Dossier : À ras bord !
Les chimères de l’économie circulaire
Depuis quelques décennies, l’idée d’économie circulaire s’est imposée comme principe directeur de la transition écologique. Qu’il s’agisse de politiques industrielles ou environnementales, la métaphore rassurante d’un cycle vertueux, symbole de plénitude et de restauration, est partout.
L’idée du recyclage, de la valorisation des déchets et d’une économie efficiente fonctionnant en « boucle fermée » n’est pourtant pas nouvelle. Depuis plusieurs siècles, de nombreuses entreprises ont cherché à optimiser la production afin de réduire le gaspillage et les dépenses pour augmenter les profits. Les abattoirs industriels en sont le parfait exemple : graisse, gélatine, poils, peau, organes, sang, os, sabots, cornes, il n’y a pratiquement aucun aspect de l’animal (à part son consentement) qui soit ignoré par les entreprises [1]. Transformer des déchets en or est une quête constante au sein du système capitaliste. La nouveauté réside plutôt dans le vernis écologique qui accompagne le discours dominant sur l’économie circulaire.
Une définition vague
Définir l’économie circulaire n’a rien d’évident. Si l’on en croit le Pôle québécois de concertation sur l’économie circulaire, à l’origine de la définition adoptée par le gouvernement, il s’agit d’un « système de production, d’échange et de consommation visant à optimiser l’utilisation des ressources à toutes les étapes du cycle de vie d’un bien ou d’un service, dans une logique circulaire, tout en réduisant l’empreinte environnementale et en contribuant au bien-être des individus et des collectivités ».
En réalité, les définitions varient énormément entre les gouvernements, les institutions, les entreprises ou les fondations. Et sur Internet, on se retrouve très vite confronté à une panoplie de concepts variés, plus ou moins scientifiques et souvent en anglais, qui se réclament de la circularité : upcyling, cradle-to-cradle, écologie industrielle, approches biomimétiques. Si cela sonne comme des formules marketing, c’est normal. Plusieurs études universitaires soulignent que le concept d’économie circulaire a été presque exclusivement développé et porté par des politiciens, des consultants, des fondations privées ou des milieux d’affaires [2]. La profusion de définitions de la circularité, et le flou artistique qui en résulte, permet de se donner une façade écologique à peu de frais, tout en gardant une grande flexibilité sur l’interprétation.
Un cycle imparfait
Force est de constater que les partisans corporatifs de l’économie circulaire profitent de la faible connaissance des citoyen·nes sur les processus de recyclage pour faire miroiter l’illusion d’un système fermé où les produits sont recyclés à l’infini.
Or, chaque fois qu’un objet passe au recyclage, il y a des pertes en quantité ou en qualité. Tous les matériaux ne peuvent pas être recyclés à 100%. Nos produits électroniques utilisent de nombreux éléments en très petites quantités, ce qui rend la récupération des matériaux peu rentable, difficile, voire impossible. Même des objets moins complexes comme des emballages composés de plusieurs matériaux (ex : une boîte en carton avec des éléments en plastique) peuvent poser des complications. En bref, le recyclage est partiel et aboutit parfois à de nouveaux objets de moins bonne qualité, non ou peu recyclables à nouveau.
De même, le transport des déchets, le tri, le broyage, le nettoyage, ou la fusion des éléments consomme aussi de grandes quantités d’eau, d’énergie et de matières qui causent de la pollution des sols et de l’air. Le recyclage nécessite aussi des produits chimiques et d’autres matériaux toxiques, qui peuvent se répandre dans l’environnement.
Enfin, dans le marché mondial actuel, peu de produits sont fabriqués, achetés, jetés et recyclés au même endroit. Ces vastes transferts de ressources à travers le monde, les espaces qu’ils nécessitent, et les injustices et violences qu’ils provoquent pour les communautés restent souvent absents du débat public autour des déchets et du recyclage.
En dehors de ces considérations essentielles, l’économie circulaire peine à se diffuser dans la pratique. Dans une étude publiée en 2016 [3], de nombreux obstacles au développement d’un modèle d’entreprise circulaire viable ont été mis en évidence. Il existe des barrières techniques (manque de technologies appropriées), des barrières économiques (rendement et profit incertains, coûts initiaux élevés), des barrières réglementaires et institutionnelles ainsi que des barrières sociales et culturelles (routines des entreprises, comportement ou connaissances des consommateurs·rices).
Ainsi, la plupart des entreprises qui réussissent à intégrer dans leur offre des produits durables avec des services de réparation ou qui revendent des produits usagés, réparés, remis à neuf et refabriqués demeurent des marques de luxe ou des entreprises de niche désireuses d’améliorer leur réputation et leur image (comme Arc’teryx ou Rolex).
