Dossier : À ras bord !
Mercier-Hochelaga-Maisonneuve : Au front pour la salubrité
Dans les dernières années, nos dirigeant·es ont accéléré le régime d’austérité qui ronge petit à petit le peu d’État-providence qui nous reste. Si on a beaucoup dénoncé les coupes néolibérales en éducation et en santé, les coupes dans les services municipaux orchestrées à Montréal tant bien par Denis Coderre que par Valérie Plante ont été moins critiquées à gauche. Depuis sa création, la Ligue 33 souhaite défendre la population des quartiers populaires contre les attaques visant nos services publics.
Depuis deux ans environ, notre organisation citoyenne lutte pour que l’administration de l’arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (MHM) cesse de couper dans les services reliés à la salubrité. Même s’il est garni ici et là de petits quartiers de la « classe moyenne », MHM est un arrondissement plutôt défavorisé qui est souvent utilisé comme rat de laboratoire pour des projets-pilotes de la ville. Dans certains secteurs comme Hochelaga, si les problèmes en lien avec la propreté existent depuis de nombreuses années, ils ont été exacerbés récemment par des mesures d’austérité comme l’espacement de la collecte des ordures aux deux semaines et le retrait de poubelles publiques.
La Ligue 33 est un peu une drôle d’organisation. Notre modus operandi n’est pas de se consulter entre membres et de faire jaillir hors de nos têtes les campagnes que nous devrions mener. Au contraire, à la Ligue nous pratiquons ce qu’on appelle « l’enquête sociale », c’est-à-dire que nous nous fondons sur les idées des citoyen·nes pour avancer. Nous assistons par exemple à des consultations publiques ou aux conseils d’arrondissement pour entendre l’opinion des gens. Plus souvent, nous les sondons à l’aide de méthodes proactives : distribuer des hot-dogs dans les parcs et en profiter pour discuter, organiser des rencontres publiques sur des sujets plus larges, ou tout simplement aborder les gens dans la rue pour leur poser des questions. Cela nous assure que nos idées résonnent avec la population que nous souhaitons servir, et pas seulement avec les militant·es du quartier.
Depuis la création de la Ligue à l’automne 2021 nous entendons parler sans cesse du même problème : l’insalubrité. Quand nous sommes allés à notre premier conseil d’arrondissement pour demander l’installation de lumières sur un terrain de soccer, nous avons été marqués par cette dame qui relatait comment, depuis l’espacement de la collecte, des souris pullulaient autour des blocs d’appartements dans sa rue.
Pas un concours de popularité
Quand nous avons décidé formellement, en 2022, de nous lancer dans la lutte contre les coupes dans l’arrondissement, nous savions que nous aurions beaucoup d’appui de la part de la population. Selon nos enquêtes, nous savions qu’environ 70-80% de la population était contre la mesure d’espacement de la collecte des ordures. Nous savions aussi, par exemple, que les gens en faveur de la mesure habitaient généralement dans une maison unifamiliale ou un duplex, et vivaient généralement seuls.
Si la lutte politique était un concours de popularité et qu’il y avait eu un référendum sur la question, nous aurions gagné haut la main grâce au soutien des classes populaires. Cependant, la réalité a été tout autre et, malheureusement, un vote démocratique n’était pas possible. Nous savions que la tâche la plus ardue serait, en fait, de trouver des personnes prêtes à s’engager sur ce front. Des gens déterminés à essayer de battre l’administration municipale et ses nombreux employés dont le travail est trop souvent de faire de la petite politique contre les mouvements citoyens similaires au nôtre.
Écoblanchiment
Projet Montréal a d’abord été élu avec un programme plutôt progressiste, quoique peu audacieux. Certains groupes socialistes modérés ont même milité en son sein dans l’espoir de pousser le parti dans une direction plus combative. Il apparaît donc contradictoire que ce même parti puisse aller de l’avant avec une mesure d’austérité thatchérienne, c’est-à-dire l’imposition de coupes de services drastiques touchant les milieux populaires pour éviter d’augmenter les taxes des entreprises et des riches.
