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Un autre point de vue

L’impunité de l’homme Blanc en Haïti

par Emmanuel Dupont

Emmanuel Dupont

Le 17 juin 2005, lors de la Conférence internationale de Montréal sur Haïti, un militant a renversé de la gouache rouge sur les mains du ministre des Affaires internationales Pierre Pettigrew en lui assénant cette vérité bien sentie : « Vous mentez, le peuple haïtien se meurt et vous avez du sang sur les mains ! ». Un incident similaire est survenu le 1er juillet alors que le même ministre tentait de parader dans les rues de Parc Extension.

Les médias, comme le ministre Pettigrew, balaient du revers de la main cette contestation en alléguant que ceux qui condamnent les actions du Canada en Haïti ne sont pas des Haïtiens, mais seulement des « Aristidiens ».

Malgré une vaste campagne de désinformation, de nombreux militants et militantes pour la paix et la justice continuent de penser que la destitution du président Aristide est un coup d’État savamment orchestré par les États-Unis avec l’appui de la France et du Canada.

Un long travail de sape

En avril 2001, lors du sommet des Amériques à Québec, les pourparlers officiels entourant la clause démocratique interaméricaine semblaient cibler spécifiquement le président haïtien. Ce n’était que le début d’un harcèlement diplomatique qui allait se solder par le renversement d’Aristide trois ans plus tard. En effet, le gouvernement canadien convoqua les 31 janvier et 1er février 2003, au Lac Meech, une table ronde de haut niveau sur la situation politique en Haïti réunissant des ministres français, de hauts fonctionnaires du Département d’État étatsunien, des représentants de l’Organisation des États Américains, de l’Union Européenne, du Salvador… mais aucun représentant d’Haïti !

Selon le journaliste Michel Vastel, qui s’est entretenu avec le secrétaire d’État canadien pour l’Amérique latine de l’époque, Denis Paradis, le renversement du gouvernement Aristide, le retour de l’armée haïtienne (dissoute par Aristide en 1995 à cause de sa longue tradition putschiste) et la création d’un protectorat auraient été évoqués lors de cette rencontre secrète appelée aussi Initiative d’Ottawa [1].

Des organisations non gouvernementales financées par le gouvernement fédéral ont emboîté le pas et se sont lancées elles aussi dans une campagne de salissage systématique contre l’administration Aristide et ce, sans aucun discernement ou enquête crédible. L’AQOCI, un regroupement d’ONG québécoises progressistes financées en partie par le gouvernement fédéral, alla même jusqu’à recommander en décembre 2003 la suppression de l’aide canadienne au régime Lavalas [2].

En 2004, des rebelles issus de l’ancienne armée haïtienne, réfugiés et entrainés en République Dominicaine avec le support des États-Unis, réussirent à rallier l’opposition haïtienne de droite [3]dans son projet de déstabiliser et renverser Aristide. Les immenses contre-manifestations de soutien à la constitution haïtienne et au président Aristide (100 000 personnes le 7 février 2004) ont été occultées par les grands médias pour ne présenter qu’un seul côté de la médaille. Les soldats canadiens de la Deuxième force opérationnelle interarmées ont joué un rôle important dans le coup d’État en sécurisant l’aéroport de Port-au-Prince pendant qu’Aristide était exilé manu militari par les Marines. Une Force multinationale d’intervention, composée des É.U., de la France et du Canada, renversa donc le 29 février 2004 un gouvernement élu et se réincarna trois mois plus tard en une mission onusienne, la MINUSTAH, la Mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti, forte de 8400 militaires et policiers, sous commandement brésilien [4]. La Communauté des Caraïbes (CARICOM), le Vénézuela, Cuba et l’Union Africaine refusent toujours de reconnaître le gouvernement mis en place à la suite du coup.

Des rapports accablants

Très tôt, des signaux d’alarme ont été émis par diverses organisations de surveillance des droits humains. En avril 2004, Amnesty International déclarait que « le gouvernement intérimaire s’est empressé de procéder à l’arrestation des membres du parti de l’ancien président Aristide, Fanmi Lavalas, soupçonnés d’actes de violence politique et de corruption, tout en s’abstenant d’agir contre les auteurs connus d’atteintes graves aux droits humains » [5]. Amnesty International a également reçu des informations récentes faisant état d’homicides et d’enlèvements au sein de la base du mouvement pro-Aristide dans les quartiers pauvres de Port-au-Prince. Parmi les auteurs présumés se trouveraient plusieurs prisonniers en cavale, condamnés pour des viols et autres crimes de droit commun. Ces hommes travailleraient avec la police haïtienne et la force intérimaire multinationale pour identifier les personnes ayant eu des liens avec le mouvement Lavalas.

