La récupération au service de la solidarité sociale

Dossier : À ras bord !

Dossier : À ras bord !

La récupération au service de la solidarité sociale

François (Coop Les Valoristes), Louise Nachet

La Coop Les Valoristes est une entreprise sociale de solidarité qui favorise l’inclusion des personnes éloignées du marché du travail en proposant un service de récupération des contenants de matières consignées. L’entreprise existe depuis 2012 et permet à une centaine de personnes d’augmenter leur revenu dans un cadre flexible et chaleureux. La coopérative de solidarité participe aussi à l’effort de lutte à la crise climatique en plaçant la récupération au cœur de son action. À bâbord ! s’est entretenu avec un membre de la coopérative pour mieux comprendre son fonctionnement ainsi que son apport dans la vie des personnes qui y sont impliquées.

Entrevue avec François, membre-utilisateur de la Coop Les Valoristes. Propos recueillis par Louise Nachet.

À bâbord ! : Pourriez-vous présenter ce qu’est la Coop Les Valoristes ?

François : Notre mission, c’est d’améliorer les conditions de travail des valoristes, d’offrir un dépôt où iels peuvent vendre leurs contenants, et de favoriser leur inclusion. Les gens arrivent avec leurs contenants, il y a des machines, mais aussi des personnes qui vont compter les contenants, les séparer et les trier. Puis on remet l’argent en comptant le jour même.

ÀB ! : Comment êtes-vous devenu membre-utilisateur de la Coop ?

F. : Dans mon cas c’est assez simple. J’ai été un travailleur, je suis tombé malade et je n’ai plus été capable de travailler et de garder un emploi à temps plein sur le long terme. Je suis présentement sur l’aide sociale. La prestation du gouvernement permet de me loger, mais pas beaucoup plus. C’est donc la seule chose que j’ai trouvée qui me permet de ramasser des sous et de travailler à mon rythme, selon ce que je peux faire, et d’améliorer ma qualité de vie. Ça me permet de vivre plutôt que de survivre. Je voyais des gens récupérer des contenants consignés dans les parcs et dans les sacs de recyclage. C’était un univers que je ne connaissais pas, même si j’ai eu des membres de ma famille qui récupéraient de la ferraille.

ÀB ! : Quels sont les autres profils des personnes qui font ce travail de valoristes ?

F. : Honnêtement, les profils sont très variés. Ça va des gens qui sont très à l’aise financièrement, qui le font pour des raisons écologiques ou pour remettre l’argent à des œuvres de charité, à ceux qui ne sont pas encore arrivé·es à leurs pensions et qui font ça pour arrondir leurs fins de mois, et bien sûr, aux itinérant·es. Pis là on parle des poubelles et de la consigne, mais en dehors de la Coop, les ferrailleurs que l’on voit passer en pickup font aussi un travail de valoriste. Souvent, ce sont des personnes qui ne gagnent pas beaucoup d’argent et qui font ça à temps partiel.

ÀB ! : Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confronté dans votre travail ?

F. : Autrefois, le dépôt des Valoristes n’était pas ouvert à l’année. Le principal défi était de vendre les contenants. À l’épicerie on n’était pas toujours accueilli·es avec un tapis rouge. On le voyait dans leurs regards, on dérangeait. Souvent, les contenants étaient sales ou mouillés, alors les employé·es n’avaient pas envie de s’occuper de nous. Souvent, c’était la personne à la caisse rapide qui était obligée de tout faire en même temps. Elle venait compter nos contenants qui ne passaient pas dans la machine. La Coop nous permet de pouvoir apporter nos contenants, peu importe notre condition ou notre état, et d’être toujours accueilli·es avec un sourire.

ÀB ! : Il y a aussi des endroits où on vous répond qu’il y a des montants maximums.