L’illusion du gagnant-gagnant
L’économie circulaire telle qu’elle se présente valorise ainsi les choix individuels des citoyen·nes-consommateur·rices par rapport à l’action collective des communautés, avec la promesse irréaliste qu’elle suffira à apporter des changements radicaux à grande échelle. Pour Kersty Hobson, professeure de géographie humaine à l’Université de Cardiff spécialiste de la gouvernance environnementale et de la durabilité : « Les défenseur·euses de l’économie circulaire semblent considérer que le rôle des citoyen·nes consiste à accepter (ou non) les pratiques qui ont été formulées en leur nom par les designers, les ingénieur·es, les économistes et les décideurs politiques [4] ».
Cette vision technocratique de l’économie circulaire est séduisante pour les politiques réformistes et les entreprises parce qu’elle promet un scénario gagnant-gagnant. Comme le développement durable, elle fait des marchés et des entreprises les moteurs du progrès, sous le patronage des pouvoirs publics. Un avenir sans conflits sur le consumérisme, l’extractivisme ou le capitalisme, seulement de nouvelles opportunités commerciales et des stratégies de croissance [5]. Il ne s’agit pas de débattre de la logique manipulatrice de la publicité ou de l’obsolescence programmée, mais bien de redorer le blason du système actuel.
Capitalisme et déchets
Pourtant, sans changement radical, les déchets continueront d’augmenter. La majorité d’entre eux seront toujours expédiés dans des territoires marginalisés, au Canada ou à l’étranger. Pire, l’offre de produits verts et recyclés, avec son habillage déculpabilisant « zéro déchet », pourrait paradoxalement nous amener à ne plus remettre en question le système de production actuel et la culture consumériste dominante. Un peu comme les options végétariennes ou véganes dans les restaurants ou les supermarchés, il y a plus de chances que nous nous retrouvions simplement avec une superposition d’offres de produits plutôt qu’avec une réorganisation majeure de notre économie. En d’autres termes, plus de produits et plus de déchets. Nos options politiques se réduisent alors à agir en citoyen·nes-consommateur·rices responsables et à blâmer celles et ceux qui ne sont pas vertueux.
L’une des principales caractéristiques du capitalisme est de s’approprier les critiques qui lui sont adressées puis de les transformer en marchandises. Une manœuvre pour dompter les oppositions et qui préserve les objectifs centraux de ce système : l’accumulation, la surproduction, le pouvoir. S’en tenir aux niveaux de production actuels (déjà trop importants ou mal répartis), ou considérer la possibilité de décroissance ne sont pas des options satisfaisantes.
Face à ces critiques, la classe politique et patronale se présente comme pragmatique et réaliste. L’extension de l’industrie de gestion des déchets va devoir croître car le nombre de déchets va augmenter. Des solutions nécessaires à des besoins objectifs. Questionner les fondements même de nos économies est irréaliste, il n’y pas d’alternatives possibles au capitalisme, juste quelques variations en son sein.
Contre ce fatalisme, il est urgent de réaffirmer que le capitalisme vert est une impasse et de faire valoir d’autres voies. Une politique publique d’économie circulaire conséquente doit viser la réduction de la production de déchets dont dépend la logique capitaliste et redonner le pouvoir aux citoyen·nes et aux travailleur·euses.
[1] Les sous-produits des abattoirs peuvent comprendre des aliments pour animaux, des engrais, des produits cosmétiques et pharmaceutiques, du cuir, des outils, de la gélatine…
[2] Corvellec, H., Stowell, A. F., & Johansson, N. (2022). « Critiques of the circular economy ». Journal of industrial ecology, 26(2), 421-432.
[3] De Jesus, A., & Mendonça, S. (2018). Lost in transition ? Drivers and barriers in the eco-innovation road to the circular economy. Ecological economics, 145, 75-89.
[4] Hobson, K. (2016). Closing the loop or squaring the circle ? Locating generative spaces for the circular economy. Progress in Human Geography, 40(1), 88-104.
[5] Pour les entreprises, l’économie circulaire et la vision des déchets comme un bien valorisable pourraient être l’occasion de renforcer leur contrôle sur les ressources au détriment des personnes qui vivent de la récupération.


























































































































































