Mini-dossier : L’éthique du (…)

Mini-dossier : L’éthique du care, partout, tout le temps !

Trans care. Se rendre « lisible » pour se faire soigner

Patrick Martin, Emilie Morand

Selon la philosophe Judith Butler, « se conformer à une certaine conception du genre équivaudrait […] précisément à garantir sa propre lisibilité en tant qu’humain ». Cette affirmation a une résonnance particulière pour les personnes trans qui ont fait l’expérience d’une hospitalisation au Québec.

Trop souvent, celles-ci doivent se conformer aux exigences qui déterminent ce qu’est un·e « bon·ne trans » aux yeux des personnes et des institutions auxquelles elles font face pour espérer recevoir les soins nécessaires à leur bien-être : obtention de documents administratifs, accès à l’hormonothérapie, à des ordonnances, à des expertises, etc. 

Alors que passer les portes d’un hôpital signifie encore trop fréquemment faire l’expérience d’une méconnaissance de leur existence, de leurs enjeux et de leurs réalités (mégenrage, méconnaissance des hormones, présomption de leurs besoins), les personnes trans doivent arbitrer stratégiquement entre ce qu’elles révèlent, taisent ou transforment pour améliorer leur chance d’être entendues, respectées et prises en charge. En effet, le milieu de la santé est extrêmement transnormatif, c’est-à-dire qu’il n’accepte, la plupart du temps, qu’une vision médicale et binaire de la transidentité. À l’opposé de cette compréhension restrictive, l’approche transaffirmative permet aux personnes trans d’explorer et d’affirmer librement leur identité de genre, dans le respect de leur autodétermination lorsqu’elles reçoivent des soins et des services.

En tant que personnes cisgenres, conscient·es de la position privilégiée à partir de laquelle nous parlons, c’est à titre de sociologue et d’infirmier travaillant sur les enjeux de santé des personnes trans lors de leur hospitalisation au Québec que nous souhaitons rendre compte de certaines de leurs réalités par le biais de nos recherches.

Discrimination au sein du système de santé

Tout le monde a de bonnes raisons d’être en colère contre un système de santé qui cache de moins en moins ses attributs néolibéraux, où nos vies se subordonnent aux impératifs économiques. Cela dit, certaines personnes sont particulièrement discriminées dans ce système, comme les personnes autochtones, les personnes LGBTQIA2S+ et les personnes racisées. Ce qui rend la situation encore plus particulière pour les personnes trans – même si bien sûr elles peuvent aussi faire partie de ces autres catégories – c’est que leur existence dépend en grande partie de ce système de santé. Comme le rappellent les chercheures Viviane Namaste et Dalia Tourki, plus encore que la communauté LGBQIA2S+ (déjà bien mal lotie du point de vue de la santé), les personnes trans ont besoin de l’assistance, de la collaboration et de la solidarité des professionnel·les de la santé. De leur bonne volonté dépendent notamment les prescriptions d’hormonothérapie et l’accès aux chirurgies d’affirmation de genre.

Conception unidimensionnelle de la transidentité

Les personnes trans se sont longtemps battues, et continuent à se battre, pour avoir recours à des opérations d’affirmation de genre. Pour celles qui souhaitent « passer » (pour une personne cis) et que leur transidentité devienne quasi indétectable, leur devenir est intrinsèquement lié à la bonne volonté des professionnel·les de la santé. 

Leur combat pour la survie est dépendant d’un discours « transmédicaliste ». Celui-ci définit la transidentité comme étant strictement un diagnostic médical. En ce sens, pour être considéré·e comme personne trans, il faut ressentir une dysphorie de genre, qui sera ensuite diagnostiquée et traitée médicalement via le processus de « transition médicale ».

C’est à partir de cette seule conception de la transidentité que les institutions de la santé reconnaissent (ou non) les personnes trans. Ces dernières le savent et mobilisent certaines stratégies pour adapter le récit de leur parcours et de leur réalité afin d’obtenir les soins dont elles ont besoin. 

Intégrer l’expertise des personnes trans

Aujourd’hui les réalités diversifiées des personnes trans ne sont pas reconnues par l’ensemble des professionnel·les de la santé. Cet écart de (re)connaissance dans une situation de soin prive les personnes trans d’un statut de « simple » patient·e dans une situation de souffrance et/ou de maladie.

Elles adoptent la plupart du temps le texte public imposé par l’institution hospitalière, notamment le discours sur le mauvais corps (être né dans le mauvais corps, ce qui nécessite réparation), et composent avec ce texte de façon stratégique pour se rendre lisible et disposer de chirurgies et d’hormonothérapies desquelles dépendent leur survie. Le discours sur le mauvais corps domine médiatiquement et est reconnu par l’institution biomédicale. Il respecte la binarité du genre.

La distinction entre texte public et texte caché vient d’un anthropologue américain, James C. Scott. L’auteur oppose un texte public, celui des groupes dominants et connu de tous·tes, et le texte caché qui circule dans l’entre-soi des groupes construits comme subalternes. Ainsi les personnes trans sont sommées d’utiliser le texte public qui ne reconnait pas ou presque pas leur réalité. En parallèle, un texte caché se construit, alimenté par leur expertise autonome, défiant les bases binaires d’un système de santé que leur propre existence rend parfois caduque. 

L’écart entre ces deux textes prive non seulement les personnes trans d’un espace de soins sécuritaire, elles qui ont, souvent encore plus que d’autres, besoin de la collaboration du système de santé, mais prive aussi l’institution hospitalière et les professionnel·les de la santé de l’expertise développée par les personnes trans qui dépasse grandement leurs propres connaissances. Il serait temps de créer les conditions permettant à l’ensemble des professionnel·les de la santé de bénéficier de l’expertise des personnes trans et ainsi donner et permettre aux personnes trans d’être « juste des patient·es » quand elles passent les portes de l’hôpital pour recevoir des soins. 

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