F. : Oui, j’ai tout vu : la machine défectueuse, les montants maximums, les heures restreintes, l’humeur des gérant·es… on refuse de prendre le contenant, on ne nous remet pas le bon montant. À Montréal, j’ai la chance d’avoir la Coop et ce ne sont plus des défis que j’ai à affronter. Parmi les autres obstacles, on travaille l’hiver. Peu 

importe la température, on est à l’extérieur, souvent tôt le matin ou tard le soir. Chaque saison a ses défis. L’été, les gens boivent plus, mais il y a aussi plus de valoristes qui ramassent, et la chaleur ne rend pas le travail facile. Aussi, même avec des gants dans les bacs d’ordures, il y a toutes sortes de choses dangereuses comme des objets coupants, des seringues… C’est une source d’inquiétude. Enfin, on ne sait jamais combien on va ramasser en argent, c’est comme aller à la pêche. Ça peut aller de 50 sous à 50 dollars de l’heure, mais on s’entend que 50 dollars de l’heure, c’est vraiment rare. Ça reste difficile de faire un budget dans ces conditions.

ÀB ! : Quelles sont les relations entre les valoristes et les acteurs plus formels de la gestion des déchets, qu’ils soient publics ou privés ? Pourriez-vous nous parler des problèmes qui entourent la reconnaissance ou la non-reconnaissance de vos activités et de vos parcours ?

F. : La Coop rencontre de grands défis, et elle doit se battre pour être reconnue, même s’il y a présentement des améliorations avec la ville et les autres intervenants. Moi, sur le terrain, je récupère uniquement dans le Centre-Sud de Montréal, à Ville-Marie et dans le Village, où il y a une mixité sociale. Il y a un peu plus de monde qui récupère des contenants ces dernières années, et ça génère parfois de l’agacement et de l’incompréhension de la part des résident·es. De plus en plus, les gens commencent à comprendre que c’est un travail et que ça permet aux personnes de gagner un petit peu de sous. Ça fait que plusieurs citoyen·nes déposent leurs contenants consignés dans des sacs à part pour nous faciliter la vie.

Concernant les éboueur·euses, j’essaie de garder une bonne relation avec elleux. Je récupère seulement la journée du recyclage. Souvent, iels sont un peu déçu·es de l’état des sacs, mais dans la grande majorité du temps, on fait très attention pour ne pas faire de dégâts, voire même nettoyer après notre passage.

ÀB ! : Il y a eu beaucoup de discussions autour de la réforme de la consigne. Est-ce que c’est quelque chose dont vous avez parlé au sein de la Coop ou avec les autres valoristes ? Comment cela vous impacte ?

F. : C’est une bonne chose, mais ce n’est pas parfait. Par exemple, l’uniformisation du montant accordé fait qu’on ne se complique plus la vie à se demander le prix de telle canette. Mais si les canettes de 5 sous sont passées à 10 sous, les canettes de 20 sous sont aussi passées à 10 sous. Donc avec le même nombre de canettes, je fais 

moins d’argent. Comme il y a plus de canettes consignées, je trouve que ça s’équilibre, mais en même temps, il y a plus de gens qui se mettent à ramasser à cause de la hausse des loyers et de l’augmentation du coût de la vie.

ÀB ! : Quelles sont les perspectives et les projets à venir pour la Coop et les valoristes ?

F. : Si je ne me trompe pas, ça va être de pouvoir trouver un nouveau local et d’y demeurer, car le local actuel n’est pas assuré. Je voudrais aussi ajouter que les valoristes font partie d’une organisation mondiale qui représente environ un demi-million de travailleur·euses. J’insiste sur le mot travailleur. Peu importe le nombre de canettes, quand vous voyez quelqu’un qui ramasse, il est en train de travailler. Il travaille probablement fort pour pas grand-chose, afin d’améliorer sa qualité de vie. C’est de l’argent qui va être dépensé à l’échelle locale, au dépanneur ou à la pizzeria du coin. Il a vraiment le droit au respect. Ça aide l’économie, et ça aide éventuellement la personne à s’en sortir. Il y a des gens qui arrivent à la Coop et qui parviennent à se réinsérer, à éviter l’itinérance, à payer les factures, à pouvoir manger. Et bien sûr, on parle de vouloir des environnements plus propres, mais sans eux ce serait impossible. Dans certains pays, l’essentiel de la récupération est fait par des valoristes.

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