Trans avenue

Faire corps avec le changement

Ianna Book, Miguel Gosselin-Dionne, Catherine St-Arnaud

Ianna Book, une artiste multidisciplinaire en arts visuels basée à Montréal, a lancé cet automne Trans avenue, un recueil d’autoportraits photographiques réalisés à Montréal et à New York de 2011 à 2013, période durant laquelle elle a complété une transition de genre et de sexe. L’artiste présente son œuvre comme étant « une recherche esthétique jumelant transsexualité et urbanité : le corps et la ville comme espaces de transformation et d’émancipation ». Nous l’avons rencontrée afin qu’elle nous fasse part de ses réflexions sur ces thématiques.

À bâbord ! : D’où vient l’idée initiale de Trans avenue ?

Ianna Book : J’ai eu besoin d’exprimer ma nouvelle réalité, celle d’être une personne transsexuelle. En début de transition, je me suis posé beaucoup de questions. Pour ma part, les arts visuels m’ont toujours aidée à garder un certain équilibre dans ma vie. L’art m’aide à exprimer certains sentiments complexes. C’est un langage, un moyen d’expression que je préfère aux mots. Trans avenue est une visite de l’espace public avec ma nouvelle apparence physique. Comme pour n’importe quelle personne trans qui chemine aussi loin dans les modifications corporelles, il y a toujours une période de craintes, de comparaisons, de questionnement... Pour le projet, j’ai voulu capter certains instants uniques de mon cheminement physique et psychologique. Tout ça réalisé dans un environnement urbain.

Le projet s’est cristallisé au fur et à mesure que ça progressait : au tout début de la transition, je documentais mon évolution sur fonds blancs. J’ai quitté l’espace vide, aseptisé, pour aller vers l’espace collectif dans le but de m’affirmer. J’habite Montréal et je me rends souvent à New York, l’idée est venue assez vite de me photographier dans ces deux villes. C’est une démarche qui dynamise le projet et lui apporte une dimension internationale. Personnellement, je trouve les drapeaux ridicules. Je ne mets aucune frontière lorsqu’il est question de conditions humaines.

Il est important pour moi de m’exprimer sans contrainte. À mes yeux, l’art représente un puissant espace de liberté. La publication fut créée dans la tradition du zine  [1] : réalisée de manière autonome, mais aussi par une nécessité d’expression. J’ai répondu à une urgence. Ça donne un résultat très cohérent avec ma démarche et dont je suis très fière. Même si c’est un zine « de luxe », à cause des impressions couleur, c’est fait à ma façon : l’esthétique générale du document correspond à mes goûts personnels. Le tout est réalisé par conviction artistique et non pour répondre aux lois du marché.

ÀB ! : Quel lien fais-tu entre urbanité et transsexualité ?

I.B. : Le milieu urbain est vivant. C’est un vaste terrain de jeu où on est confronté à plusieurs réalités. Le monde est probablement plus ouvert, plus tolérant envers les différences dans les métropoles. Ainsi, je fais le lien entre la ville active et la transsexualité, comme espace de transformation et d’émancipation. C’est une recherche esthétique dans ce sens. Mes photos fusionnent les deux concepts montrant des espaces d’expressions sociales et marginales, qui existent en défiant l’ordre établi, mais je me représente aussi dans des lieux plus institutionnels.

ÀB ! : Quelle est la portée politique de ce projet ? Te sens-tu appartenir à une communauté trans ?

I.B. : Oui, tout à fait. Même si tout ça est parti d’un projet personnel, je considère qu’il y a toute une portée politique à publier ce genre d’initiative. Forcément, les changements d’identité dérangent l’ordre établi. Beaucoup de trans m’ont contactée après avoir vu le livre. Des gens qui ont des parcours semblables, qui ont besoin de partager leur vécu. Pour l’instant, je trouve les initiatives trans assez timides. Peu se manifestent. Mais en même temps, je comprends le désir que plusieurs ont à vouloir tourner la page après leur transition.

Il y a plusieurs années au Québec, les trans se faisaient arrêter sous prétexte d’être déguisé·e·s dans le but de commettre un méfait. Il n’y avait pas de loi qui les protégeait. Une femme trans, par exemple, se faisait mettre en cellule avec les hommes, parce qu’il n’y avait pas eu de changement sur ses papiers d’identité. Il y a eu des avancées. Dernièrement, le projet de loi 35 [adopté en décembre 2013, ndlr] proposait de mettre fin à l’obligation de se faire opérer pour changer sa mention de sexe sur ses papiers d’identité. Plusieurs personnes ne veulent pas se faire opérer ; jusqu’à maintenant, elles se sentaient prises à la gorge par la législation. Si auparavant on pouvait déjà changer son prénom sans opération, maintenant les personnes qui le désirent pourront également modifier leur mention de sexe sans se faire opérer. Donc finie la stérilisation forcée. C’est un gain dans ce sens-là.

J’ai aussi fait une affiche « Trans Against Hate » que j’ai glissée dans chaque exemplaire de mon livre. Cette conception furtive de l’art s’approche du militantisme. Ce sont les couleurs du drapeau trans, mais comme je n’aime pas les drapeaux, j’en ai fait une cible. Je sollicite les gens pour qu’ils puissent l’afficher dans la rue. Poser l’affiche est un geste pour dénoncer la transphobie. L’art, pour moi, c’est l’inverse du conservatisme. Les artistes réinventent le monde en apportant de nouvelles idées. Je pense que l’art peut faire bouger les choses.

ÀB ! : Est-ce que tu as d’autres projets pour 2014 ?

I.B. : Oui, il y a ce travail de recherche sur des personnes trans au Québec. Il s’agit d’une nouvelle série de photos ayant comme thème « trans et espaces restreints ». C’est une métaphore par rapport aux diverses difficultés liées à leur environnement que peuvent rencontrer les personnes trans. Parce qu’il y en a pour qui c’est l’enfer. Ils et elles ne sont pas respecté·e·s en société et ont beaucoup de problèmes au quotidien. Leur espace est restreint. C’est une problématique qui me touche. L’objectif est de sensibiliser les gens avec mon travail.

P.-S.

Propos recueillis par : Catherine St-Arnaud Miguel Gosselin-Dionne

NOTES

[1] Le zine, ou fanzine, est une publication à faible diffusion produite, publiée et distribuée de manière indépendante par des adeptes d’un sujet ou d’une activité en particulier. Il s’agit d’un produit de la philosophie DIY (Do It Yourself ; « fais-le toi-même »), issue de la culture punk. (ndlr)

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