Dossier : À ras bord !

Dossier : À ras bord !

Un monde jetable...

Simon Ian

J’ai dit à mon ami Gabriel que j’étais encore col bleu, à ramasser des vidanges. Il s’est dégonflé de découragement. T’es sérieux ? Qu’il m’a dit. Ça faisait plus d’un an que je l’avais pas vu, et ça va prendre pas mal plus avant que je le revoie. Pis t’es encore à l’université ? En… cinéma, me semble ? J’ai fait signe que oui, précisant « et littérature ». Il a pris une gorgée de sa bière et s’est mis à regarder alentour comme s’il cherchait quelqu’un. J’ai abrégé ses souffrances en lui disant que je devais partir vu que je travaillais tôt le lendemain. J’ai callé le restant de ma bière, puis ai osé une blague en disant qu’à l’heure où je commençais, je serais une vidange qui ramasserait d’autres vidanges. Il a presque ri.

6 :10, un matin d’octobre, airpods dans les oreilles, ça part avec Voivod.

J’ai l’impression de déranger la nuit pendant son shift. Du restant de café frette me dégouline déjà sur les jambes. Mon cou raidi par un torticolis me fait mal chaque fois que je dois soulever une poubelle en métal à bout de bras dans le container mon de pickup. Au moins, pendant ma run, je travaille seul. Je peux blaster du Beyond Creation en paix.

Ce matin, on a assassiné Chrystine Brouillet et Martin Michaud près de la fontaine. Leur corps de papier a été déchiré et dispersé un peu partout sous les arbres et les bancs de la place du village. J’en ai rien à foutre lorsqu’on éventre des auteurs américains médiocres, mais quand on touche aux miens, je peux devenir mauvais. Je laisse les pages orphelines par terre, espérant vainement que des citoyens tomberont dessus et découvriront quelque chose.

Dans un des parcs que je dois nettoyer, j’entends une mère dire à son garçon de ne pas jeter son emballage de barre-tendre par terre, que c’est pas bon pour l’environnement. Elle l’incite à le mettre à la poubelle. Comme si on allait pas finir par calisser ça quelque part à terre anyways. Un beau quelque part qui sera pas visible au regard des mortels. Comme dirait Paul McCartney, si les dépotoirs avaient des fenêtres, on ferait tous moins de déchets.

… le café continue de me dégoûter jusque dans les bottes, dans la gorge aussi, et son odeur, mêlée à celle de la marde de chien, de me hanter alors que je sippe tranquillement mon propre moyen 2-2. Un genre de café éternel. Les poubelles placées en avant de la crèmerie sentent toujours agréablement les fraises et la vanille sucrée avant que j’envoie tout ça à la même place.

Je l’ai fait. Je me suis acheté un café. J’ai contribué à l’apocalypse, mais le café en vrac qu’on a à la job est pas buvable. Au moins, pas de paille. En dedans, le gars à la caisse m’a demandé si je voulais faire un don à je sais pus quel organisme de charité. J’ai pas osé lui demander si ça allait vraiment se rendre, j’ai donné. Je suis de la génération qu’on a prévenu des changements climatiques ; devant laquelle on refuse le changement politique. Spotify m’envoie L’Hymne à la beauté du monde. Le scream de Simon Girard se superpose au trémolo de Diane Dufresne.

Premier déload. Je remplis un demi-container. J’sais pas ce que ça fait en poids, mais j’sais ce que ça sent. Ça sent la fin. Notre fin. parce que Je est impuissant.

And I’m back on the road.

J’vous ai tu dit que j’peux voir le passé ? (Y a un kid, 16 ans sûrement, des fausses cartes, né d’une bonne famille, son père a des moyens, lui va devoir aller à l’université, il pourrait (il a les notes), mais pour l’instant il se rend compte que la vie adulte va être compliquée et qu’il est pas encore prêt, et découvre en même temps les quilles de Molson Dry 10,1 %, mais y est pas question qu’une fois vides il les mette là où la société a prévu qu’il les mette, pas question de faire ce à quoi on s’attend de lui, alors je les ramasse en morceaux dans les modules pour enfants, pendant que les enfants jouent.)

Je reçois un call. C’est le devoir qui m’appelle. Le contremaître de garde m’explique qu’un citoyen s’est plaint qu’une poubelle débordait en face de chez lui. J’allume les petits phares jaunes que j’ai sur mon truck, gaz au bout, tassez-vous j’suis médecin, mon fils est astronaute. Ça déborde toujours chez les riches, sauf quand j’arrive. Je me rends compte qu’un tronc d’arbre, un fucking tronc d’arbre coupé, occupe les trois-quarts de la poubelle et que la marde s’est empilée par-dessus. Tasse la marde, tire sur ledit tronc d’arbre, mais rien à faire. Sort la pelle en métal qu’il y a dans mon truck, c’est ce que j’ai de plus coupant, calisse des coups de pelle là-dedans.

Dans un parc, un enfant bien extraverti me demande si j’aime ma job. Je commencerai pas à mentir à un enfant. Je lui réponds « Non ». Un peu plus loin, je trouve dans une poubelle une pizza presqu’entière, intacte dans sa boîte. J’hais le gaspillage. Elle est de ma pizzeria préférée, et elle est intacte dans sa boîte.

J’ai découvert sur Wikipedia que le terme blue collars (cols bleus) désignent une classe sociale particulière. Les cols bleus sont parmi les collègues les plus chaleureux que j’ai pu avoir.

Deuxième déload. Le container est ben plein. Une autre pause pour la prose.

Tant qu’à être dans les confidences ; j’vais vous révéler quelque chose à propos de l’organisation municipale, qui est pas mal à l’image de la vie adulte. Entendez ici le chant épique de Funeral of Queen Mary, ça va fesser fort…

Le recyclage s’en va pas au recyclage.

Les bacs de recyclage dans les rues sont remplis de la même marde que ceux des poubelles et, même si les grands containers dans lesquels je dois les vider sont identifiés comme en étant deux dédiés au recyclage et deux aux poubelles, la mandat de la compagnie qui vient les récupérer est de venir pour quatre containers de poubelles.

J’entends souvent les gens de ma génération dire qu’ils ne veulent pas d’enfants, que le monde dans lequel on vit n’est pas favorable à ça, parfois qu’on est simplement trop sur terre. Ne serait-ce pas qu’une excuse pour garder le statu quo ?

17 :00. Je punch out, direction le dépanneur. J’me trouve deux quilles de Fin du monde. Le vieux caissier me sourit, toujours. En deux ans de visites hebdomadaires, je ne l’ai jamais vu faire autrement. J’aimerais en être capable. 

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