Mini-dossier : L’éthique du (…)

Mini-dossier : L’éthique du care, partout, tout le temps !

Le care dans tous ses états !

Agnès Berthelot-Raffard

Qu’est-ce que le care ? Agnès Berthelot-Raffard trace les grandes lignes de cette notion, de son contexte d’émergence aux préoccupations actuelles auxquelles la discipline tente de répondre. Propos recueillis par Alicia Leclerc.

À bâbord ! : Que signifie la notion de care ?

Agnès Berthelot-Raffard : Nous sommes à la fois vulnérables et interdépendant·es les un·es des autres. Fondamentalement, pour grandir, nous épanouir et réaliser nos activités quotidiennes, nous avons toutes et tous, sans exception, besoin des bons soins d’autrui. La notion de care fait ainsi référence à des dispositions morales telles que le souci de bienveillance et décrit entre autres des pratiques comme les soins prodigués aux personnes vulnérables et dépendantes, qu’on retrouve par exemple dans les métiers de services à la personne, de loisirs ou d’enseignement. 

AB ! : Quelles sont les origines de ce concept ?

A. B. R. : Comme concept, théorie ou champs d’études, le care est relativement récent. Sa première formulation théorique émane de la psychologie du développement moral. En 1982, l’autrice Carol Gilligan dans In a Different Voice note que le raisonnement moral féminin est davantage pensé en termes de responsabilité et de besoins à combler plutôt que de respect des principes du droit. Gilligan conclut que les femmes expriment la nécessité de préserver les relations morales en les plaçant sur un même pied d’égalité que la recherche de la justice.

La portée et la visée des éthiques et politiques du care ont été souvent négligées, car réduites à des arguments essentialistes. Toutefois, ces théories cherchent à exprimer et à faire reconnaître la voix des personnes qui prennent soin des plus vulnérables (les mères, les aides à domicile, les aidant·es informel·les, les infirmières, etc.) ainsi que des personnes dont ielles prennent soin plutôt que d’être l’apanage des femmes ou exprimer un point de vue dit « féminin ». 

AB ! : À quels enjeux ou phénomènes les théories et pratiques reliées au care tentent de répondre ?

A. B. R. : L’éthique du care fait ressortir ce qui fait défaut à la reconnaissance de certaines inégalités en recentrant les relations d’interdépendance. Elle permet notamment de souligner que le travail réalisé dans la sphère privée permet le fonctionnement des affaires publiques et de l’économie de marché. Par exemple, il permet de revaloriser le travail domestique des femmes et de prendre en compte leur charge mentale. Le care permet aussi de repenser les inégalités créées par les échanges internationaux. Par exemple, il permet de questionner en quoi nous sommes responsables du travail des enfants dans les pays émergents.

AB !  : Qui en sont les principales théoriciennes ? 

A. B. R. : Les études sur le care se déploient dans une variété de disciplines comme la psychologie du développement, la science politique, la philosophie, l’éducation et les sciences infirmières. Les principales promotrices nord-américaines anglophones sont Carol Gilligan, Nels Noddings, Sara Ruddik et Fiona Robinson pour ne citer qu’elles. En France, Sandra Laugie ou Patricia Paperman ont réinterprété la notion de care dans sa dimension de la vie ordinaire. Pascale Molinier s’est saisie de la vie morale des travailleuses de la santé. Avec Fabienne Brugère, le mot care est même passé dans les discours politiques. Au Québec et en Ontario, on retrouve Monique Lanoix en bioéthique, et en éthique féministe, ceux de Sophie Bourgeaut et Naïma Hamrouni. Naïma et moi avons été les premières à faire une thèse de philosophie qui mobilisait cette éthique au Québec. Nous sommes aussi suivies par de jeunes philosophes comme Cécile Gagnon et Marie-Anne Casselot. 

AB ! : Quels sont des écueils des théories et pratiques du care ?

A. B. R. : Comme philosophe critique de la race et théoricienne dans le champ des études féministes noires, je constate l’absence d’une perspective critique sur la dimension racialisée des pratiques de care. Nos sociétés se soucient davantage du care depuis l’industrialisation et la plus grande féminisation du marché du travail. Du fait de son transfert de l’institution privée de la famille vers les institutions publiques comme les crèches ou les établissements de soins de longue durée, le care est davantage pensé en termes de ressources et de coûts et donc de main-d’œuvre. Une main-d’œuvre souvent effectuée par des personnes racialisées.

Par conséquent, je ne pense pas que le care exprime seulement un point de vue féminin. Le care se rapporte aussi aux pratiques et à une vision éthique qui est celle des personnes au bas de l’échelle et sans voix au chapitre. Il reflète les solidarités telles qu’elles sont pratiquées par des personnes marginalisées. Le soin des un·es par les autres représente une forme de lutte pour la survie et une pratique de contestation de l’ordre dominant. Par exemple, ce rapport à la résistance est ancré dans les pratiques de solidarités des travailleuses domestiques dans les hôtels ou les hôpitaux. Ce sont ces pratiques de care comme solidarités qui ont conduit les femmes de chambre à se mobiliser pour revendiquer leurs droits à la direction des hôtels Ibis, en 2019, en France.

AB ! : Quelles directions les théories et pratiques prennent-elles actuellement ?

A. B. R. : Les théoricien·nes des éthiques et politiques du care se saisissent désormais de questions qui ne touchent pas seulement les dimensions humaines. Par exemple, le care est de plus en plus mobilisé en éthique animale et environnementale. Il se déploie également dans des domaines comme le design et l’architecture pour concevoir des environnements plus accessibles. Enfin, le care est aussi mobilisé dans les approches critiques du handicap. 

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