Quant au nombre de victimes, on réalisa soudain l’ampleur de la tragédie. En juin 2004, un rapport d’Amnesty International parlait de 500 victimes : «  En février et mars, la Commission Justice et Paix, animée par l’Église catholique, a rapporté quelque 300 affaires d’homicide pour la seule ville de Port-au-Prince, où elle estime que le nombre réel d’homicides pourrait approcher les 500. » [6]

Pourtant, la responsabilité du regain de violence depuis l’automne 2004 est mise sur le dos des cadres du parti Lavalas qui auraient mis au point une « opération Bagdad », un plan d’insurrection générale contre le gouvernement de facto afin de saboter les élections prévues pour l’automne 2005. Les porte-parole de Lavalas ont beau nier l’existence d’un tel plan et condamner toute violence d’où qu’elle vienne, les grands médias occidentaux continuent de véhiculer la rumeur d’un plan Bagdad, ce qui leur permet de discréditer une fois de plus les supporteurs du président Aristide et de les associer à la violence ou aux forces antidémocratiques et déstabilisatrices du pays.

Environ 1000 détenus politiques, partisans d’Aristide ou de la constitutionnalité, croupissent en prison, la plupart sans procès et sans accusation. Plusieurs rapports indépendants sur les droits humains se sont multipliés ces derniers mois et tous mettent en lumière les persécutions, les meurtres ciblés et les expéditions punitives contre les habitants des bidonvilles traditionnellement favorables à Aristide [7].

Dans un rapport récent, une délégation des droits de la personne à Haïti envoyée par l’Université Harvard écrivait : « Les violations des droits humains à Haïti couvrent un large spectre de l’horreur humaine, en allant d’arrestations et de détentions arbitraires, à des disparitions et exécutions sommaires, à l’assassinat de nombreux patients hospitalisés et jusqu’à l’entassement de leur dépouille dans des charniers. (…) La MINUSTAH a effectivement fourni une couverture à la police dans sa campagne de terreur menée dans les bidonvilles de Port-au-Prince. Encore plus troublant que la complicité de la MINUSTAH dans les abus de la police nationale haïtienne, il y a des allégations crédibles de violations de droits humains perpétrées par la MINUSTAH elle-même (...). Cependant, la MINUSTAH a ignoré ces accusations en les reléguant comme affaires négligeables, ce qui a permis la perpétuation de ces abus. Au lieu de suivre précisément les prescriptions de son mandat, les échecs de la MINUSTAH ont favorisé la continuité de l’impunité en cours en Haïti. » [8]

Même son de cloche de la part de Médecins sans frontières (MSF), qui rapporte des cas d’entrave à l’assistance médicale : « Selon le personnel médical, les hommes et les adolescents blessés rencontrent d’importantes difficultés pour accéder à l’hôpital Saint-Joseph. Suspectés par la police d’appartenir aux groupes armés d’opposition, ils craignent d’être arrêtés ou exécutés par les forces de l’ordre avant même d’avoir bénéficié de soins. » [9]

En dépit de la crédibilité de ces rapports accablants, le ministre Pierre Pettigrew continue de faire la sourde oreille devant les voix condamnant les violations de droits humains commis par le gouvernement intérimaire et la mission de l’ONU en les traitant de « propagande ».

P.-S.

Emmanuel Dupont

Militant du Rassemblement outaouais contre la guerre

NOTES

[1] M. Vastel, « Haïti mise en tutelle par l’ONU ? », L’Actualité, 15/03/03, p.14.

[2] « Le Gouvernement canadien doit cesser d’appuyer un président contesté par son propre peuple », Communiqué de presse de l’AQOCI, 15/12/03.

[3] Composée principalement de la Convergence Démocratique, un parti politique unifiant la droite haïtienne et le monde des affaires, et du Groupe des 184, une soi-disant coalition de la société civile réunissant l’élite haïtienne et qui est financée par les États-Unis et par un riche patron d’atelier de la misère, Andy Apaid.

[4] Ce chiffre inclut l’augmentation de 1 000 hommes tel que décidé par le Conseil de sécurité avec la résolution 1608 du 22 juin 2005. Le site de la MINUSTAH est : http://www.un.org/ Depts/dpko/missions/minustah/index.html

[5] « HAÏTI : Les groupes armés toujours actifs : conclusions de la délégation d’Amnesty International », 8 avril 2004 http://web.amnesty.org/library/index/ fraamr360132004

[6] « Une occasion unique de mettre fin à la violence ? » , 21 Juin 2004, http://web.amnesty.org/library/print/ FRAAMR 360382004

[7] « Haïti : Human rights investigation : november 21-11, 2004 », Center for the study of human rights, university of Miami school of law, Thomas Griffin, http://www.law.miami. edu/cshr/

[8] « Keeping the peace in Haiti ? », mars 2005, Programme des droits humains de la faculté de droit de l’Université d’Harvard, http://www. law.harvard.edu/programs/hrp/ CAP/Text/Haiti_Englsh_Final.pdf

[9] « Haïti – extrême violence à huis clos », la lettre d’information de MSF, 6 juillet 2005, http://www2.paris.msf.org/site/ actu.nsf/actus/haiti060705

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