Afin de diminuer cette tension entre son électorat progressiste et ses mesures défavorables aux moins nantis, les élu·es de Projet Montréal ont été forcé·es de recourir à un tour de passe-passe devenu cliché : dire que ces mesures sont prises au nom de l’environnement. Comme avec le projet Laurentia à Québec ou GNL au Saguenay, il est devenu monnaie courante de justifier des projets motivés par des questions monétaires en prétendant qu’ils aideront marginalement à résoudre la question écologique.
Heureusement, peu de gens sont tombés dans le panneau. Après tout, dans l’est de Montréal, le verre n’est même pas recyclé et le compost n’était pas implanté dans les gros blocs d’appartements à l’époque. Néanmoins, il a nous a fallu développer un argumentaire de plus en plus solide pour mettre des mots sur une réalité très simple. Nous avons été amenés à rencontrer des éboueurs, des travailleurs de centres de tri, des concierges, des cols bleus et autres expert·es qui ont été à même de confirmer que cette rhétorique était mal intentionnée et que nombre de problèmes sont à améliorer avant que nous puissions prétendre qu’une réduction de services soit le meilleur choix pour l’environnement. Les employés de centre de tri, par ailleurs, étaient catégoriques quant au fait qu’une majorité des matières théoriquement recyclables finissait dans un dépotoir même lorsqu’elles étaient envoyées au centre de tri.
Répression et propagande
Le maire d’arrondissement, lui-même commerçant gentrificateur de la rue Ontario, a su manœuvrer de sorte à obtenir l’appui des commerces zéro déchet et d’autres entrepreneurs. L’espacement de la collecte est en effet soutenu par l’Association québécoise Zéro Déchet (AQZD), qui regroupe une centaine d’entreprises. Ce consortium a même organisé certaines actions pro-espacement au conseil d’arrondissement. Comme avec les carrés verts en 2012 ou la mobilisation en faveur du troisième lien, son discours est axé autour de l’idée de « majorité silencieuse » et son travail est effectué en proche collaboration avec le pouvoir en place.
En plus d’une campagne de publicité bien orchestrée, l’administration municipale fait aussi appel à la répression directe contre notre organisation. Alors que les actions de l’AQZD sont applaudies par le maire, les militants de la Ligue 33 se sont récemment fait expulser du conseil d’arrondissement parce qu’une de leurs membres a émis un commentaire critique à voix haute. L’arrondissement refuse aussi de reconnaître notre organisme, ce qui nous empêche d’utiliser les ressources accessibles aux groupes communautaires, malgré qu’il satisfasse les critères et qu’il participe à la vie communautaire de MHM depuis plus de trois ans.
Notons que la Ligue n’est pas le seul groupe attaqué par l’administration. Durant le même conseil d’arrondissement où nous avons été expulsés, le maire a fait intervenir la police pour sortir contre son gré une militante du comité BAILS [1] qui lutte pour le logement social, parce qu’elle avait posé une question supplémentaire après les deux questions permises. Pierre Lessard-Blais, le maire d’arrondissement, semble particulièrement détester ce comité, qui a plusieurs fois critiqué son inaction dans le dossier du logement.
Le récent abandon du maire pour les prochaines élections semble être la seule manière qui permettrait à Projet Montréal de conserver l’arrondissement de MHM en novembre malgré la grogne populaire (une stratégie désormais similaire à celle de Biden, Trudeau et Plante). Or, rien ne semble indiquer que la victoire probable de l’opposition, Ensemble Montréal, n’améliorera les choses. Pour l’instant, ce parti propose plutôt d’abandonner l’espacement de la collecte des ordures en été seulement, en attendant que la population avale la couleuvre de l’austérité.
[1] Comité de base pour l’action et l’information sur le logement social


























































































































































