt;/i&gt; La Presse &lt;i&gt;sont des consommateurs avertis dont le profil est recherch&#233; par les annonceurs qui reconnaissent la force de notre m&#233;dia en tant que v&#233;hicule publicitaire.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le journalisme comme narration
du monde&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;S'il importe de d&#233;noncer et de combattre l'emprise de la logique &#233;conomique sur les m&#233;dias et le travail journalistique, cela, pourtant, ne suffit pas. Il est non moins capital de penser les conditions du maintien d'un espace de repr&#233;sentation, seul capable de nourrir une distance critique au r&#233;el. Le d&#233;fi peut ainsi s'&#233;noncer simplement : comment peut-on penser le d&#233;veloppement d'une pratique du journalisme qui soit &#224; la hauteur de son id&#233;al constitutif ? Comment peut-on favoriser la construction d'un espace de m&#233;diation qui assure une distance r&#233;fl&#233;chie face &#224; la r&#233;alit&#233;, tout en permettant &#224; tous &#8211; pas seulement aux &#171; experts &#187; &#8211; d'habiter cet espace de la pens&#233;e ? La critique de l'&#233;conomie &#8211; fondamentale, je le r&#233;p&#232;te &#8211; ne peut apporter aucune r&#233;ponse &#224; ces questions. Elle permet certes, en autant qu'elle daigne s'y consacrer, de poser &#224; nouveaux frais la question de la repr&#233;sentation, dans la mesure o&#249; la logique &#233;conomique en est pr&#233;cis&#233;ment une d'abstraction des rapports sociaux, qui renvoie du coup ceux-ci dans l'indiff&#233;renciation (eu &#233;gard aux finalit&#233;s) et l'invisibilit&#233; (toute orientation collective du monde, en rendant lisible le devenir, &#233;tant assimil&#233;e &#224; une forme de totalitarisme). L'&#233;conomie, autrement dit, tue la repr&#233;sentation. Dans &lt;i&gt;La Rabbia&lt;/i&gt;, un film r&#233;alis&#233; en 1963, Pier Paolo Pasolini affirmait ainsi : &#171; &lt;i&gt;Quand il ne restera plus rien du monde classique, quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l'industrie aura fait tourner sans r&#233;pit le cycle de la production et de la consommation, alors notre histoire sera finie.&lt;/i&gt; &#187; Il &#233;crivait 12 ans plus tard, quelques mois avant sa mort, dans&lt;i&gt; Lettres luth&#233;riennes&lt;/i&gt; : &#171; &lt;i&gt;Notre faute, en tant que p&#232;res, consisterait &#224; croire que l'histoire n'est et ne saurait &#234;tre que l'histoire bourgeoise.&lt;/i&gt; &#187; C'est toujours l'&#233;cueil qui nous guette aujourd'hui, y compris dans la critique des m&#233;dias et du journalisme. Car au fond, comment peut-on continuer &#224; &#233;crire collectivement l'histoire &#8211; ou ou maintenir la fiction dans la r&#233;alit&#233;, afin de garder l'histoire ouverte &#8211; si celle-ci est d&#233;j&#224; inscrite dans la soi-disant naturalit&#233; du monde ? Pourquoi continuer &#224; dire le monde si les mots lui sont fondamentalement &#233;trangers ? Comment veiller &#224; ce que les mots gardent un poids dans la r&#233;alit&#233; si celle-ci est r&#233;put&#233;e loger en de&#231;&#224; d'eux ? Aucune politique &#233;conomique, fut-elle de gauche, ni aucune critique de l'&#233;conomie ne peut nous aider &#224; r&#233;pondre &#224; ces questions. Tant que la critique du journalisme ne placera pas ces questions au c&#339;ur de sa r&#233;flexion, elle &#233;pousera malgr&#233; elle l'histoire bourgeoise d&#233;cri&#233;e par Pasolini, une histoire satur&#233;e du visible mais aveugle &#224; ce qu'elle pourrait faire sourdre de l'invisible. Cette critique ne pourra ainsi, dans le meilleur des cas, que nous laisser suspendus dans le vide d'une absence de la repr&#233;sentation.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La &lt;i&gt;doxa&lt;/i&gt; est l'ensemble &#8211; plus ou moins homog&#232;ne &#8211; d'opinions confuses, de pr&#233;jug&#233;s populaires, de pr&#233;suppositions g&#233;n&#233;ralement admises et &#233;valu&#233;es positivement ou n&#233;gativement, sur lesquelles se fonde toute forme de communication. [ndlr - Wikipedia]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jean Pichette&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sociologue, professeur &#224; l'&#201;cole des m&#233;dias, UQAM&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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