La sorcellerie capitaliste : pratiques de désenvoûtement

No 23 - février / mars 2008

Philippe Pignarre et Isabelle Stengers

La sorcellerie capitaliste : pratiques de désenvoûtement

lu par Martin Jalbert

Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste : pratiques de désenvoûtement, Paris, La Découverte, 2007

Anticapitalisme sans consigne

La sorcellerie capitaliste peut être lu comme une invitation, adressée surtout aux anticapitalistes comme le sont Pignarre et Stengers, à créer de « nouvelles connexions », sur un mode radicalement égalitaire et foncièrement fraternel, avec des pratiques et des mouvements locaux et marginalisés ayant su faire apparaître des nouveautés politiques là où l’on ne les attendait pas. Ces mouvements, ce sont « ces groupes en lutte comme les féministes, qui ont refusé l’ordre des priorités proposé au nom de la lutte des classes ; comme les écologistes radicaux, qui ont dû lutter contre l’assimilation de la nature à un ensemble de ressources à valoriser » ; mais aussi « des associations comme Oxfam qui ont inventé une manière efficace de faire de la politique lorsqu’elles ont aidé les pays pauvres à prendre position dans les réunion de l’OMC » ; des groupes comme ATTAC et Greenpeace ; et même des mouvements d’usagers ou des associations de patients. Ces groupes, écrivent les auteurs, ont tous fait entrer en politique des questions confisquées ou en voie de l’être par des agents suprapolitiques. Tous « ont fabriqué le problème d’une manière qui ne préexistait pas à leurs efforts » et tous ont suscité de nouveaux types de savoirs aptes à contredire les expertises au service du complexe étatico-capitaliste, cette alliance entre ce que le capitalisme fait faire à l’État et ce que l’État laisse faire au capitalisme. Créer des connexions, selon Pignarre et Stengers, c’est « non pas généraliser ce que font les acteurs locaux, mais inventer les moyens de prendre le relais et de prolonger leur trajet » ; c’est refuser de faire l’économie de la pensée des autres, c’est profiter de leur savoir et se mettre à l’écoute de ce qu’ils produisent comme opérations de pensée et de parole qui contribuent à briser les évidences qui envoûtent et entretiennent les impuissances. Contre toute idée d’avant-garde éclairée et de vérités englobantes, contre l’explication unique et la « redondante dénonciation », cette logique des connexions horizontales – qui doit beaucoup à la philosophie de Deleuze et Guattari – a peu à voir avec ces appels quelque peu stériles à l’unification des luttes de la gauche. C’est qu’elle est ici à l’œuvre dans un véritable travail de reconfiguration qui, au fil des pages mais avec parcimonie, fait voir de nouvelles créations politiques et ces possibles « rencontres qui n’homogénéisent pas l’hétérogène, mais donnent à chacun de nouvelles puissances d’agir et d’imaginer ». C’est ainsi qu’un éditeur et une philosophe qui se définissent comme anticapitalistes travaillent de façon à « “mériter” que d’autres – qui se définissent autrement ou qui refusent toute définition – se réjouissent de notre existence comme nous nous réjouissons de la leur ». Ce travail et cette réjouissance procèdent de la générosité de cet ouvrage.

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